‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 252 sur 272 · CHAPITRE VI LE CHAMP DE MAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LE CHAMP DE MAI

I L'Assemblée du Champ de Mai (1" juin).

IL La réunion des Chambres. — La Séance impériale du 7 juin. — L'état d'esprit de l'empereur.

III. L'opinion publique à la veille de la guerre. — Départde l'empereur pour l'armée (12 juin).

Au défaut du grand congrès national du Champ de Mai que l'empereur avait promis aux Français et qu'il n'avait pu leur donner, il voulut une superbe et majestueuse cérémonie qui rappelât à la fois la Fôte de la Fédération, la Distribution des Aigles et le Sacrée. Les délégués électoraux, un peu dépités de n'être appelés à Paris que pour recenser les votes de l'Acte additionnel, emporteraient du moins le souvenir du plus magnifique et du plus imposant spectacle1.

L'assemblée du Champ de Mai eut lieu le 1er juin. L'architecte Fontaine avait construit, au sud du Champ de Mars, un vaste hémicycle pentagonal ouvert à la base et dont les ailes regardaient l'Ecole

1. L empereur avait conçu ce projet dès qu'il avait pensé à donner laimême la constitution. Le 12 avril, deux cents ouvriers étaient déjà employés aux travaux du Champ de Mars. (Rapport de Real, 12 avril. Arch. nat. A.F. IV, 1934.) Le 23 avril Davout rédigea une circulaire relative aux députations militaires à envoyer au Champ de Mai. (Arch. Guerre. )

2. Aux termes du décret du 22 avril, la cérémonie était fixée au 26 mai, mais il fallut la remettre au 1er juin, des retards s'étant produits dans r.-nvoi des registres électoraux et les délégués tardant à arriver.

militaire. Dans l'ouverture s'élevait un autel. Face à l'hémicycle, un autre édifice, de style assez mesquin, adossé à l'Ecole militaire, comprenait deux tribunes basses et, au centre, un pavillon ajouré auquel on accédait par un large escalier et où reposait le trône impérial.

La journée s'annonçait brûlante et radieuse. Dès neuf heures du matin, les délégués électoraux, les représentants, non encore constitués, et une multitude d'invités prennent place dans l'hémicycle, des deux côtés de l'autel, tandis que les députations de l'armée, à raison de cinq officiers et de douze sous-officiers et soldats par régiment, se rangent sur les gradins des extrémités. Sur tout le pourtour intérieur, les deux cents porte-aigles des régiments et quatre-vingt-sept officiers de la garde nationale de Paris, tenant les drapeaux destinés aux gardes nationales des départements, forment une décoration vivante. A dix heures, les dignitaires de la Légion d'honneur, les membres du Conseil d'Etat, de la Cour de cassation, de la Cour impériale, de la Cour des comptes, du Conseil municipal, du Conseil de l'Université, tous en grand costume, viennent occuper les tribunes qui s'élèvent à droite et à gauche du pavillon impérial. La reine Hortense et ses deux fils et la princesse Julie se placent dans une loge ménagée derrière le trône. Les cardinaux Cambacérès et de Bayanne, l'archevêque de Tours, les évoques de Nancy, de Meaux, de Versailles, de Parme et de Liège entourent l'autel. La garde impériale, la garnison de Paris et les douze légions de la garde nationale, — ■ en tout quarante-cinq mille hommes, — déployées en plusieurs lignes de bataille, couvrent le Champ de Mars d'une étincelante floraison de sabres et de baïonnettes. Deux cent mille personnes

se pressent sur les bas-côtés, le long des quais et aux débouchés des rues adjacentes. « La foule était si dense, dit un contemporain, qu'on aurait dit un tapis de têtes »

