LA PREMIÈRE PÉRIODE DU CONGRÈS
résolution semblait une concession puisque, en se tenant à la lettre du traité de Paris, les Alliés pouvaient obliger la France à ratifier d'avance tout ce qu'ils arrêteraient, et qu'au lieu de cela ils lui reconnaissaient le droit de discuter leurs décisions. Mais, en réalité, cette concession était illusoire. La France n'avait la possibilité d'exercer quelque action qu'en intervenant dans la discussion entre les puissances co-partageantes. Une fois celles-ci d'accord entre elles, il était évident que les objections du plénipotentiaire français resteraient sans effet. Talleyrand, à qui le protocole de la conférence du 22 septembre fut communiqué le 30, dans une réunion chez Metternich, protesta donc hautement contre les intentions des puissances. Il releva le mot Alliés, employé plusieurs fois dans cette pièce, et conclut que les représentants des huit puissances signataires du traité de Paris (et non pas seulement ceux des quatre puissances qui se qualifiaient d'alliées) devaient s'occuper sans délai des questions préliminaires à décider par le congrès, pour que l'on pût promptement le réunir et les lui soumettre . La discussion fut vive, on se sépara fort animé . Rentré chez lui, Talleyrand, pour donner plus de force à ses paroles, en fit l'objet d'une Note qu'il communiqua aux plénipotentiaires des huit puissances '.
De là, grande irritation et grand scandale chez les Alliés. Castlereagh accusa Talleyrand d'avoir manqué aux usages diplomatiques en répondant par une Note officielle à une communication officieuse et confidentielle2. Humboldt qualifia la Note de « brandon jeté parmi les membres du congvès » ; Nesselrode dit que
1. Talleyrand à Louis XVIII, Vienne, i oct. (Corresp. avec Louis XVIII, 10-18). Cf. Note de Talleyrand aux plénipotentiaires (Angebert, I, 264) Gentz, Corresp., I, 108. Talleyrand, Mém., II, 279-281.
2. « Talleyrand's incongruities », Castlereagh à Wellington, 9 oct. (Let ters and Dispatchs, II).
la politique de la France était de désunir les signataires du traité de Ghaumont, etHardenberg que les Français prétendaient toujours la rive gauche du Rhin et la Belgique, et qu'ils voulaient la guerre. « — Je serais d'avis, conclut Metternich, de régler nos affaires à nous tout seuls , . »
La suspicion à l'égard de Talleyrand devint extrême. Il avait beau protester de son désintéressement, déclarer que la France avait renoncé à tout agrandissement illégitime comme lui-môme avait renoncé à sa dotation et à son titre de prince de Bénévent (à Vienne, Talleyrand ne prit plus, sur ses cartes de visites et dans les actes du congrès, que le titre de prince de Talleyrand, et la chose fut remarquée), on ne l'en soupçonnait pas moins de professer ces principes pour mieux cacher ses desseins. Il continua d'être invité à toutes les fêtes mais, en tant que plénipotentiaire, il fut tenu à l'écart, presque en quarantaine. Les souverains et les ministres des petits Etats qui regardant Talleyrand comme un défenseur, le voyaient en particulier, reçurent des blâmes. « — Voyez-vous le prince de Talleyra'nd? » demanda un jour le roi de Bavière au ministre de Portugal. « — Quelquefois, Sire. » « — Et moi aussi, reprit le roi. Je voudrais bien le voir plus souvent mais je n'ose pas 2. »
Pour l'attribution d'une grande partie des territoires, les Alliés étaient d'accord. Dès les conférences de Paris, ils avaient arrêté en principe le retour du Piémont au roi de Sardaigne, delà haute Italie et des provinces Illyriennes à l'Autriche, du Hanovre à l'Angleterre, et de la Hollande, augmentée de la Belgi-
1. Talleyrand a Louis XVIII, 9 oct. fCorresp. avec Louis XVI11.) Gentz, Corresp.,1, 157. Mémoire (rédigé par La Besnadière) sur la conduite de l'ambassade de France à Vienne. (Arch. AIT. etr., 672.)
2. Mémoire de Gentz sur le congrès de Vienne (Melternich, Mém., 482-483). Mémoire de La Besnadière (Arch. Aff. étr., 672). Gentz, Corresp.,1, W.