LE TRAITÉ SECRET DU 3 JANVIER
Le traité du 3 janvier fut tenu secret, mais l'attitude plus ferme de Metternich et de Castlereagh, l'admission de Taileyrand dans le comité des quatre puissances, devenu « le comité des Cinq * », et de son coadjuteur, le duc de Dalberg, dans la commission de statistique, enfin certaines indiscrétions donnèrent des soupçons à la Russie et à la Prusse et les disposèrent à céder2. Comme l'avait prévu Taileyrand, il suffisait « de montrer la guerre pour a'avoir point à la faire ». Alexandre offrit de ne garder qu'une partie du duché de Varsovie, Frédéric- Guillaume consentit à ne prendre que la moitié de la Saxe. Après de longs pourparlers, « les Cinq » s'accordèrent sur ces bases. Au milieu de février 1815, la question de la Pologne et de la Saxe était résolue, et l'on annonçait comme très prochaine la clôture du congrès 3.
Enfin, l'empereur d'Autriche allait donc voir partir « ses chers hôtes ! » Très flatté d'abord que le congrès se tînt à Vienne, il pensait depuis longtemps déjà que la présence dans sa capitale de tant de têtes couronnées était importune et fort coûteuse. Pour divertir les souverains on avait épuisé tous les genres de fêtes, si bien qu'au moment de mourir le vieux prince de Ligne disait gaiement : « — Je prépare aux membres du congrès un nouvel amu-
1. Taileyrand ne fut admis dans ce comité, qui formait en réalité tout le congrès, que le 7 janvier.
2. Mémoire de Gentz sur le congrès de Vienne, 12 février. (Metternich, ifém., 486, 492.) Cf. Taileyrand à Louis XVlil, 1er février, 8 février. {Corresp. avec Louis XVIU.) Mûffling à Low, Aix-la-Chapelle, 29 janv. {Dispatchs of Wellington, Supplément, IX.)
3. Mémoire de Gentz précité. Taileyrand à Louiâ XVIII, 15 fév. {Corresp précitée.) Wellington à Castlereagh, Vienne, 25 février. (Dityalchs, XII.)
sèment : les funérailles d'un feld-maréchal, chevalier de la Toison d'Or. Cela sera fort imposant. » La cour d'Autriche se trouvait à hout d'invention et plus encore à court d'argent. Les dépenses s'élevaient en moyenne à deux cent vingt mille florins par jour « — Voici les occupations des souverains, disait-on à Vienne : l'empereur de Russie aime, le roi de Danemark boit, le roi de Wurtemberg mange, le roi de Prusse pense, le roi de Bavière parle, et l'empereur d'Autriche paye ' . »
Avant la séparation du congrès, il restait encore à résoudre plusieurs questions, dont trois intéressaient tout particulièrement le prince de Talleyrand : la souveraineté de Parme, le détrônement de Murât, la déportation de Napoléon.
L'article V du traité de Fontainebleau portait que les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla seraient donnés en toute propriété et souveraineté à l'impératrice Marie-Louise pour passer à son fils et à sa descendance en ligne directe. Il semblait qu'il n'y eût point à revenir sur les stipulations d'un traité signé par les représentants de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, ratifié, quant à ce point spécial, par le représentant de l'Angleterre, et garanti deux fois par les représentants de la France, le 11 avril, au nom du gouvernement provisoire, et le 30 mai, au nom du roi Louis XVIII. Tel n'était pas l'avis de Talleyrand, qui apparemment n'attachait pas plus d'importance à la signature d'autrui qu'à la sienne propre. D'accord avec l'ambassadeur d'Espagne, il s'efforça de faire restituer cette principauté à l'infante Marie-Louise d'Espagne, veuve du prince Louis de Parme. Ces né-
1. Talleyrand à Louis XVIII. 6 nov. Bausset, Mém., IV, 124. Colonel do Berger à N., Teschon. 8 janv. N au comte de La Fare, Vienne, 22 oct (An h. Afï. étr., 675.)
