‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 207 sur 272 · JACOBINISME OU LIBÉRALISME · texte numérisé non relu

JACOBINISME OU LIBÉRALISME

Napoléon connaissait l'esprit du peuple. « — Je retrouve la haine des prêtres et de la noblesse aussi universelle et aussi violente qu'au commencement de la Révolution, » dit-il le 20 mars à Mole1. C'était sous l'influence des sentiments révolutionnaires, qui se manifestaient autour de lui, qu'il avait rendu les décrets de Lyon. Mais tout en voyant très bien le terrible parti qu'il pourrait tirer de l'exaltation populaire, il avait à la fois le scrupule et la crainte de s'en servir2. Napoléon n'aimait pas « la canaille », comme

1. Fragment des Mémoires de Mole (Revue de la Révolution, XI, 89).

2. Cf. Benjamin .Constant (Mém., sur les Cent Jours, 3, 23, 105) : « Ils me regardent comme leur soutien, leur sauveur contre les nobles... Je n'ai qu'à faire un signe, ou plutôt à détourner les yeux, les nobles seront massacrés dans toutes les provinces... Mais je ne veux pas être le roi d'une jacquerie. » — « Napoléon aurait pu tirer un parti terrible de cette fermentation. Il s'en efi'raya pour sa propre autorité, et c'est à sa terreur que la France et l'Europe doivent peut-être d'avoir échappé à une jacquerie. » — Fleury de Chaboulon [Mém., I, 368-370): « Leurs imprécations firent craindre à l'empereur d'avoir ressuscité l'anarchie... Il fit la faute d'arrêter les mouvements populaires... Dans l'état de crise où il se trouvait et dans lequel il avait entraîné la France, il ne devait dédaigner aucun moyen de salut, et le plus efficace était de lier le peuple à son sort... Le peuple aurait mieux senti alors que ce ne n'était plus seulement la cause personnelle de Napoléon qu'il avait à défendre, et la crainte du châtiment lui aurait rendu cette ancienne exaltation si fatale à la première coalition. » — Montholon (Récits, II, 224) : t II fallait faire la terreur comme en 93. C'est la mort de Louis XVI qui a sauvé la Révolution parce que les juges étaient trop compromis pour ne pas dire : Vaincre ou mourir. » — Mémoires de Mole, précites : « Soyez tranquille, me dit l'empereur, je suis là pour arrêter les Jacobins. Ils ne me feront pas aller plus loin que je ne voudrai. » — Villemain, Souvenirs, 173-174. « L'effervescence de la rue déplaisait mortellement à Bonaparte. 11 avait dégoût et crainte de tout ce qui était émotion tumultuaire. — Mme de Staël (Considérât, sur la Révolution, III, 141-143) : « Le jacobinisme militaire était la seule ressource de Bonaparte. » — Hobhouse {Lettres, II, 29) : « Les actes de son dernier règne prouvent ^u'il avait horreur de répandre le sang, mais il n'y avait que ce moyen pour réussir. Quand il fut trop tard, il avoua son erreur, mais je ne crois pas qu'il ait regretté de ne l'avoir pas fait. » — Rousselin (Notes manuscrites, collection Bégis) : « Napoléon fit donner les ordres les plus sévères pour observer la modération. Il y réussit, mais la nation en émoi, en ardeur et disposée à tous les sacrifices fut refroidie et glacée. »

il (lisait, et déjà à Lyon et à Ghalon, il avait été effrayé et dégoûté par les vociférations de la populace.

- C'est de la raije ! » s'écriait-il

« Le cheval de bois de 92 n'est pas brûlé, écrivait le général Hugo. Nous saurons le retrouver pour le service de l'empereur8. » Mais ce formidable « cheval de bois », l'empereur répugnait à l'employer. Après avoir ameuté l'Europe entière contre la France, il recula devant les moyens révolutionnaires, les seuls, dit Jomini, qu'il eût peut-être de sauver la patrie3. A Sainte-Hélène, l'empereur en eut parfois le regret, jamais le remords. De ses nombreux entretiens sur ce sujet, il ressort que faire la Terreur comme en 93 était le salut, mais qu'il n'eut pas le courage de se jeter dans une dictature de sang. « L'empire, dit-il, était devenu légitime. Un gouvernement régulier ne peut se charger ni des mômes fureurs ni du même odieux que la multitude. Je ne voulais pas être un Roi de la Jacquerie. Une révolution est le plus grand des fléaux. Tous les avantages qu'elle procure ne sauraient égaler le trouble dont elle remplit la vie de ceux qui en sont les auteurs4. »

L'ancien personnel impérial que Napoléon retrouva aux Tuileries avait encore plus de répulsion que luimême pour les moyens à la Danton. Si grande était chez quelques-uns la haine de la Révolution que

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