A onze heures, une salve de cent coups de canon, tirée par la batterie de la terrasse des Tuileries et répétée par des batteries établies à l'Ecole militaire, au pont d'Iéna, aux Invalides, à Montmartre, et par la batterie de 24 du château de Vincennes, annonce que l'empereur quitte son palais. A midi, lorsque les lanciers rouges formant la tête du cortège s'engagent sur le pont d'Iéna, une nouvelle salve de six cents coups de canon est tirée, les tambours battent aux champs, un éclair d'acier jaillit de ces milliers de baïonnettes brusquement remuées dans le mouvement de : Présentez, armes ! A la suite des lanciers rouges s'avancent les chasseurs à cheval de la garde, le comte de Lobau, gouverneur de Paris, avec son état-major, un peloton de hérauts d'armes à cheval, portant la cotte violette brodée d'aigles d'or, puis dix-neuf voitures, toutes à six chevaux, enfin la voiture de l'empereur. C'est un grand carrosse, entièrement doré et à panneaux de glaces, que surmonte la couronne impériale. Huit chevaux le traînent, coiffés de plumes blanches et tenus en main. Les maréchaux Soult, Ney, Jourdan et Grouchy chevauchent aux portières ; derrière viennent les aides de camp, les officiers d'ordonnance, les écuyers et les pages en uniforme vert, rouge et or. Un escadron Je gendarmes d'élite, ayant à sa tête le duc Rovigo, premier inspecteur général, et les dragons et les grenadiers à cheval ferment la marche1.

1. Moniteur, Journal de l'Empire, Journal de Paris, 1er, 2, 3 et 4 juin. Ilobbouse, Lettres, 1, 379-385. Mlle Cochelet, Mém., III, 82. Rapport de Lobau à l'empereur, 30 mai. (Arch. nat. AF. IV, 1936.)

L'ordre du cortège et tous les détails de îa cérémonie avaient été réglés par le comte de Ségur qui, après avoir occupé pendant onze ans d'empire la charge de grand-maître des cérémonies et s'être montré, pendant les onze mois d'interrègne, royaliste fervent, avait, tout naturellement, repris ses fonctions au retour de l'île d'Elbe. Ségur d'ailleurs s'entendait bien à ces pompes. Il mit tout son zèle à tracer le programme de la solennité du Champ de Mai. Il n'aurait pas mieux fait pour une seconde entrée de Louis XVIII.

Le peuple de Paris toujours impressionné par l'appareil militaire, toujours vibrant aux fifres et aux tambours, aux musiques des régiments, aux détonations du canon, cria : Vive l'empereur ! sur le passage des voitures ; mais il y avait dans ce cri moins de foi que d'impulsion nerveuse. Dans l'enceinte, la pluralité des assistants, encore que quelques-uns trouvassent que cet interminable cortège et ces salves répétées manquaient de simplicité, sentaient aussi l'émotion les gagner. Ils étaient tout disposés à acclamer l'empereur quand il s'avancerait vers le trône. Ce très fugitif élan d'enthousiasme s'arrêta court à la vue des étranges costumes de Napoléon et de ses frères. Les princes étaient entièrement vêtus de velours blanc, comme candidats impériaux, avec petits manteaux à l'espagnole, brodés d'abeilles d'or, et toque tailladée. L'empereur portait une tunique et un manteau nacarat, de même forme que celui de ses frères mais un peu plus long., des culottes de satin blanc, des souliers à bouffettes et une toque de velours noir ornée de plumes blanches. On s'attendait à le voir dans sa tenue habituelle de colonel des grenadiers ou des chasseurs de la garde ou dans celle de colonel de la garde nationale. Le

mot irrévérencieux de mascarade fut prononcé». Lucien, qui répugnait à l'idée de s'habiller en blanc, avait démontré à l'empereur le ridicule de ces accoutrements. Napoléon, lui-même, avait pensé un instant à paraître en tenue de garde national =, mais il s'était ravisé et avait jugé que décidément la tunique nacarat et le manteau à l'espagnole étaient plus conformes à la dignité impériale. Eternelle faiblesse humaine! Louis XVIII, qui était bien l'homme le moins guerrier du monde et qui n'avait jamais fait manœuvrer un bataillon, portait du matin au soir d'énormes épaulettes pour se donner l'air militaire, et Napoléon, qui en cette grande solennité pouvait se montrer au peuple et à l'armée avec l'uniforme d'Austerlitz, y préférait le costume de Talma dans les Templiers ou Adélaïde Duguesclin. L'empereur, pendant tout son règne, avait eu le même goût des défroques romaines et gothiques.

