Clausel, Exposé justificatif
8. Davout à Decaen, 29 mai. Decaen à Davout, Toulouse, 6, 9, 10, 12, 14, 15 juin. (Arch. Guerre, Armée des Pyrénées-Orientales.)
réchal Brune se décide à mettre Marseille en état de siège et à y désarmer la garde nationale1.
Sous l'influence de ces mesures, les bourbonistes baissent le ton, les bonapartistes reprennent courage, les insoumis demandent leurs feuilles de route, les agitateurs et les embaucheurs font trêve. « Presque tous les insoumis, écrit le 3 juin le préfet de l'Oise, sont en route pour rejoindre leurs corps. » — « Les colonnes mobiles, écrit de Rouen le général Lamberdier, ont fait de l'effet : 400 insoumis de l'arrondissement d'Yvetot sont déjà incorporés dans la jeune garde et au 72e ». — « Grâce aux colonnes mobiles, écrit de Périgueux le général Lucotte, j'ai pu réunir treize bataillons de garde nationale sur dix-huit demandés; les cinq autres suivront2. » Les rapports de Bordeaux, de Perpignan, de Rodez, d' Albi, d'Auch, de Montauban, de Nîmes, de Privas, de Cahors, du Puy, d'Amiens, de Dunkerque, de Montpellier, de Digne, de Draguignan, « où, dit le chef d'escadrons Rey, je ne conseillerais pas au parti royaliste de lever le nez », signalent une réaction dans l'opinion en faveur de l'empire. « L'esprit public s'améliore depuis le désarmement de la garde nationale, écrit-on de Marseille. Il y a de nombreux emblèmes nationaux aux fenêtres ; les patriotes ont promené dans les rues le buste de Napoléon, et beaucoup de gens qui ne s'étaient pas encore déclarés
1. Davout, Corresp., 1698, 1712, 1719, 1721, 1729. Verdier à Davout, 21 mai (Arch. Guerre, Armée du Var). Rapp. du préfet de Marseille, 3 juin. (Arch. nat. F. 7,3774.) — Il fallait un décret de l'empereur pour mettre Marseille en état de siège, mais Davout, toujours énergique, voulait que Brune prit cette mesure de lui-môme et la fît ensuite ratifier par l'empereur. « A la place du maréchal Brune, écrivait-il le 16 mai, j'aurais déjà déclaré la ville en état de siège et mis à exécution les mesures pour lesquelles il demande une autorisation. »
2 Préfet de l'Oise à Davout, 3 juin. Lamberdier à Davout, Rouen, 1" juin. Lucotte à Davout, Périgueux, 20 juin. (Arch. Guerre.) Cf. Corresp. des préfets, du 25 mai au 22 juin. (Arch. nat. F. 7, 3044a, F. 7, 3774.)
crient : Vive l'empereur! A bas les royalistes! » Le préfet de Lille écrit de son côté, le 9 juin : « Pour la première fois j'ai entendu des Vive l'empereur!1 » Dans l'Ouest, la mort de La Rochejaquelcin a décapité 1 insurrection. Les blancs rentrent chez eux, battus et mécontents, tandis que les bleus se révoltent contre la guerre civile avec son cortège de réquisitions, depilleries et d'enrôlements forcée, s'animent, demandent des fusils pour se défendre. « On tiendrait les chouans en respect si l'on pouvait armer tous les habitants bien intentionnés, » écrit le général Schramm. Le préfet d'Ille-et-Vilaine, l'officier d'ordonnance La Riboisière, envoyé en mission par l'empereur, les généraux Lamarque, Bigarré, Charpentier louent le zèle et le courage des gardes na tionaux, des fédérés, des chasseurs de la Vendée. Le 4 juin, les 4000 Morbihanais de Desol de Grisolles attaquent la petite ville de Hedon, occupée par une seule compagnie du 11e léger. Les habitants s'arment, font le coup de feu coude à coude avec les soldats, abattent deux cents chouans et contraignent les^ assaillants à la retraite2.
Dans toute la France, les fédérations s'organisent « pour défendre la liberté » et « terrasser la contrerévolution ». Il y a les fédérations des provinces: fédérations bretonne, angevine, picarde, alsacienne, lyonnaise, périgourdine. Il y a les fédérations des départements : fédérations du Var, des Bouches-du-
l.Corresp. des preiets, au 25 mai au 22 juin. Rapports a l'empereur (Arch. nat. F. 7, 3044% F. 7, 3774, AF. IV, 1936). Corresp. générale et Armées du Nord, des Pyrénées et du Var, aux mêmes dates. (Arch Guerre.)
2. Préfet d'IIle-et- Vilaine a Uavour, 26 mai. Lamarque a Oavout, 1er, 9 et 11 juin. Bigarre à Davout, 7 juin. Charpentier à Bigarré, Nantes, 1er juin. La Riboisière à Napoléon, Nantes, 9 juin. Schramm a Hamelinaye, Angers. 13 juin. Relation de Suzannet. (Armée de l'Ouest, Arch. Guerre.) Correspondance des préfets, 21, 22 mai, 5, 7, 8, 9, 10 juin. (Arch. nat. F. 7, 3044*, F. 7, 3774.)
