‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 27 sur 272 · Rapport de police, 2 mars. (Arch. nat. F · texte numérisé non relu

Rapport de police, 2 mars. (Arch. nat. F

Napoléon, mais qui, soit crainte, soit jeu — car sous ce gouvernement que personne ne respecte, il y a peu de péril à exprimer ses opinions — ne prononcent jamais son nom. Quand ils s'attablent dans un café, ils boivent h sa santé; quand ils s'abordent dans la rue, le premier dit : « — Croyez-vous en Jésus-Christ? » Et le second répond : « — Oui, et en sa résurrection1. » Sur la pomme de leurs cannes, sur le couvercle de.leur tabatière, sur le fourreau de leurs pipes, sous le chaton mobile de leurs bagues, il y a le profil de Napoléon. Ils ont des bonbonnières à ressort secret sur le double fond desquelles est peinte une aigle ; ils ont des statuettes de bronze représentant Louis XVIII avec cette inscription : le Désiré; mais ces statuettes, d'un grossier travail, forment boîtes, et en les ouvrant on trouve un petit bronze de l'empereur finement ciselé. De même, on vend des tableaux à coulisses, intitulés les Dynasties, dont la planchette cachée porte les effigies impériales 2. C'est en 1814 que grandit et s'exalte le culte domestique de l'empereur, ce culte qui ira croissant jusqu'en 1830 et que nous révèlent aujourd'hui des assiettes, des tasses, des pichets, des pots à tabac, des pelles, des pincettes, des bêches, des gaufriers, des fers à repasser, des marteaux, des tenailles, des chandeliers et une infinité d'objets usuels où peinte sur la faïence, sculptée dans le bois, découpée dans la tôle, frappée sur le cuivre, gravée sur le fer, apparaît l'image de Napoléon3. Napoléon devient symbole, fétiche, dieu pénate. L'opinion et les sentiments du peuple de Paris dif-

i. Rapport de police, 16 juillet et 6 septembre. (Arch. nat. F. 7, 3738.)

2. Lettres de préfets et rapports de police, 16 sept., 7 nov., 3 déc. 1814, 10, 25févr., Il mars 1815. (Arch. nat. F. 7, 3200*, F. 7, 3147, F. 7, 3053, F. 7, 3773.)

3. MM. Frédéric Masson, Germain Bapst, Paul Leroux, Antoine Guillois ont réuni plusieurs milliers de ces objets dans leurs musées napoléoniens. Les spécimens de ce fétichisme qui paraissent les plus anciens

feront peu de ceux qui régnent dans la population des campagnes et chez les ouvriers des grandes villes. « Je n'ai rien de bon à te dire, écrit le 4 juillet J. P. Brès à son oncle. L'amour des Parisiens pour le roi s'est tellement ralenti qu'à peine en reste-t-il une étincelle. » « — L'indisposition du peuple est si prononcée, dit Barras au duc d'Havre, que les bonapartistes peuvent rallier un grand nombre d'hommes et toute l'armée1. » La foule se presse aux devantures des marchands d'estampes où sont exposés les portraits de Napoléon, de Marie-Louise, de Napoléon II . On va voir au boulevard du Temple le cosmoramade l'île d'Elbe. La fonderie de Launay, place de la Fidélité, où a été transportée la statue de la colonne Vendôme, devient un lieu de pèlerinage. Rue Tiquetonne, un ex-maréchal des logis de hussards montre dans la lanterne magique Arcole, Austerlitz et Tilsitt. A la Comédie-Française, le parterre applaudit par trois fois cette phrase à' Edouard en Ecosse : « Il n'y a qu'un malhonnête homme qui puisse parler ainsi d'un héros. » Au Palais- Royal, un individu écrit avec un diamant: Vive l'empereur! sur la glace d'une boutique; des passants s'amusent à graver sous l'inscription : Approuvé, approuvé, approuvé 2. Le 19 juillet, faubourg Saint- Martin, le 18 août, rue des Vieilles-Haudriettes, des ouvriers chantent des refrains révolutionnaires et des couplets bonapartistes. Le 17 septembre, Louis XVIII est salué boulevard du Mont-Parnasse

son des cure-pipes, portant l'effigie de l'empereur très grossièrement gravée, dont se servaient les soldats au camp de Boulogne. On en retrouve encore parfois sur l'emplacement du camp.

