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LE CONGRÈS DANSANT

passer la vie la plus excédante de corps et d'esprit. » « Les empereurs dansent, écrivait-on encore, les rois dansent, Metternich danse, Castlereagh danse, tout le monde danse. Seul le prince de Talleyrand ne danse pas, mais il joue au whist. » Dans Vienne eL\ fêtes, devenue une nouvelle Gapoue, on menait de front les plaisirs et les affaires, la diplomatie politique et la diplomatie galante. Les commérages n'intéressaient pas moins que les protocoles. Avec qui le czar avait-il dansé? Quelle était sa divinité du jour, quelle serait celle du lendemain? Quel nom lord Castlereagh avaitil encore inscrit sur sa liste des mille e tre ? Quelle grande dame, travestie en grisette, avait si longuement causé avec le roi de Wurtemberg? Quelle autre, vêtue d'un domino noir, avait si bien intrigué le roi de Prusse ? On s'occupait autant de ces graves questions que du sort de la Saxe *.

Cette communauté de plaisirs, qui semblait devoir disposer chacun à la conciliation, n'amenait pourtant pas l'entente. Selon le mot du prince de Ligne, le congrès dansait et ne marchait pas. Le lendemain d'un bal à l' Augarten où l'on s'était fait vis-à-vis dans un quadrille, d'une réception au palais impérial où l'on s'était trouvé partner au whist, d'une fête chez Metternich où l'on avait soupe côte à côte à l'une de ces tables rondes que traversait au centre un très gros oranger, formant surtout et velarium, on reprenait les discussions avec autant de roideur et d'âpreté que la veille. Aucun des intéressés ne croyant à la possibilité d'une guerre, car l'Europe n'avait pas fait l'effort immense de détrôner Napoléon pour recommencer à combattre, on se montrait intraitable. Tout le monde

t. Lettres de Vienne : De Salmon à la comtesse de La Motte, 24 nov. N. à M°" de Staël-Holstein, 27 nov. Maréchale de Bellegarde au baron de Vincent, 31 déc. N. à Mm0 Julie Feray, 4 janv. N. au marquis d'Avaray, 18 janv. Mme N. au comte de Mun, 28 janv. (Arch. Aflf. étr., 675.)

parlait de recourir aux armes, mais personne ne le voulait. Dans les deux partis, on cherchait sans y réussir à s'effrayer mutuellement. Des deux côtés, on faisait blanc de son épée dans la quasi certitude que L'on n'aurait pas à s'en servir 1.

L'union intime de la Russie et de la Prusse, leur attitude de plus en plus arrogante, les mouvements de leurs aimées, ne laissaient pas cependant d'inquiéter Metternich et Castlereagh. Vers la fin de novembre, ils commencèrent à songer sérieusement * à l'alliance française qu'ils avaient jusque-là repoussée avec tant de défiance, de révolte et de mépris. Le plan d'une campagne à laquelle devaient coopérer cent mille Français fut môme préparé par Schwarzcnberg sans que l'on en instruisît Talleyrand. On était certain de son concours. Ses avances aux cabinets de Vienne et de Londres avaient été telles qu'elles équivalaient à un blanc-seing. Peu de temps après, la Prusse ayant déclaré qu'elle regardait comme une insulte la Note de Metternich, du 10 décembre, les ministres d'Autriche et d'Angleterre se décidèrent à'entrer franchement en pourparlers avec Talleyrand. L'entente fut facile puisque — Talleyrand s'en vante dans ses lettres à Louis XVIII — la France ne demandait rien que la permission de verser son sang pour le roi... de Saxe Mais dès ce moment, la France reprit son rang parmi les puissances, et le prince de

1. Talleyrand à Louis XVIII, 12, 17 oct., 4 janv. [Corresp. avec Louis XVIII. Gentz, Corresp., I, 87. Mémoire de Gentz sur le congrès de Vienne. Liverpool à Castlereagh, Londres, 2 nov. (Dispatcks of Wellington, Supplé ment, IX.) N. à d'Avaray, Vienne, 18 janv. (Arch -Aff. étr., 675.)

2. Dès la fin d'octobre, Castlereagh avait admis l'hypothèse de l'alliance française, mais comme pis-aller. (Castlereagh à Wellington, 25 oct., Bispatchs of Wellington, Supplément, IX.) Il rêvait une alliance entref Angleterre, l'Autriche, la Prusse, les petits Etats d'Allemagne et les Pays-Bas, dont les forces réunies devaient imposer à la France et à la Russie. Mais la fidélité du roi de Prusse à son amitié déférente oour le czar fit échouer ces plans.

LE TRAITÉ SECRET DU 3 JANVIER l35

Talleyrand se retrouva respecté et écouté comme au temps où il représentait Napoléon, vainqueur de l'Europe l.

