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LA FRANCE EN FÉVRIER

darmerie de Saint-Pol de Léon, feraient douter de la bonté du roi1. »

Tout cela ne popularisait pas le gouvernement de Louis XVIII. En février, le Paris des boulevards fronde, le Paris des faubourgs gronde. Dans les sa- 10ns, on lit le Nain jaime; dans les rues, on chante la Marseillaise \ En province, où l'on a hué les députés ministériels et porté en triomphe les députés de l'opposition, les opinions sont plus surexcitées. La noblesse est ultra royaliste. La bourgeoisie est libérale. Elle regarde la Charte comme une chose sacrée, jalouse les nobles, déblatère contre les prêtres. Un notaire d'Evaux (Creuse) dit publiquement : — « Il faudra bien que Louis XVIII fasse comme nous voudrons, sinon nous le traiterons comme Louis XVI. » Quant au peuple, la plupart des préfets signalent chez lui la persistance de l'esprit de 89 et des souvenirs bonapartistes. L'Ouest est ardemment divisé. < Pour la garde nationale, écrit le 12 janvier à Montesquiou le comte de Beaumont, préfet de la Vendée, les maires royalistes ne veulent y inscrire que ceux qui ont chouané, les maires patriotes ne veulent y enrôler aucun brigand (sic).-» A Hericy, près Melun, le premier jeudi de mars, on promène avec des rires et des huées deux mannequins représentant le roi et un curé. Dans vingt départements, on profère des cris séditieux, on outrage les images de Louis XVIII, on enlève les drapeaux blancs des clochers et les armes

i. Corresp. des préfets, février et mars. (Arch. nat. F. 7, 3773, F. 7, 3044a, F. 7, 3147.) D'Erlon à Soult, Lille, 7 février. Teste à d'Erlon, Arras, 11 fév. Rapp. du lieutenant de gendarmerie de Saint-Pol-de-Léon, 3 février. (Arch. Guerre.) Cf. Jaucourt à Talleyrand, 11 fév. {Corresp. de Talleyrand et de Louis XVU1, 481. note.) La Fayette, Mém., V, 316-317. Fiévée, Corresp. II, 31-33. — t L'abbé de Montesquiou, dit Hobhouse {Lettres I, 93-95), a soustrait près de trois cents pétitions où des individus se plaignaient de ce que les prêtres leur avaient refusé l'absolution parce qu'ils étaient acquéreurs de biens nationaux.»

t. Rapports de police du 10 janv. au 4 mars. (Aich. Nat. F. 7, 3208*.)

royales des enseignes des boutiques. Et le colonel Tholozé écrit à Soult : « On ne saurait mettre trop de douceur dans la répression sous peine de malheur. » Sur les routes du Mans à Angers, d'Orléans à Bourges, de Montpellier à Rodez, de Guéret à Aurillac, les réfractaires unis aux contribuables en fuite arrêtent les diligences, pillent les caisses publiques, détroussent les voyageurs, fusillent avec les gendarmes. Dans les environs de Sarlat, il y a 2,000 paysans en armes *.

Mais aux Tuileries, on ne s'inquièle pas. Si le roi lit chaque jour les rapports de police et les lettres ouvertes parle Cabinet noir2, c'est pour y chercher son amusement et non pour en faire son profit. Au reste, il sait que personnellement il est plutôt populaire, du moins à Paris, et que l'on attribue à ses bons parents et à ses ministres tous les abus et toutes les injustices6. Il a bien quelque désir de voir Napo-

i. Corresp. des préfets, et rapports de police, du 25 décembre 1814 au 4 mars 1815. (Arch. nat. F. 7, 3773, F. 7, 3739, F. 7, 3200 *, F. 7, 3147.) Coloiie] Marmier à Rapp, Bourges, 31 déc. Lefebvre au comte de Lauberdière Lons-le-Saulnier, 4 février. (Arch. Aff. étr., 675.) Rapport sur la situation politique et militaire du royaume, 24 déc. Rapport à Soult, Périgueux, 3 janvier. Roger de Damas à Soult, Lyon, 4 janv. Soult à Gazan, 8 janv. Colonel Tholosé à Soult, Rennes, 18 janv. Soult à Damas, 20 janv. Ney à Soult, 20 janvier. Commandant de gendarmerie de Vitré à Soult, 26 févr. (Arch. Guerre.)

2. Aux Archives des Affaires étrangères le volume 675-676, qui contient 293 pièces, est exclusivement formé de copies de lettres décachetées par la police. 11 y a là non seulement des lettres de Français, généraux, magistrats, préfets et personnages connus comme Mme de Staël, Alexandre. Brès, etc., mais même des lettres confidentielles que les ministres étrangers accrédités près la cour des Tuileries adressaient à leur souverain ou à leur département. Sous la restauration, les diplomates jouissaient de toutes les immunités, sauf du secret des lettres.

