CRAINTES D ASSASSINAT
homme n'aurait pas six pieds de terre sur la tête1 ». Au mois d'avril, l'assassinat de l'empereur concerté à l'hôtel Talleyrand avait manqué par la faute de Maubreuil*, mais il était loisible de réitérer l'entreprise. A Rome, des moines fanatiques se tenaient prêts à aller poignarder Napoléon3. Le 12 juin, le colonel de G. de B. écrivait de Toulon au comte d'Artois pour lui proposer de faire assassiner Buonaparte par des gendarmes de l'île d'Elbe avec lesquels il avait noué des intelligences *. Enfin, il y a des soupçons que Bruslart,
1. Géraud, Journal intime, 121. N..., duc et pair, à madame d'Arbouville, Aix, 17 août. (Arch. Aff. étr., 675.)
2. Les 2 et 3 avril 1814, l'assassinat de Napoléon à Fontainebleau fut concerté à l'hôtel Talleyrand entre Roux-Laborie, secrétaire du gouvernement provisoire, et Maubreuil. La défection probable de Marmont, annoncée à Paris dès le soir du 3 avril, fit abandonner ce projet qui paraissait désormais inutile. Mais on se ravisa les 16 et 17 avril, la mort de Napoléon étant préférable à son exil. Maubreuil quitta donc Paris dans la nuit du 17 au 18 avril, muni de saufs- conduits et d'ordres de réquisition signés: Dupont, Angles, Bourrienne, Sacken et Brokenhausen, mettant toutes les autorités civiles et militaires, françaises et étrangères, à sa disposition « pour une mission secrète de la plus haute importance ». Plus tard, les royalistes prétendirent que le but de cette mission était « la reprise des diamants de la couronne et de fonds appartenant à l'Etat ». Or, les diamants de la couronne, que d'ailleurs Napoléon ne songeait pas à emporter, et les fonds du trésor privé avaient été repris à Orléans dès le 13 avril. Le but réel de cette mission était donc bel et bien l'assassinat de l'empereur aur la route du Midi. Mais Maubreuil, soit qu'il fût pris de scrupules, soit qu'il reculât devant les difficultés et les périls de l'entreprise, soit encore qu'il préférât le vol au meurtre, ne suivit pas Napoléon et se contenta d'arrêter près de Montereau les voitures de la princesse Catherine de Wurtemberg, femme de Jérôme, et de lui voler son or et ses diamants. Sur la plainte du czar, Maubreuil fut arrêté aux Tuileries le 25 avril et laissé au secret jusqu'au mois de mars 1815. Le 10 octobre, lors de son transfèrement de la Conciergerie à la prison de l'Abbaye, des amis, ou des protecteurs restés inconnus bousculèrent les gendarmes et mirent Maubreuil à même de s'évader. Mais il refusa, disant qu'il voulait être jugé. (Il prétendit toujours qu'il avait rapporté intacte aux Tuileries la cassette de la princesse Catherine et qu'il n'était persécuté que pour avoir manqué le coup contre Napoléon.) L# 19 mars, Louis XVIII, avant de quitter les Tuileries, donna l'ordre de mettre en liberté le comte de Maubreuil.
Cf. Interrogatoires de Maubreuil, lettres, dépositions, etc. (Arch. Guerre, dossier de Maubreuil, et Corresp. générale à la date du 3 décembre 1814 et du 1er mars 1815.) Vitrolles, Mèm.. II, 69-96. Talleyrand, Mém., III, 319-322. H. Houssaye, les Mémoires de Talleyrand (article du Journal des Débats du 16 août 1891,' et 1814, 588-500).
3. Rapports de Mariotti, Livourne, 23 sept., 14 févr. (Arch. Aff. étr., 1800).
4. Le colonel comte de C. de B., adjoint au commissaire extraordinaire
l'ancien chouan nommé maréchal de camp par Dupont, s'était donné cette mission libératrice en venant prendre le commandement de la Corse '.