L'empereur prit place sur le trône ; les princes Joseph et Jérôme s'assirent à sa droite, le prince Lucien s'assit à sa gauche. L'archi-chancelicr et l'archi-trésorier, les ministres, les maréchaux Moncey, Kellermann, Sérurier, Lefebvre, Ney, Grouchy, Oudinot, Jourdan, Soult et Masséna, les aides de camp et la foule brodée d'or des chambellans et des pages se groupèrent sur les marches du trône3. Aussitôt, l'archevêque de Tours monta à l'autel. La plupart des assistants entendirent la messe le dos

i. Moniteur, 2 juin. Miot de Mélito, Mém., III, 434. Hobhouse, Lettres, I, 385-386. Héléna Williams. Relation des Evénements, 126-127, et notes. Fleury de Chaboulon, Mém., II, 96. Duc de Broglie, Sow\, I, 307

2. Notes de Lucien (Arch. Aff. étr., 1815). — D'après une facture du tailleur Lejeune du mois de juin 1815 (Arch. nat. 0*, 33), l'empereur avait commandé en avril ou en mai un uniforme de garde national.

3. Moniteur, 2 juin. Journal de l Empire, 3 juin. — Oudinot, qui voulait rentrer en grâce, s'était même joint au cortège dès les Tuileries, mais il n'avait pas été admis à marcher à la portière de la voiture impériale.

tourné et en causant. L'empereur seul paraissait recueilli. Il avait voulu cette messe solennelle, nonobstant 1 opposition des ministres, afin, disait-il, de mettre un terme aux cris : A bas la calotte ' ! L'office terminé, la députation centrale des collèges électoraux, composée de cinq cents membres, vint au pied du trône où l'archi-chaneelier la présenta à l'empereur. Un des délégués, Dubois d'Angers, donna lecture de l'Adresse des corps électoraux. La rédaction primitive, œuvre du colonel Garrion-Nisas, ancien tribun et membre d'un collège électoral, en avait été modifiée par Gambacérès et Ghaptal qui avaient obtenu la suppression de cette phrase inconvenante : « Nous nous sommes ralliés à vous parce que nous avons espéré que vous nous rapporteriez de la retraite toute la fécondité des repentirs d'un grand homme 2. » Ainsi amendée, l'adresse était digne de la France au nom de qui parlait la députation. Si le corps électoral y affirmait sa volonté de voir reviser par les Chambres les lois constitutionnelles, et s'il y marquait que c'était en vertu des récents suffrages du peuple et d'un second contrat avec la nation, que Napoléon reprenait la couronne, il reconnaissait, par cela môme, ses nouveaux droits à l'empire, célébrait la marche triomphale de Cannes à Paris, « où pas une goutte de sang n'avait été répandue », protestait contre les prétentions de l'étranger d'imposer à la France une dynastie qui lui était odieuse et jurait à l'empereur fidélité et dévouement : « Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et nous voulons celui dont ils ne veulent pas. Ils osent vous

1. Hobhouse, II, 386. Lavallelte, II, 188. Fleury de Chaboulon, II, 97.

2. Miss Ilelena Williams, Relation des Evénements, 127, note. JBarère, Mèm., III, 217. — La Gazette de France imprima cette phrase, le discours lui ayant été communiqué dans son intégrité par un membre de la com-

proscrire, Sire, vous qui, maître tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement sur leurs trônes ébranlés!... Cette haine de nos ennemis ajoute à notre amour pour vous... Attendez de nous tout ce qu'un héros fondateur est en droit d'attendre d'une nation fidèle, énergique, généreuse, inébranlable dans ses principes, invariable dans le but de ses efforts : l'indépendance à l'extérieur, la liberté au dedans... Si l'on ne nous laisse que le choix entre la guerre et la honte, la France entière se lèvera pour la guerre. Nous nous serrerons autour du trône où siège le chef et le père du peuple et de l'armée. Tout Français est soldat. La victoire suivra vos aigles. »

Ces paroles éloquentes, généreuses et résolues répondaient aux sentiments de tous ceux qui dans cette assemblée de dix-huit mille personnes avaient conservé au cœur une étincelle de patriotisme. L'enthousiasme fut grand et sincère. La mauvaise impression du costume de Napoléon s'effaça pour un instant. De tous les côtés de l'enceinte s'élevèrent les cris de : Vive l'empereur ! Vive la nation ' !

