‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 268 sur 272 · H. Houssaye, 1814, il · texte numérisé non relu

H. Houssaye, 1814, il

4. Un état du 8 juin contresigné par Davout (Arch. nat. AF. IV, 1936) porte à 132,272 le chiffre des gardes nationaux arrivés ou en route. Carnot dans son rapport du 13 juin à la Chambre des pairs élève ce chiffre à 150,121. Bien que les différents effectifs cités dans le rapport officiel de Carnot soient généralement majorés d'un quart, le chiffre de 150,000 paraît à peu près exact, car du 8 juin au 12 juin les opérations du recrutement avaient continué. Ainsi, le contingent des Landes, porté seulement à 209 hommes dans l'état du 8 juin, s'était augmenté le 17 juin au point de former trois bataillons « partis pour Bayonne » (Situation du général d'Armagnac, 17 juin, Arch. Guerre). Les mobilisés de Seine-et- Oise, comptant 2,226 hommes le 8 juin, étaient 4,500 le 16 juin. (Préfet de Seine-et-Oiseà Carnot, 16 juin. Arch. Guerre.)

Les départements les plus empressés à concourir à la défense furent l'Aisne, l'Aube, la Côte-d'Or, la Marne, le Bhône, la Haute-Saône, les Vosges, l'Yonne, qui donnèrent tout le contingent demandé ; l'Ain, qui donna 4,538 hommes sur 5,030 demandés ; les Ardennes: 3,475 sur 5,040 ; la Haute-Marne : 2,104 sur 2,520; la Meurthe : 8,100 sur l.OûûO ; la Meuse : 4,137 sur 5,000; le Haut-Rhin : 7,519 sur 10,000 ; Seine-et-Marne : 3,346 sur 5,040 ; Seine-et-Oise : 4,500 sur 5,040.

Les départements les plus réfractaires (sans parler de l'Ouesi et du Midi où la levée ne fut pas ordonnée ou ne le fut, dans certains départements, qut; postérieurement au 15 mai) furent le Calvados qui donna 240 hommes pur 3, 780 demandé?; le Gers: 08 sur 1,440 ; la Loire: 58-2 sur 2,160: l'Orne: 107 sur - 160; le Pas-de-Calais : 437 sur 7,44u ; la Seine-Inférieure ; boû sur 10,080. (Etats des gardes nationales d'élite, 31 mai et 8 juin. Aroh. nat. AF. IV, 1935, et AF. iV, 193«.)

Vive la nation ! Mais ce qui valait mieux que leurs cris, c'étaient leurs sacrifices et leur mâle résolution. Ceux qui avaient quelque argent s'armèrent, s'habillèrent et s'équipèrent à leurs frais ; les autres, c'était le plus grand nombre, restaient sourds aux propos des royalistes que tout combattant fait prisonnier sans uniforme régulier serait impitoyablement fusillé, et partaient en blouse, en sabots, pieds nus1. 25,000 militaires retraités après vingt-quatre ans de service (officiers, sous-officiers et soldats) se présentèrent pour former des bataillons de forteresse2. 15,000 engagés volontaires entrèrent dans la jeune garde et dans la ligne3. Sur la demande des élèves des lycées, on organisa dans chaque ville, avec des collégiens volontaires de seize ans et au-dessus, des compagnies d'artillerie4. Des jeunes gens de dix-huit àvingt ans se formèrent en compagnies franches. Il y a les éclaireurs à cheval de la Côte-d'Or, les francstireurs de Mâcon, les tirailleurs de Saône-et-Loire, les 900 chasseurs des Landes pour la défense des Pyrénées ; il y a le corps franc de la Seine, de 700 hom-

1. Carnot à Napoléon, 10 mai. Rapport du comte de Sussy, 18 mai. Davout à Napoléon, 27 et 28 mai. (Arch. nat. AF. IV, 1935, et AF. IV, 1936.) Lettres à Davout : de Gruyer, Vesoul, 20 avril ; de Rouyer, Lunéville, 22 avril ;de Fririon, Paris, 5 mai ; de Hervo, Poitiers, 9 juin ; de Suchet, Chambéry, 10 juin. (Arch. Guerre.) Corresp. des préfets, 1er, 4, 15, 16, 17, 22 et 27 mai, 3, 4, 5, o, 8, 9, H, 14 juin. (Arch. nat. F. 7, 3044», et F. 7, 3774.)

2. Rapports de Davout, à Napoléon, il, 20, 22 et 28 mai. (Arch. nat. AF. IV, 1936). — Dans l'Exposé de la situation de l'Empire, fait le 13 juin à la Chamnre des pairs, Carnot porte à 33,ooo le chiffre des retraités rentrés sous les drapeaux, mais il y a majoration.