Rhône, du Gard, des Hautes-Alpes, de l'Isère, du Jura, de l'Ain, des Landes, de l'Allier, de l'Aisne, de la Moselle. H y a les fédérations des villes : fédérations de Brest, de Nancy, de Dieppe, du Puy, de Saint-Etienne, de Nevers, d'Albi, d'Angoulême, de Toulouse dont, au grand scandale des royalistes, les membres prennent une église abandonnée pour y tenir leurs tumultueuses séances '. Il y a, enfin, les vingt-cinq mille fédérés des faubourgs de Paris2; quinze mille se présentent le dimanche 14 mai dans la cour des Tuileries, à l'heure de la parade : « — Sire, dit le délégué des ouvriers, nous avons reçu les Bourbons avec froideur parce que nous n'aimons pas les rois imposés par l'ennemi. Nous vous avons accueilli avec enthousiasme parce que vous êtes l'homme de la nation, le défenseur de la patrie et que vous conserverez les droits du peuple.... La plupart d'entre nous ont fait, sous vos ordres, la guerre de la liberté et celle de la gloire. La patrie doit remettre avec confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous, Sire, des armes en son nom. Nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause et la vôtre. Vive la liberté! Vive la nation! Vive l'empereur ! » Napoléon répondit : « — Soldats fédérés, je suis revenu seul parce que je comptais sur le peuple et sur l'armée. Vous avez justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous
1. Corresp. des préfets, mai-juin. (Arch. nat. F. 7, 3200*, et F. 7, 3774.)
2. Ce chiffre de 25.000 est un minimum. Dans le Journal de l'Empire des 15 et 16 mai, il n'est question que de 14,000 ou 15;000, mais il s'agit d'une députation composée seulement des ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel. Or, les ouvriers des autres faubourgs et de la ville entrèrent le 19 mai dans la fédération (Hobhouse, Lettres, I, 281). Deux états de situation portent à 14.701 hommes au 10 juin et à 18,000 hommes au 29 juin les tirailleurs fédérés (Arch. nat. AF. IV, 940, et Arch. Guerre, Corresp. générale). Et certainement plus d'un quart des fédérés n'étaient pas enrôlés puisque l'on n'admettait dans les tirailleurs que les hommes de 18 à 40 ans.
donnerai des armes. Soldats fédérés, s'il est des hommes nés dans les hautes classes de la société qui aient déshonoré le sang français, l'amour de la patrie et le sentiment de l'honneur national se sont conservés tout entiers dans le peuple et dans l'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance en vous. Vive la nation 1 ! » Cette journée valait mieux pour la cause impériale que la pompeuse cérémonie du Champ de Mars. Les paroles de Napoléon trouvaient toujours plus d'écho dans le cœur du peuple que dans l'esprit inquiet et défiant de ses prétendus mandataires.
Telles étaient cependant les préventions de l'empereur, de son entourage, de presque tous ses ministres contre l'élément populaire, et si invincibles leurs répugnances à l'employer, que les ouvriers parisiens ne furent, à vrai dire, point armés. Napoléon ordonna la formation de vingt-quatre bataillons de tirailleurs-fédérés, de 720 hommes chacun, commandés par des officiers de l'armée, et destinés, en cas d'attaque, à occuper les ouvrages de première ligne et les postes avancés ; mais il décida que les fusils de ces tirailleurs seraient conservés en magasin et ne leur seraient distribués que pour les exercices et le combat. En outre, les bureaux apportèrent tant de nonchalance et de mauvais vouloir à cette organisation que six semaines plus tard 3,500 fusils seulement avaient été mis à la disposition des chefs de bataillon pour les exercices2.
1. Journal de V Empire, 15 et 16 mai. Napoléon, Corresp., 21906. — Il va sans dire que l'empereur avait été prévenu de cette visite populaire et que le lieu de rassemblement des fédérés et l'ordre de leur marche avaient été réglés par Real.
2. Napoléon, Corresp., 21908. Davout à Napoléon, 7 juin; à Darricau, 10 juin (Arch. nat. AF. IV, 1S36, AF. IV, 1940). Darricau à Davout, Paris, 29 juin (Arch. Guerre). Cf. Fleury de Chaboulon, Mém., II, 368-369.
Davout et Carnot étaient partisans de l'armement des fédérés, mais il y avait une grande opposition cl»3z Fouché et les autres ministres et chez
Les fédérés ne gardèrent pas rancune à Napoléon de ses défiances et de sa parole faussée. Quand ils se rendaient dans les lieux de rassemblement, pour y faire sans armes l'école du soldat, ils mêlaient les cris de : Vive l'empereur ! aux couplets de la Marseillaise et du Ça ira. Le 1er juin, six cents fédérés portent processionnellement de la rue de Grenelle Saint- Honoré à la barrière d'Italie un buste de Napoléon couronné de violettes et de lauriers. Arrivés place d'Italie, ils dressent un bûcher et y brûlent, aux roulements des tambours, un drapeau blanc et la dernière proclamation de Louis XV111 *.