C'était le double but que s'était proposé le plénipotentiaire de Louis XVIII. Il triomphait, et, abusé, aveuglé, par ce triomphe tout relatif, il ne vit pas les vrais intérêts de la France quand, le 30 décembre, la Prusse offrit de dédommager le roi de Saxe de la perte de son royaume en lui abandonnant le tiers des territoires qu'en vertu du traité de Paris elle occupait sur la rive gauche du Rhin. Ce nouvel Etat devait être formé du Luxembourg et d'une partie des provinces Rhénanes, avec Trêves et Ronn*.

Les instructions que Talleyrand s'était fait dicter lui prescrivaient de ne laisser acquérir par la Prusse ni Luxembourg ni Mayence. Or la proposition du cabinet prussien — proposition qui avait d'ailleurs été suggérée par le czar dans une dernière pensée bienveillante pour la France 3 — le mettait à même d'obtenir bien davantage : l'éloignement de la Prusse de notre frontière de l'Est et la constitution à cette frontière d'un Etat de sept cent mille anciens sujets français, la plupart catholiques, sous le sceptre d'un roi également catholique, allié de la France et cousin germain de Louis XVIII. Mais cet arrangement étant contraire au droit historique et aux principes de la légitimité, Talleyrand repoussa d'un cœur léger la proposition

1. Castlereagh à Wellington, 21 nov. {Letters and Dispatchs.il.) Castlereagh à Liverpool, 17, 18 et 25 déc. ( Dispatchs of Wellington, Supplément, IX.) Talleyrand à Louis XVIII, 25 nov., 7, 15, 28 déc, 4 janv. (Corresp. avec Louis XVI1I.J Gentz, Corresp., I, l*3-U4, 153, 157. Mémoire de Gentz sur le congrès de Vienne. (Metternich, Mém., II, 474, sq.) Mémoire de La Besnadière sur la mission à Vienne. (Arch. AIT. étr., 672.)

2. Note de Hardenberg à Metternich, 29 déc. Projet de convention proposé par les plénipotentiaires de Russie, 30 déc. Protocole de la conférence du 30 déc. (d'Angeberg, 1863-1873). Cf. Talleyrand à Louis XV11I, 6 janv. (Corresp. avec Louis XV1IF). Castlereagh à Liverpool, 2, 3 et 5 janv {Dispatchs of Wellington, Supplément, IX).

3. Talleyrand à Louis XVIII, 6 janv. (Corresp. avec Louis XVIII.)

de la Prusse ' , comme il avait repoussé deux mois auparavant les ouvertures de la Russie 2.

Cet arrangement était surtout contraire aux intérêts de l'Autriche, qui redoutait le contact de la Prusse au nord de la Bohême, et aux vues hostiles de l'Angleterre qui voulait tourner la pointe de l'épée prussienne contre la frontière de France3. De crainte sans doute que Talleyrand ne réfléchît mieux et ne donnât son assentiment à la proposition de Hardenberg\ Castlereagh et Metternich s'empressèrent, le 3 janvier, de lui faire signer un traité d'alliance. Il y était expressément stipulé que les trois puissances ne pensant point à un agrandissement et entendant seulement « compléter les dispositions du traité de Paris », ce traité, si la guerre éclatait, « aurait force pour régler, à la paix, la nature, l'étendue et les frontières de leurs possessions respectives5 ». Ainsi, l'Autriche et l'Angleterre qui, en vertu du traité de Paris, auraient recouvré toutes leurs possessions, agrandi leur empire et refait à leur convenance la carte de l'Europe, daigneraient ne rien demander de phis. Et la France qui, par ce même traité, aurait perdu tout ce qu'elle pouvait perdre devrait aussi se déclarer satisfaite. La France était seulement admise à l'honneur de combattre pour la sécurité de l'Autriche et le triomphe de la politique anglaise. En vérité, le prince de Talleyrand avait-il tant à se glorifier d'avoir signé cette convention ?

1. Talleyrand à Louis XVIII, 6 janv. Cf. Louis XVIII à Talleyrand, 15 janv. (Corresp. précitée.)

2. Talleyrand à Louis XVIII, 4 et 25 oct., 17 nov. (Corresp précitée.)

J. « Je suis toujours porté à reprendre la politique que M. Pitt avait fortement à cœur et qui consiste à mettre la Prusse en contact avec la France sur la rive gauche du Rhin. » Castlereagh à Wellington, Vienne, 1er oct. (Letters and Dispatchs, II.)

4. Comparez les lettres de Castlereagh à Liverpool du 25 décembre, avec celles des 2, 3 et 5 janv. {Dispatchs of Wellington, Supplément, IX.)

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