3. Carnot, dans l'Exposé précité, dit : 20,000. Il est possible qu'il n'exagère point, car si le recensement total des volontaires ne semble pas avoir été fait, les rapports des généraux et les lettres des préfets établissent qu'il eut des volontaires en plus ou moins grand nombre dans tous les départements : 250 dans les Vosges, 308 dans la Gironde, 2G dans le Loiret, 127 dans l'Ardèche, etc. Le 5 mai, Paris avait donné 1,100 volontaires, et le 1er juin, Lyon en avait donné 2,8u0. (Napoléon à Lobau, 5 mai. Arch. nat. AF. IV, 907. Rapport de Lannoy à Napoléon, Lyon, 1er juin. Arch. Guerre.)

4 Circulaire de Carnot aux préfets, 3 juin (Arch. nat. Fi», 31). Cf. Barry, Cahier d'un rhéioncien, 93, 111. Journal de l'Empire, i9 avril.

mes, les francs-tireurs de la Meurthe, de 10 compagnies, les tirailleurs de la Moselle, de 500 hommes, les lanciers-chasseurs de la Moselle, de 400 cavaliers. « Tous ces hommes, dit Davout, rendront de très grands services ' . »

Les fédérés de Lyon, les ouvriers de Vesoul, les paysans de l'Argonne travaillent gratuitement aux redoutes, aux tranchées, aux palanques, aux abatis. A l'exemple des grenadiers de la garde impériale, qui ont pris l'initiative d'aller remuer la terre sur les hauteurs de Montmartre et de Belleville, les douze légions de la garde nationale et les vingtquatre bataillons de tirailleurs-fédérés fournissent chaque jour des terrassiers volontaires non rétribués. Le 2e bataillon de la 12e légion8 construit à Gharonne un petit monument avec cette inscription: Liberté! Patrie! 'Napoléon! La /2e légion qui a élevé ces retranchements jure de mourir pour les défendre 3. Le 7e bataillon de la garde nationale du Bas-Rhin demande à faire partie de la grande armée, les mobilisés des Vosges veulent qu'on les emploie en première ligne, les mobilisés de Cherbourg sollicitent leur incorporation dans la ligne4. « Cinq mille hommes, volontaires, rappelés, retraités, mobilisés, sont partis en deux mois, écrit le préfet du Mont- Blanc, plus qu'à aucune époque de la Révolution 5. »

1 Davout à Napoléon, 18 et 22 avril, 25 et 30 mai (Arch. nat. AF. IV, 1936). Gérard à Davout, Metz, 29 mai. Préfet des Landes à Carnot, 1er juin. Rapport du colonel Viriot et du major Commaible, 5 et 14 juin. (Arch. Guerre.)

2. XIIe arrondissement : faubourgs Saint-Victor, Saint-Jacques et Saint- Marcel.

3. Rapports de Davout, de Dejean et de Lannoy à Napoléon, 19, 20, 24, 29 mai. Rapp. de police, 1er, 3, 4 juin. (Arch. nat. AF. IV, 1940, F. 9, 754, F. 7, 3774.) Journal de l'Empire, 12 juin. Gruyer à Davout, Vesoul, 30 avril. LeclercdesEssartsà Lobau,Sainte-MenehouId,29 et 31 mai. (Arch. Guerre.)

4. Les officiers du 7e bataillon à l'empereur, Strasbourg, 12 juin. Rapport d'Epinal, 24 avril. Général Proteau à Davout, Cherbourg, 5 juin. (Arch. Guerre.)

5. Préfet du Mont-Rlanc à Carnot, Chambéry, 5 juin. (Arch.nat. F. 7. 3774.)

Davout reçoit des requêtes comme celle-ci : « Je soussigné, juge de paix du canton de l'Arbrcsles (Rhône), demande à reprendre le grade de maréchal des logis que j'avais il y a vingt ans1. »