De mômes scènes se passent dans les départements. Les habitants de Saint-Mihiel élèvent sur la place publique un autel à Napoléon ; son buste repose au milieu des drapeaux tricolores sur un tertre de gazon décoré d'écussons où se lisent les vers de Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
et autres centons de même goût. A Strasbourg, on inaugure la fédération alsacienne par un repas de 500 couverts, des chants patriotiques, des promenades de drapeaux. « L'enthousiasme est extrême, écrit le général Rapp. On n'a pas vu cela depuis la Révolution. » A Dijon, des jeunes gens saccagent le café des royalistes, surnommé le Café Raguse. Au théâtre de Rouen, le public réclame chaque soir la
1<î général Durosnel commandant la garde nationale. Le conseil d'Etat, saisi de la question, décida que « les inconvénients de la levée en masse ne paraissaient pas devoir l'emporter sur l'avantage d'armer la classe des citoyens chez laquelle le sentiment du joug de l'étranger se développait le plus fortement ». (Arch. nat. AF. IV, 1935.)
1. Rapport de police, 1" et 4 juin. (Arch. nat. F. 7, 3740, et F. 7,320*.) Cf Guizot, I, 71-72. Voir aussi le Journal de l'Empire, 24 mai : « On a entendu avec peine le nom de l'empereur mêlé à des chants qui rappelaient une époque trop fameuse » ; et Barante, Souv., II, 146 : « Chacun a dégoût et horreur de la fédération des faubourgs. »
Marseillaise et la Lyonnaise. Sur le refus du clergé de Limoges de chanter le Domine salvum , la foule assemblée dans la cathédrale entonne elle-même l'hymme liturgique. Le maréchal Suchet loue l'extrême patriotisme de l'Ain et du Rhône. « Si les royalistes osaient bouger, écrit le capitaine de gendarmerie d'Angoulême, ils seraient écrasés par les paysans qui sont très montés. » « Dans tout l'arrondissement, écrit le sous-préfet de Saumur, l'amour pour Napoléon va jusqu'à l'ivresse. » Malgré la pluie, dix mille personnes se portent à une lieue de Nîmes au devant du 63e de ligne en criant: Vive l'empereur ! Les citoyens de Landau donnent un drapeau d'honneur à la garde nationale des Vosges pour sa défense de la place en 1814. Les jeunes filles de Mulhouse décident qu'elles n'épouseront que des hommes qui auront combattu dans la prochaine guerre; elles viennent en prêter le serment solennel entre les mains du général Rapp. A Bar-sur-Ornain, le jour de la Fête- Dieu, les habitants placent sur un reposoir un enfant de cinq ans, habillé comme le roi de Rome, et forcent la curé à lui poser une couronne sur la tête1.
C'étaient là des paroles et de faciles manifestations, mais il y avait des actes. A la fin de mars, Davout estimait que l'on pourrait faire rentrer dans l'armée de 59,000 à 85,000 hommes appartenant aux classes antérieures à celle de 1815 et alors en congé2. Or, le 11 juin, malgré l'opposition des maires, les menées des royalistes, les manœuvres des embaucheurs et les troubles de l'Ouest et du Midi, où les levées avaient
t. Correspondance des préfets et rapports à l'empereur, 10 avril, 1er, 18, 12 mai, 4 et 6 juin. (Arcb. nat. F. 7, 3044% F. 7, 3774, F10, I, 26.) Rapp, Mêm., 352-353. Correspondance générale, 4, 18 et 24 avril, 4, 22 mai, 6, 7 et 9 juin. 'vArcft. Guerre. ï
2. Rapports de Davout à Napoléon, s. d. (27 ou 28 mars, et 3 ou 4 avrli.) lArcn. nat. AF IV, 1936.)
été suspendues par ordre de l'empereur, 76,000 rappelés étaient incorporés dans les régiments ou en marche pour les rejoindre f. Ce môme jour, 11 juin, Davout informait l'empereur que 46,000 hommes de la conscription de 1815, dont le rappel avait été décidé seulement le 30 mai, allaient être dirigés sur les dépôts2. La levée des gardes nationaux mobiles de vingt à quarante ans, qui si impopulaire en 1814 n'avait donné pendant la campagne de France-qu'une quarantaine de mille hommes 3, en avait déjà donné 150,000 au 15 juin4. Des bataillons étaient entièrement formés de gens mariés. Les mobilisés quittaient leurs foyers aux cris de : Vive l'empereur !
1. Rapport de Davout à Napoléon, li juin. (Arch. nat. AF. IV, 1036.) Nous donnerons au tome II de 1815 tous les détails sur l'organisation de l'armée et des gardes nationales mobilisées pendant les Cent Jours.
2. Napoléon à Drouot, 30 mai. (Arch. Guerre, carton de la corresp. de Napoléon.) Rapports de Davout à Napoléon, 23 mai et il juin (Arch. nat. AF. IV, 1534, et A-F. IV, 1936.)