3. De l'ensemble des rapports de police de juin I8i4à fin février 1815 (Arch. nat. F 7, 3200 4, F. 7, 3733, F. 7, 3739) il ressort que, d'une façon générale, mais avec de nombreuses exceptions, le roi était aimé à Paris, et sa personne exempte des critiques qu'on adressait au gouvernement. Sans doute, dans quelques quartiers excentriques et môme, deux ou trois fois, dans le jardin des Tuileries, il fut hué, mais bien plus souvent il était acclamé. Au théâtre, par exemple, il était toujours accueilli par des vivats, auxquels se mêlaient parfois quelques cris : à nas les calotins ! Sans doute, aussi, on plaisantait son obésité, sa faiblesse, son indolence;

LA FRANCE EN FÉVRIER 1815 lit

léon déporté aux Açores par les puissances1, mais la pensée de son terrible prédécesseur ne l'effraye pas plus que ne l'inquiètent les murmures du peuple, les imprudences de la noblesse et le mécontentement de la bourgeoisie. « Il ne tiendrait qu'à moi de ne pas avoir un instant de repos, écrit-il à Talleyrand, et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse... Je sais qu'il existe de la fermentation, mais je ne m'en inquiète point. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, je verrai se dissiper ces nuages2. »

Pour les princes, ils n'ignoraient pas ce que la France pensait et disait d'eux, mais ils bravaient l'impopularité, et peut-être même le comte d'Artois s'en faisait-il gloire. Vers la fin de février, on intriguait beaucoup au pavillon de Marsan. On cherchait à ruiner l'influence de Blacas qui, plutôt par prudence que par sentiment, soutenait la politique modérée, et l'on espérait mettre bientôt à la raison tous les frondeurs et tous les mécontents en formant un ministère de vrais royalistes où le comte de Bruges aurait la guerre etHyde de Neuville la police 3. Selon d'autres témoignages plus ou moins véridiques, on pensait même à contraindre le roi à révoquer la Charte et à rappeler les Parlements ; s'il s'y refusait, on devait l'enfermer comme un simple mérovingien et l'obliger

on le caricaturait ; mais cela n'empêchait pas de vanter sa bonté, réelle ou imaginaire. En province, il en allait tout autrement. (Nous parlons toujours d'une façon générale et sans tenir compte des exceptions.) Là, comme on souffrait davantage des rigoureuses mesures du baron Louis, des vexations des nobles, des menées des prêtres, et comme on craignait la dime et l'invalidation des ventes nationales, on envoyait au diable les ministres, les princes et « le bon roi ».

i, Louis XVIII à Talleyrand, 21 oct. et 10 déc. (Correspondance de lalleyrand et de LouU XVIII.)

2. Louis XVIII à Talleyrand, 4 déc. 1814. (Corresp. de Talleyrand et de Louis XV fil.) — En février et même en mars 1815, le roi n'avait rien perdu de sa quiétude, témoin sa lettre du 9 mars dans la Corresp. précitée.

3. Rapp. de police, 4 février, 2, 4 et 6 mars. (Arch. nat. F. 7, 3739, F. 7, 3200*.) Cf. Vitrolles, Mém. IL 242-35.

.1 abdiquer en faveur de son frère1. En attendant, on obtenait de Louis XVIII « l'élimination » de la cour de cassation et de l'Institut des ex-conventionnels et autres personnes mal pensantes. Le premier président Muraire, le procureur général Merlin et dix conseillers furent exclus par l'ordonnance du 17 février, et peu de temps après les journaux annoncèrent, comme la chose la plus naturelle du monde, que le roi avait pourvu au remplacement des académiciens Monge, Garnot, Napoléon Bonaparte, Guiton-Morveau, Gambacérès, Merlin, Rœderer, Lucien Bonaparte, Maury, Siéyès, Joseph Bonaparte, Grégoire, Garât etLakanal s. Tandis queMontesquiou recommandait dans les conseils du roi et s'efforçait d'appliquer dans son administration « la politique d'assoupissement », Louis XVIII, cédant aux prières et aux objurgations de sa famille, irritait sans cesse l'opinion par des futilités de ce genre. Qu'importait donc à la solidité du trône que Lakanal et Monge fussent de l'Institut et que Napoléon figurât dans YAlmanach royal comme membre de la section de mécanique ?

Cependant, les mécontent s menaçaient de passer des paroles aux actes. Dans les divers partis, les meneurs

1. Mémoires de Blacas. (Arch. Afl. étr., 615.) Dufey de l'ïonne, V Europe et la France, 44-45.

2. Journal des Débats, Gazette de France, Quotidienne, etc., 25 février, 8, 9, 10 mars. Cf. Jaucourt à Talleyrand, 4 mars. (Arch. Aff. étr., 680.) — L'ordonnance fut signée le 5 mars, mais les événements qui survinrent engagèrent le gouvernement à en ajourner la publication dans le Moniteur. Elle y parut seulement un an plus tard, le 21 mars 1816, mais la liste se trouva augmentée de cinq personnes : le duc de Bassano, Arnault, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Etienne etle grand peintre Louis David. Ce dernier, d'ailleurs, eût été certainement radié dès 1814, par une ordonnance projetée sur la quatrième classe (Bea x-Arts) qui devait être distincte de l'Institut et reprendre son ancien nom d'Académie royale de peinture.