On est prêt à donner son sang, et, ce que l'on n'a pas fait en 1814, on donne son argent. Les offrandes patriotiques sont innombrables. Un groupe de négociants de Bordeaux arme, habille et équipe deux compagnies de garde nationale mobile. Les acquéreurs de biens d'émigrés du Puy-de-Dôme fournissent cinquante chevaux tout harnachés. Un armurier de Marseille donne cent canons de fusil, un sellier de Boulogne-sur-Mer vingt selles de grosse cavalerie, un distillateur de Jonzac quarante fûts d'eau-de-vie, un aubergiste de Rennes 5,500 francs. Le commandant Miteau, de la garde nationale de Reims, promet une pension viagère de 250 francs à chacun des quatre gardes mobiles qui se seront le mieux conduits dans les trois premiers mois de la guerre. Les élèves du lycée de Grenoble donnent 400 francs, les élèves du lycée de Nancy donnent 50Ô francs, une orpheline de la Légion d'honneur donne 100 francs. Une Gornélie parisienne écrit à Carnot : « Je vous envoie cent francs. C'est le produit de mes bijoux. Pour la première fois j'ai regretté de n'avoir pas d'autre parure que mes enfants. » Le 1er léger (officiers et soldats) abandonne un jour de solde, le 79e de ligne deux jours de solde, le 4e tirailleurs de la jeune garde quatre jours de solde, le 7e tirailleurs cinq jours de solde, la gendarmerie de l'armée du Nord un jour de solde par mois pendant la durée de la campagne. Des officiers donnent 100 francs, 500 francs, 1 ,000 francs, 4,000 francs. Les employés de l'Intérieur souscrivent pour

1. Pignard à Davout, L'Àrbresles, s. d. (fin mars). (Arch. Guerre.)

5,777 francs, ceux des Affaires étrangères pour 5,000, ceux de la Guerre pour 14,000, ceux du Trésor pour 27,839, ceux des postes pour 20,000, ceux de l'Enregistrement pour 10,000, ceux de la préfecture de police pour 20,000. La Cour impériale de Paris donne 50,000 francs, la Cour de cassation 6,000, la Cour des comptes 6,400, la Cour de Douai 2,000, la Cour de Poitiers 3,000, les agents du fisc de Colmar 5,300, l'Ecole polytechnique 4,000, le Collège de France 1,050, la Comédie-Française 1,500, les agents de change 10,000, les facteurs de la halle au blé 3,700. Binet, ex-caporal au 14e de ligne, offre le premier semestre de son traitement de légionnaire. Mabillon, ancien soldat de l'armée d'Egypte, offre quatre années de solde de retraite, soit 1081 francs. Lachenadais. bourgeois de Paris, et Frédéric, manufacturier à Mul house, versent chacun 10,000 francs au Trésor. Delorme, le propriétaire du passage de ce nom, donne 60,000 francs et s'engage à payer pareille somme chaque année « tant que durera la guerre ». Il y a enfin un grand nombre de souscriptions anonymes. Davout reçoit 2,000 francs pour le soldat qui prendra le premier drapeau ennemi. Le 14 mai, pendant la revue des fédérés, une femme s'approche de l'empereur et lui présente une pétition roulée qu'il met dans sa poche. Rentré aux Tuileries avec Carnot, il ouvre la prétendue pétition : c'est un rouleau de vingt-cinq billets de banque de mille francs noués par un ruban de la Légion d'honneur \

l. Rapports de Davout et de Bertrand à Napoléon, 6, 25 et 27mai, 3, 4, 6, 8 et 15 juin. Préfet de Bordeaux à Carnot, 3 et 14 juin. Lettres diverses du 15 mai au 13 juin. (Arch. nat. AF.IV. 1933, AF. IV, 1936, AF. IV, 1937, F. 9, 754, F. 7, 3774.) Gruyer â Davout, Vesoul, 23 mai. Rapports de Colmar, 3 juin. Clausel à Davout, 9 mai. Colonel de gendarmerie à Rovigo, 31 mai. Cainot, à Davout, 19 juin. (Arch. Guerre.) Moniteur et Journal de l'Empire, du 10 mai au 15 juin. — L'empereur décida que le produit de ces dons serait employé aux dépenses des gardes nationales.

L'opinion troublée et divisée n'est pas telle sans doute que semblait le présager la marche triomphale du golfe Jouan à Paris. L'Ouest est encore en armes, la discorde règne dans le Midi; à Paris, à Lille, à Rouen, à Bordeaux, il y a des mécontents, des agitateurs, des artisans de démoralisatiou. L'approche de la guerre suspend toute affaire, paralyse le commerce, fait tomber la rente à 54 francs. Mais cette guerre odieuse, dont la prévision a pendant deux mois consterné et accablé tout le pays, le ranime maintenant dans un grand mouvement de patriotisme. Devant l'humiliant ultimatum de l'Europe et son agression inique, la France se lève frémissante d'indignation et de colère. Au défaut de l'enthousiasme de 92 et du sentiment de l'invincibilité comme en 1805 et en 1806, elle a la haine de l'étranger, la rancune ulcéreuse de l'invasion, le rêve des représailles vengeresses. Il lui manque la confiance, mais la confiance elle la recouvrera à la première victoire.

Celte première victoire, Napoléon quitta Paris le 12 juin pour l'aller chercher dans les plaines de la Belgique.

Paris, 1889-1892.

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