Napoléon, qui pressentait ces trames, en avait l'esprit anxieux et le cœur ulcéré. Il ne se lassait pas de questionner Campbell : — « Avez-vous des nouvelles du congrès?... .Croyez-vous qu'on pense à me déporter?... On ne trouvera rien qui puisse
dans la 23e division militaire, au comte d'Artois, Toulon, 12 juin 1814. (Arch. nat., AF. IV, 1934.) — Nous donnons seulement les initiales du signataire parce que nous trouvons au moins inutile de déshonorer un nom bien porté aujourd'hui.
1. Exaspéré par l'exécution de Frotté. Bruslart aurait écrit jadis au premier consul qu'il périrait de sa main (W. Scott, Vie de Napol., XVI, 90). Quoi qu'il en soit, quand Napoléon apprit à l'Ile d'Elbe que Bruslart était nommé commandant de la Corse, il ne douta pas que cet homme n'y vînt avec des desseins homicides (Campbell, 328. Rapport de Mariotti, 24 janv. Arch.Aff. étr., 1800). — D'après une note confidentielle annexée à la lettre précitée du colonel C de B. (Arch. nat. AF. IV, 1934), ce serait en effet pour assassiner l'empereur que Bruslart aurait été nommé en Corse, « nomination qui a étonné tout le monde, même les émigrés». Une lettre d'une dame Cervoni, patriote corse activement mêlée au mouvement bonapartiste de mars 1815, rapporte aussi que vers le milieu de janvier elle empêcha avec des hommes à elle et un nommé Sandreschi, ex-chef de bataillon, l'embarquement à Alissio des émissaires de Bruslart. (Lettre de Corse, 9 mai 1815. Arch. nat. F. 7, 3774.) On lit enfin dans la relation du lieutenant colonel Laborde, qui était à l'île d'Elbe adjudant-major au Bataillon Nappiéon, qu un assassin envoyé par Bruslart arriva à Porto-Ferrajo. Il fut soupçonné, reconnu, maltraité par la foule qui voulut l'écharper ; des grenadiers le dégagèrent et Napoléon lui fit grâce. {Napoléon et la garde, relation du voyage de Fontainebleau à l'île d'Elbe et de l'île dElbe à Paris, p. 43.) A signaler encore la lettre de Giraud, chancelier du consulat de Civitta-Vecchia, 13 février «815 (Arch. Aff. étr., Borne, 946) ; la lettre du roi Joseph au général Lamarque, 9 septembre 1830 (Mém., X, 340) ; la proclamation de Napoléon à l'armée de Corse 26 février (Arch. Guerre) ; sa lettre à Davout du 22 mai 1815 et la note de Davout annexée (Arch. Guerre); ses ordres d'arrêter Bruslart {Corresp., 21.701, 21.890) ; enfin les termes méprisants dans lesquels Masséna ordonna de mettre en liberté Bruslari,qui, échappé de Corse après le 20 mars, venait d'être arrêté à Toulon. vRapp. du lieutenant de police de Toulon, 21 mai. Arch. nat. F. 7, 3774.)
Il faut citer cependant, à la décharge de Bruslart, la lettre de son aide de camp Pehouel au comte de Marans, aide de camp du duc de Bourbon, Bastia, 10 mars 1815 (Arch. nat. AF. IV, 1938) :« ... Buonaparte avait pensé que M. de Bruslart voulait le faire assassiner ou empoisonner. Ce soupçon avait fort affligé M. de Bruslart. » Dehouel ajoute d'ailleurs : « Si l'on eût écouté les avis du général aux ministres, on aurait évité ce qui arrive. Mais on l'a abreuvé de refus de toute sorte dans ce qu'il demandait pour le bien de sa mission. » — La mission de Bruslart était-elle donc, non pas de faire assassiner Napoléon, mais, comme le prétend M. de Martel [Les historiens fantaisistes, II, 194), de le faire enlever de l'île d'Elbe ?