s'agitaient. Un sous-préfet démissionnaire, Fleury de Chaboulon, partait pour l'île d'Elbe afin d'exposer à celui qu'il appelait toujours l'empereur la situation troublée du pays li Rovigo disait à Jaucourt : « — Nous reverrons Bonaparte, et ce sera bien la faute des Bourbons*. » Et Barras disait au comte de Blacas : « — Je vais m'occuper de réaliser quelques fonds qui me permettront de m'expatrier si le tyran de ma patrie réussit à la remettre sous le joug 3. » Plusieurs députés constitutionnels étaient revenus à Paris sous l'influence de l'exaltation de la province, déterminés à obtenir ou à conquérir des garanties sérieuses contre l'arbitraire des ministres et les revendications des émigrés. Le parti libéral se préparait à une lutte vigoureuse au cours de la prochaine session, et, s'il le fallait, à un nouveau 14 juillet4. Plus impatients et doutant un peu de l'énergie des constitutionnels, les bonapartistes et les jacobins voulaient au contraire profiter de l'absence des Chambres pour un coup de force. Le complot ourdi depuis plus de six mois, et que l'on avait tour à tour ajourné, abandonné, et enfin repris et modifié, se tramait à nouveau. Fouché en était le principal chef. Après avoir tenté ainsi que plusieurs autres sénateurs évincés d'entrer à la Chambre des pairs, après avoir offert vingt fois ses services et son dévouement aux Bourbons, après avoir eu des entre-

1. Lavallette, Mém., II, 140-141. Ernouf, Maret, duc de Bassano, 644. Fleury de Chaboulon, Mém., 1, 92-93.

2. D'Hauterive à Talleyrand, 14 février. {Corresp. de Talleyrand et de Louis X VIll, 2GJ.)

3. Mémoires manuscrits de Barras (communiqués par M. Georges Duruy).

4. La Fayette, Mém., V, 353-354. Rapport de police, 6 février, 4 mars. (Arch. nat. F. 7, 3739.) Cf. Lettre précitée d'Hauterive à Talleyrand. Jaucourt à Talleyrand, 25 janvier. (Corresp. de Talleyrand et de Louis XVIII, 263.) Jaucourt à Talleyrand, 4 mars: « Il faut que vous soyex ici au moins quinze jours avant les Chambres. Ce sera bien peu, mais ce sera encore beaucoup. » (Arch. des Aff. étr., 680.)

vues sans nombre avec Vitrolles, avec Blacas, avec Malouet, avec Beurnonville, avec le duc d'Havre l, ce Scapin tragique pensait à renverser le roi puisque le roi tardait à le faire ministre.

Dès le mois de juillet 1814, Fouché avait conçu le projet de remplacer Louis XVIII parle duc d'Orléans, qui, fils d'un régicide et soldat de la Révolution en 92, aurait pour lui, pensait-il, les libéraux, les jacobins et même les bonapartistes. Il s'en ouvrit à Talleyrand, alors assez mécontent de la tournure des choses et du peu de cas que l'on faisait de ses conseils sur la politique intérieure8. Talleyrand parla discrètement au duc d'Orléans, mais celui-ci Pécouta avec froideur, et, sans nommer personne, il rapporta, dit-on, l'entretien au roi3. Le prince se dérobant, les deux compères revinrent à l'idée d'une régence, ce rêve qui les avait hantés pendant la dernière campagne de Napoléon \ Un complot fut formé ou plutôt ébauché avec la connivence de plusieurs officiers généraux, d'anciens révolutionnaires et de meneurs du faubourg Saint- Antoine. Les moyens d'exécution consistaient en un mouvement sur les Tuileries d'une partie de la garnison de Paris, appuyée par les faubourgs en armes. Le but était la proclamation de Napoléon II, avec Marie-Louise régente et le prince Eugène, Talleyrand, Fouché et Davout membres du conseil de régence 5. Avant

1. Rap. de police, 19 et 26 juillet, 22 août 1814, 6 mars 1815. (Arch. nat. F. 7, 3738 ; F. 7, 3200*.) Mém. de Fouché, II, 292, 293, 331. Pozzo di Borgo, Corresp., I, 10, 21 Montholon, Récits, II, 202. Cf. Vitrolles, Mém., II, 3, io-H.

2. Rapp. de police, 18, 26, 29 juillet, 6 août, 23 .sept. 1814. (Arch. nat. F 7, 3738) Mémoires manuscrits de Barras. Rovigo, Mém., VII, 321. La Fayette. Mém., V, 353. Cf. Pozzo, Corresp., I, 10.

3. Talleyrand avait donné à Louis XVIII de sages conseils qui n'avaient pas été écoutés. Voir sa lettre au roi du 21 août 1814. (Arch. Aff. étr., 646.)

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