Il eût fallu que tout finît sous cette grande impression. Mais l'empereur avait à répondre, et d'ailleurs le programme de la cérémonie était bien loin d'être épuisé. Sans parler de la distribution des aigles, il y avait encore la proclamation des votes par l'archi-chancelier, la déclaration par le chef des hérauts que le peuple français avait accepté l'Acte additionnel, la signature par l'empereur de la promulgation de la constitution, son discours en réponse à l'Adresse des électeurs, son serment sur les Evangiles, présentés à genoux par l'archevêque de Bourges, « d'observer et défaire observer les constitutions de l'empire », le serment par l'archi-chancelier « d'o-

I. Momteur,t juin. Hobhouse, Lettres, II, 387. Lavallette, Mém., II, 188

LE CHAMP DE MAI Ml

béissance aux constitutions et de fidélité à l'empereur », la répétition de ce serment par les délégations civiles et militaires et par les grands corps de l'Etat, enfin an Te Deam solennel, le tout accompagné de bans battus à la fois par les tambours de tous les régiments, de fanfares, de musiques et de nouvelles salves d'artillerie * dont la longueur et la fréquence exaspéraient les assistants, énervés et assourdis *.

a — Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple. Dans la prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil, sur le trône, dans l'exil, la Fiance a été l'objet constant de mes pensées et de mes actions. » C'est par ces paroles que Napoléon commença son discours. C'est par celles-ci qu'il l'acheva : « — Ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les siens ; mon honneur, ma gloire, mon bonheur ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur des Français. » Entre cet exorde et cette péroraison, à peu près identiques, l'empereur rappela qu'il avait abdiqué dans l'intérêt de la France, « comme ce roi d'Athènes, qui se sacrifia pour son peuple », et qu'il s'était déterminé à quitter l'île d'Elbe afin de sauvegarder les droits menacés des Français. Puis il expliqua pourquoi il avait dû préférer à une longue discussion des lois constitutionnelles la présentation d'une constitution toute rédigée, reconnut, non sans réticences, le principe de la

i. Moniteur, 1er et 2 juin. Journal de l'Empire, 3 juin.

2. Chaque salve comportait 100 coups par batterie, soit 600 coups pour les six batteries. Le programme de Ségur et le rapport de Lobau, du 30 mai (Arch. nat. AF. IV, 1936), sont précis sur ce point. Mais il est bien possible que l'on ait abrégé ces salves qui auraient duré au moins une heure chacune. Néanmoins, même réduites à 21 ou à 12 coups, ces salves répétées, devaient porter sur les nerfs de personnes peu accoutumées au bruit du canon et qui se trouvaient précisément au centre du feu, entr« les batteries du Pont d'Iéna, de l'Ecole militaire et des Invalides.

révision de cette constitution et exhorta tous les citoyens à l'union, à l'énergie, à la persévérance.

Ce discours fit peu d'impression. On attendait autre chose. Parmi ces dix-huit mille auditeurs, les uns espéraient que Napoléon avait reçu d'heureuses nouvelles de Vienne et qu'il annoncerait la prochaine arrivée de l'impératrice et du jeune prince; d'autres s'imaginaient qu'il allait abdiquer en faveur de son fils, d'autres qu'il allait proclamer la république, d'autres qu'il s'attribuerait la dictature pour la durée de la guerre. Amis et adversaires espéraient un acte; ils entendirent des mots, et ces mots ils les avaient déjà entendus. C'étaient des redites éloquentes des proclamations du golfe Jouan et du décret du 30 avril, Les acclamations des députations militaires furent assez nombreuses pour sauver la vanité de l'empereur, mais sur les gradins du centre on n'entendit que de rares vivats ',

Après le Te Deum, les porte -aigles de l'armée et les officiers tenant les aigles des gardes nationales des départements s'avancèrent au pied du trône. Garnot portait le drapeau de la grade nationale de la Seine, Davout celui du 1er régiment d'infanterie de ligne et Decrès celui du premier corps de la marine. L'empereur devait distribuer les aigles une à une

1. Moniteur, 2 juin. Miot de Mélito, Mém., III, 434. Lavallette, JWm., II, 188. F. de Chaboulon, Mém., II, 103-104. Hobhouse, Lettres, II, 388. Villemain, Souvenirs, II, 193. Mém. de Fouché, II, 340. Héléna Williams, Relation des Evénements, 138. Times, 5 juin. Barère, Mém., III, 215. Rapport d'un officier royaliste, 9 juin. (Arch. Guerre.)