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gociations furent môme au moment de réussir. On parlait de donner comme dédommagement à l'eximpératrice, soit le duché de Lucques, soit la légation de Ravenne, soit les îles Ioniennes, soit encore des fiefs en Bohême d'un revenu considérable. Metternich, l'empereur d'Autriche lui-môme, qui dans une de ses coutumières aberrations prétendait « que sa délicatesse et sa qualité de père lui imposaient le devoir de n'exercer aucune influence sur la décision du congrès à l'égard de sa fille » , ne s'opposaient pas à l'un ou à l'autre de ces arrangements ' .
Marie-Louise désirait beaucoup régner à Parme, mais le sénat européen n'avait cure de la consulter. Abandonnée par ceux qui auraient dû être ses protecteurs naturels, cette jeune femme sans volonté et sans énergie se serait soumise à l'arrêt du congrès si elle n'eût trouvé dans sa retraite de Schônbrunn l'appui zélé et intéressé du général Neipperg. Ce personnage, devenu depuis tantôt six mois le ohambellan et le grand-écuyer de l'ex-impératrice, avait déjà gagné sa confiance, sinon davantage. 1] prit sa cause à cœur comme si elle eût été la sienne propre et fit auprès de l'empereur d'Autriche, de Metternich, de Castlereagh de nombreuses démarches qui restèrent sans résultat. Neipperg conseilla alors à Marie-Louise d'invoquer la protection du czar. Moins soucieux que Talleyrand des principes de la légitimité mais plus que lui respectueux des traités, l'empereur de Russie accueillit cette supplique avec faveur, rendit plusieurs visites à Marie-Louise et l'assura qu'elle aurait Parme. Son intervention fut
i. Talleyrand à Louis XVIII, 13 oct, 19 janv., 15 févr. (Corresp. avec Louis XVIII.) Mémoire de Gentz. (Melternich, Mém., II, 482, 498.) Rapport de Meneval à Napoléon, Paris, 18 mai 1815. (Arch. Aff. étr., 1802.) — Ce volumineux rapport a été reproduit avec de nombreuses suppressions et quelques adjonctions dans les Souvenirs de Meneval, II, 140 à 330.
toute puissante. Le cabinet de Vienne, se sentant soutenu par la Russie, changea d'attitude et fit enten dre qu'il n'admettrait plus môme aucune discussion sur cette question «qui devait être considérée comme résolue ' ». Mais il fut décidé en même temps que le fils de Marie-Louise n'hériterait pas de sa mère la souveraineté des duchés, et qu'il serait élevé en Autriche. Comme prix du trône de Parme, on exigeait de Marie-Louise qu'elle abandonnât son enfant. Cet odieux marché, la femme de Napoléon eut la faiblesse de l'accepter2.
Contraint de céder sur la question de Parme, Talleyrand se montrait intraitable sur celle de Naples. Il était acharné à la perte de Murât, dont Louis XVIII regardait le maintien sur le trône comme un scandale et un danger. « C'est le delenda Carthogo », écrivait le roi, qui ne cessait de stimuler le zèle de Talleyrand contre cet usurpateur 3. Dans le congrès, Murât avait peu de sympathies. Comme le disait M. de Signeul, on ne prenait pas au sérieux « cet ex-garçon de café qui avait mis la royauté dans des bottes de maroquin rouge 4 ». Malheureusement pour Ferdinand IV, qui s'appelait toujours roi des Deux-Siciles mais qui ne régnait plus que sur une seule, l'Autriche avait signé avec Murât, le 11 janvier 1814, un traité d'alliance par lequel elle lui garantissait la souveraineté pleine et entière de ses Etats d'Italie. Murât avait tenu ses engagements en com-
1. Rapport de Meneval à Napoléon. Paris, 18 mai. (Arch. Aff. étr., 1802.\ Meneval, Souvenirs, II, 213-216-218. Talleyrand à Louis XVIII, 15 et 26 févr. LouisXVIII à Talleyrand, 3 mars. (Corresp. de Talleyrand et de Louis XVIII.) Cf. Corresp. de Marie-Louise, 178.
2. Meneval, Souvenirs, II,. 233, 235, 236, 238. Cf. Louis XVIII à Talleyrand, 3 mars, et Instructions du même au même, 5 mars (Corresp. précitée).
3. Louis XVIII à Talleyrand, 10 déc. et H févr. Cf. 13 oct., 22 nov, 7 janv., etc. (Corresp. avec Louis XVIII.) Castlereagh à Wellington, 25 oct (Le t ter s and Dispatchs, II.)