1. J. P. Brès à son oncle, Paris, 4 juillet. (Arch. Affaires étr., 675.) Mémoires manuscrits de Barras. Bapp. général de police 27 sept. (Arch. nat. F. 7, 3738) : t Les mécontents royalistes attribuent à la mollesse "dé la police les progrès effrayants de l'opinion contre le gouvernement ».

2. Bapports de police, 6 août, 16, 24 oct. 10, 13 dec, 15,24 janvier, 21,29 février, Ier mars. (Arch. nat. F. 7, 3739; F. 7, 3200»; F. 7, 3200*.)

par quelques acclamations auxquelles la foule riposte en criant : Vive l'empereur 1 !

A Paris, d'ailleurs, le mécontentement se manifeste bien plus par les épigrammes et les sarcasmes que par les cris et les violences. On ne prend pas les choses au tragique. L'opposition est frondeuse et goguenarde. On attache des cocardes blanches à la queue des chiens. On plaisante le « Conseil d'en haut », que Ton appelle le Conseil du ciel ou le Conseil du Très- Haut. On surnomme les chevaliers du Lys les compagnons d'Ulysse, et les gardes du corps les gardes-dindons. On dit que Louis XVIII est un roi fainéant, qui ne s'inquiète que de sa messe, de son latin et de sa table. Les princes sont détestés : ils s'entourent « de vieilles ganaches, de calotins, de chouans et d'émigrés mendiants », regardent la Charte comme nulle et rêvent de sanglantes représailles. Les minis très sont méprisés : Blacas un plat valet, Talleyrand une girouette, Louis un agioteur, Dupont un concussionnaire. Berthier, qui a abandonné l'empereur, et Marmont, qui l'a livré, commandent l'un et l'autre une compagnie de gardes du corps. On appelle la compagnie Wagram la compagnie de Saint-Pierre, et la compagnie Raguse la compagnie de Judas 2. Les émigrés, pauvres, quémandeurs et arrogants, sont un objet de risée. On les chansonne, on les caricature, on raille leur mise antique, on insulte à leur âge et à leur misère. Les colonels Jacqueminot et Duchamp et trois autres officiers donnent un jour cette comédie. Costumés et grimés en gentilshommes d'ancien régime, ils entrent chez Tortoni, et demandent pour eux cinq une seule côtelette de mouton qu'ils se par-

1. Rapports de police, 19 juil'et, 16 août, 30 août, 17 septembre. Cf. Rapport du^20 janvier 1815. (Arch. nat.F. 7, 3738, F. 7, 3739.)

2. Rapports de police, 7 juillet, 15 et 31 août, 19, 28 sept., 30, 31 o.c . 4 nov., 12 déc, 6, 13janv. (Arch. nat. F. 7, 3738; F. 7, Sïi9.)

tagent gravement. Un dimanche d'août, un individu traverse l'église de Saint-Eustache, pendant l'office, avec un habit de marquis et un tablier de savetier1.

Le peuple et l'armée restaient donc hostiles à la royauté. Et non seulement Louis XVIII n'avait pu gagner leur respect et leur confiance, mais il n'avait pas réalisé les espérances que la noblesse, la bourgeoisie et le monde de la politique avaient fondées sur son gouvernement. Il avait ainsi perdu beaucoup des sympathies que ces classes presque tout entières s'étaient senties pour sa personne aux premiers jours de la Restauration.

Pour les royalistes de la veille, la royauté avec une charte constitutionnelle, deux chambres et un ministère formé en partie de bonapartistes ralliés et de libéraux impénitents, la royauté avec l'administration et la justice aux mains des fonctionnaires et des magistrats de l'empire, avec les grands commandements laissés aux lieutenants de Napoléon, avec des révolutionnaires nommés pairs de France et des régicides maintenus à la Cour de cassation, n'était pas la royauté. Louis était-il remonté sur le trône des Bourbons pour adopter les institutions de îa République et de l'usurpateur, pour couvrir de son manteau fleurdelysé les crimes et les iniquités de vingt-cinq années? La modération du roi confondait tontes les idées des émigrés et décevait toutes leurs espérances. Ils avaient un gouvernement qu'ils

