LES SUSPICIONS CONTRE LA FRANCE
nipotentiaires. On a dit que Talleyrand en signant avec trop d'empressement la convention du 23 avril, qui démunissait la France de cinquante places fortes qu'elle avait comme gages, s'était désarmé pour les conférences de Paris, et qu'en signant sans faire cessez de résistaDce le traité du 30 mai, il s'était désarmé pour le congrès de Vienne. Mais, au mois d'avril, la France vaincue et envahie, les Alliés maîtres de Paris, le pays divisé, une partie de l'armée révoltée, le roi en Angleterre, Talleyrand pouvait-il se refuser à signer un armistice? Et au mois de mai, quand le tiers du territoire était encore occupé et que la garde impériale russe manœuvrait aux Champs-Elysées, pouvait-il ne pas acquiescer aux conditions des puissances alliées, conditions implicitement contenues dans l'armistice du 23 avril? Pouvait-il, contre la volonté des puissances, ajourner à six mois la signature de la paix ' ?
Cette paix, les Alliés regrettèrent même de l'avoir faite trop clémente2, et non contents que la délimitation des frontières françaises fût définitivement réglée par le traité du 30 mai, et que par le même traité Talleyrand eût renoncé à intervenir dans la discussion future sur le partage des territoires cédés, ils signèrent à Londres, le 29 juin, une nouvelle convention aux termes de laquelle ils s'engageaient à rester en armes « afin de protéger les arrangements susmentionnés jusqu'au moment où l'état de l'Europe se trouverait complètement raffermi 3 » . Telles étaient en-
1. Talleyrand n'en a pas moins tort d'écrire dans ses Mémoires (II, 174) : « J'ai le droit de rappeler avec orgueil les conditions obtenues par moi. » 11 a tort aussi (Mém., II, 201) de prétendre qu'il n'apposa pas sa signature aux articles secrets du traité de Paris, car il est bien facile de vérifier que ces articles ont été signés par lui.
2. Talleyrand à Louis XVIII, 25 nov. (Corresp. avec Louis XVI11.)
3. Convention de Londres du 29 juin 1814. Cf. Talleyrand à Louis XVliî, Londres, juillet 1814 : « ... Il résulte de cette convention que la France
core les suspicions et les craintes qu'inspirait la grande vaincue !
Mais les puissances, ainsi armées contre la France, l'étaient aussi les unes contre les autres. Talleyrand comprit que ce nouveau pacte ne tiendrait pas devant la division des intérêts, et que grâce à la discorde qui devait régner au congrès, la France sortirait du rôle humiliant auquel on la voulait réduire. Au service de Napoléon, Talleyrand avait représenté la force; passé au service de Louis XVIII, il s'avisa de représenter le droit ou plutôt « la légitimité », mot nouveau, que, dit-on, lui-même venait de créer1. Une ligne de conduite ayant pour base ce mottalismanique ne pouvait qu'être approuvée par le roi ; il y donna un plein assentiment. Après avoir tait rédiger des instructions en ce sens par son fidèle La Besnadière8, Talleyrand quitta Paris, beaucoup plus d'accord avec Louis XVIII sur la politique étrangère que sur la politique intérieure.
A Vienne, où il arriva le 23 septembre, Talleyrand fut reçu avec honneur, mais avec défiance. La veille, les plénipotentiaires de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la Prusse avaient décidé qu'ils n'entreraient en conférences avec le représentant de la France qu'à mesure qu'ils se seraient mis d'accord entre eux sur la distribution des pays rendus disponibles par la dernière guerre s. Cette
n'aura à jouer aucun rôle au congrès, ou encore que les Alliés sont encore prêts à nous attaquer. » (Arch. Aff. étrangères, 672.)
i. «Talleyrand a eu assez d'esprit pour sentir qu'en changeant de maître il devait changer de moyens. On ne l'entend prêcher que légitimité, modération, justice ! » N. à Mm8 de Staël-Holstein, Vienne, 27 nov. (Arch. Aff. étr., 675).
2. Talleyrand, Mém., II, 204-207. Cf. Instructions du roi Louis XVIII à son ambassade au congrès de Vienne, 10 sept. 1814. (Arch. Aff. étr., 677.)— Toute la conduite de Talleyrand au congrès de Vienne est résumée d'avance dans cette pièce.