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V. Les conspirations orléano-bonapartistes

Le 30 novembre 1814, une représentation de gala devait avoir lieu à TOdéon. Vers cinq heures du soir, le maréchal Marmont, qui était de service aux Tuileries avec sa compagnie de gardes du corps1, apprit l'existence d'un effroyable complot : cent cinquante officiers à la demi-solde, embusqués sur le terreplein du Pont-Neuf, allaient se ruer contre l'escorte, arrêter les voitures et jeter dans la Seine le roi et toute sa famille5. Beugnot, directeur général delà police, était informé par les rapports de ses agents que le parti militaire projetait un coup de main; niais

i. Les six compagnies de gardes du corps étaient de service aux Tuileries chacune pendant six semaines consécutives. La 6« compagnie (compagnie Iiaguse) avait pris son service le 16 novembre.

2. Marmont, Mém. VII, 76. Wellington à Castlereagh, Paris, 5 déc. (Di.ymtchs, XII).

3. Rapp. de police, 27 nov. Cf. rapp. du l«r déc. (Arch. nat. F. 7, 3200*.) Rapports journaliers de Beugnot au roi, 24, 25 et 26 nov. (communiqués par M. le comte Beugnot).

comme il ne croyait pas à cette prétendue conspiration, qu'il traitait de « fable extravagante », il n'avait pris aucune mesure particulière pour la sûreté de Louis XVIII.

Le duc deRaguse, lui, ne perdit pas cette occasion de faire parade de son zèle. Toujours fort glorieux du rôle de faiseur de roi qu'il avait rempli à Essonnes, il n'aurait pas été moins jaloux de celui de sauveur de roi. Le maréchal entra très agité chez Louis XVIII, lui révéla tout le complot et le supplia de ne point aller au théâtre. « — Mon cher maréchal, répondit spirituellement le roi, votre affaire est de me garder; la mienne est d'aller m'amuser à la comédie. » Aussitôt Marmont fit appeler le général Maison, gouverneur de Paris, et le général Dessoles, commandant de la garde nationale. En une heure, toutes les troupes furent consignées, tous les postes doublés. Dix mille hommes s'échelonnèrent des Tuileries au Luxembourg. Marmont escorta à cheval la voiture royale, avec ses gardes du corps armés jusqu'aux dents. Quant aux conspirateurs, si conspirateurs il y avait, ils étaient restés chez eux. Aucun incident tragique ne vint troubler la représentation de la Petite ville, de Picard. Le lendemain, on rit un peu de la grande prise d'armes de Marmont, mais Beugnot, regardé comme peu vigilant, n'en dut pas moins quitter son poste !.

Le roi donna à Beugnot le portefeuille de la marine, sans titulaire depuis la mort de Malouet, et, sur l'avis du comte d'Artois, il mit Dandré à la police. Ancien constituant, promoteur de la loi martiale, émigré en 92, Dandré était rentré clandestine-

I. Ferrette au grand-duc de Bade, Paris, 3 dëc (Arch. Aff. ëtr., 675.) Wellington à Castlereagh, Paris, 5 déc. (Dispatc\s, XII.) Jaucourt à Talleyrand, 3 déc. {Corresp. de Talleyrand et de Louis XVIII, 140. note.) Marmont. Mém., VII, 76-77

ment à Paris en 97, s'était mêlé aux conspirations de Clichy, puis avait été le conseil de Louis XVIII jusqu'en 1809.

En môme temps qu'il déplaçait Beugnot, le roi remplaça Dupont. Avant son entrée dans le cabinet, Dupont était généralement méprisé par l'armée qui se souvenait de Baylen ; au ministère, il n'avait rien fait pour reconquérir son estime '. Il avait réduit les effectifs, mis dix mille officiers à la demi-solde, contresigné de scandaleuses nominations dans la Légion d'honneur ; il avait souffert la création des compagnies rouges, l'intrusion dans les cadres de chouans et d'émigrés, la réorganisation aristocratique de l'Ecole militaire, le licenciement des invalides, la suppression des maisons de la Légion d'honneur2 ; enfin il n'avait pas su obtenir l'exécution de l'ordonnance royale du 1er juillet relative au paiement des sommes dues aux officiers, sous-officiers et soldats pour leur solde arriérée. D'un autre côté, malgré son inlassable complaisance envers les protégés des Tuileries, Dupont était attaqué par les royalistes. Ils lui reprochaient de manquer de fermeté, l'accusaient de ne point vouloir sévir et le rendaient responsable du mauvais esprit de l'armée. Louis XVIII hésitait néanmoins à se séparer d'un ministre de la guerre d'un commerce si facile, toujours prêt à devancer ses désirs, lorsque le 13 octobre une pétition qui dénonçait Dupont pour avoir prévariqué dans l'adjudication de fournitures de vivres5 fut portée à la Chambre. Les députés votèrent l'ordre du jour, mais un ministre de

1. Blacas à Talleyrand, 4 déc. (Corresp. de Talleyrand et de Louis XV111, 165.)

2. Comme on l'a vu, 1815, I, 73, ces ordonnances furent rapportées ou modifiées, grâce à la Chambre des députés, mais elles n'en avaient pas moins été publiées sans que Dupont y eût fait opposition.

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