D'après l'auteur de l'Esquisse historique sur les Cent Jours (13-14), La Fayette aurait proposé à Carnot et à Fouché * de profiter du rassemblement du Champ de Mai » pour contraindre Napoléon à abdiquer. Mais Carnot s'était montré partisan dévoué de l'empereur et Fouché avait déclaré le projet inexécutable. Ni La Fayette ni l'auteur des Mém. de Fouché ne mentionnent ce projet, et l'auteur des Mém. sur Carnot le révoque absolument en doute* De fait, si plein d'illusions que fut toujours La Fayette, il ne pouvait penser à tenter un coup d'Etat précisément le jour où Napoléon avait autour de lui toute la garde impériale.

aux présidents des collèges électoraux et aux députations des régiments. Mais il était déjà tard Napoléon différa cette partie de la cérémonie ; il se borna à prendre les trois aigles portées par les ministres et à les leur remettre après avoir prononcé une courte harangue. Puis descendant vivement les marches du trône, il traversa l'hémicycle, escorté par les porteaigles, et sortit dans le Champ de Mars où il prit place sur une plate-forme en pyramide de quinze pieds de haut. Les trois cents porte-aigles se postèrent sur les degrés. Les troupes, serrant en masse, vinrent former autour de l'estrade un immense carré de lignes multiples et profondes. L'empereur paraissait porté surunpavois de drapeaux au milieu d'un champ de sabres et de baïonnettes. Il distribua leurs aigles à sa garde et à la garde nationale parisienne, puis s'adressant à tous ces bataillons, il dit : « — Je vous confie l'aigle aux couleurs nationales. Vous jurez de périr pour la défendre... Vous jurez de ne jamais reconnaître d'autre signe de ralliement... Vous, soldats de la garde nationale de Paris, vous jurez de ne jamais souffrir que l'étranger souille de nouveau la capitale de la grande nation. C'est à votre bravoure que je la confie. Et vous, soldats de la garde impériale, vous jurez de vous surpasser vous-mêmes dans la campagne qui va s'ouvrir, et de mourir tous plutôt que de souffrir que les étrangers viennent dicter des lois à la patrie ! » Chaque parole de Napoléon était interrompue par d'éclatants : « Nous le jurons ! » mêlés à des cris formidables de : Vive l'empereur ! Quand il se tut, les acclamations reprirent avec la même force pour ne s'arrêter qu'à la fin du défilé1.

I. Moniteur, t juin. Hobhouse, Lettres, II, 389-392. Rapport d'un officier royaliste. 9 juin. (Arch. Guerre.) Fleury de Chaboulon, II, 103. Mém. sur Carnot, II, 442. Cf. Lavallette, Mém., II, 187-188.

Lucien (Notes. Arch. Aff. étr., 1815) mentionne l'enthousiasme public.

« C'était un spectacle d'une grandeur impossible à décrire », ditHobhouse1. Malheureusement, les constiuctions de l'architecte Fontaine étaient si mal ordonnées que l'armée et le peuple n'avaient rien aperçu de la cérémonie civique et que le public des tribunes ne vit pas la distribution des aigles2. Tandis que cette scène grandiose, à laquelle les circonstances donnaient tant de pathétique, se passait dans le Champ de Mars, dans l'hémicycle les délégués électoraux et les représentants épiloguaient sur la réponse de l'empereur à l'Adresse, raillaient son costume et faisaient remarquer qu'il avait gardé sa toque empanachée alors que Dubois d'Angers lui avait parlé tête nue. D'ailleurs, la fatigue et l'énervement de cette interminable cérémonie avaient fini par mettre tout le monde de méchante humeur. Pour les adversaires de l'empire, le Champ de Mai fut une vaine pompe, tenant de la mascarade d'ancien régime et de la manifestation prétorienne. Pour la plupart des assistants, l'impression fut grande mais profondément pénible. On sentait l'embarras chez Napoléon, la défiance dans l'assemblée. Il était visible que ce nouveau pacte entre l'empereur et la nation était consenti avec contrainte par Napoléon, accepté sans sincérité par les représentants. Enfin, c'était le spectre de la guerre qui présidait cette fête. Tous les cœurs étaient oppressés. Il y avait des vivats mais pas un cri de joie. Les soldats eux-mêmes étaient sombres, farouches ; un feu étrange brillait dans leurs regards, et leurs acclamations formidables et leurs épées bran-

t le spectacle superbe et enivrant » et il ajoute : « Quel beau moment pour abdiquer en faveur de son fils ! Au milieu de ce triomphe national, on n'y paraissait pas contraint. »

Page 1