1. Mme de Wimpfen au baron de Stengel, Paris, î octobre. (Arch. Afif. étrang., 675.) Duchesse d'Abrantès, Mém. XVIII, 333. Rapp. de poJice, 10 et 31 août. (Arch nat. F., 7, 3738.)

qualifiaient « d'anarchie révolutionnaire », tandis qu'ils attendaient « un gouvernement réparateur », c'est-à-dire : « une épuration générale », la destitution en masse des fonctionnaires, le licenciement de l'armée et sa reconstitution en régiments provinciaux commandés par les anciens condéens et les héros de la Vendée, l'aholition des divisions départementales, le rétablissement des provinces et de leurs anciennes franchises, la suppression des chambres, de la liberté de la presse, de la Légion d'honneur, la restauration des parlements, la dénonciation du Concordat, la restitution des biens, vendus j-.eiidant la Révolution — avec ou sans indemnité aux acquéreurs, suffisamment indemnisés par vingt années d'usufruit — la simple tolérance des cultes dissidents sans salaire à leurs ministres, la réintégration des nobles dans la plupart de leurs privilèges, la réorganisation complète du clergé alin qu'il reprît son rang et son influence dans l'Etat1. En résumé, ce que voulaient les émigrés, c'était la royauté absolue, la contre-révolution, le rétablissement des trois ordres, le retour au régime de 1788. Villèle, dans une brochure adressée aux députés de son département, concluait ainsi : « Revenons à la constitution de nos pères, à celle qui rendit la France heureuse et florissante. Les parties de notre ancienne organisation qui ont souffert nous coûteront moins à réparer que les nou-

i. Lettres de Bombelles et du comte de Nolzières au roi, Vienne, mai 1814. Saint-Aignan à Blacas, Paris, 10 juin. Mémoire de Blacas. Lambert à Becquet, ancien chef de la congrégation des Pères de la foi, Chàlons, 22 juillet. Alfïeri à Vallaise, Paris, 8 déc. (Arch. Aff. étr., 646, 615, 675.) Corresp. des préfets et rapports de police, 18 mai, 22 mai, 29 juillet, 27 sept., 9 nov., 12 déc. (Arch. nat. F*a, 582, F. 7, 3773, F. 7, 3738, F. 7, 3739.) Villèle, Observations sur le projet de Constitution. Chabannes, Lettres à Blacas, 18, 28, 36, 42, 55, 62, 69-70, 73. Mémoire de Carnot au roi, 22, 26, 27, 32. Troisième rapport de Fouché au roi. Hobhouse, Lettres I. 90. Villèle, Mém^ I, Î42-245, 248, 263-265. Vitrolles, Mém.,11, 230-237. Fiévee, Corresp., I, 79-84.

velles institutions ne coûteraient à établir '. » Et le marquis de Chabannes disait au roi : « — Quelques années d'un despotisme absolu, voilà quel sera le baume salutaire 2. » De plus exaltés encore demandaient que le retour à l'ancien régime fût inauguré par le bannissement d'un bon nombre de révolutionnaires et par le supplice ou tout au moins par la déportation des régicides3.

Or, non seulement le gouvernement de Louis XVIII allait à l'encontre des théories politiques des royalistes et de leurs vœux de représailles, mais il ne faisait rien ou presque rien pour eux-mêmes. L'admission dans la Maison militaire, où la solde était fort peu élevée, quelques pensions sur la cassette royale, quelques emplois dans l'armée, des centaines de croix de Saint-Louis et des milliers de décorations du Lys ne compensaient pas aux yeux des émigrés les places qu'on ne s'empressait pas de leur donner et les biens que la Charte défendait de leur restituer. Les plaintes et les récriminations s'élevaient autour du trône. « Des régicides, des factieux, de misérables bonapartistes, écrivait à Blacas le chevalier de Saint-Aignan, obtiennent des places, des dignités, des pensions, et je suis réduit à mendier aux portes du palais de mon souverain une récompense qui m'est due et que je ne devais attendre qu'autant de temps qu'il en aurait fallu pour s'enquérir et s'acquitter \ » Jusque dans la chapelle des Tuileries, on condamnait la faiblesse et l'égoïsme de Louis XVIII. On l'appelait, comme la petite cour

1. Observations sur le projet de Constitution (réimprimées dans les Mém. de Villèle, I, 509).

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