MENACES DE DÉPORTATION
me compromettre chez les conspirateurs italiens.... On veut me faire assassiner ! » Pendant une promenade avec Bertrand, Drouot et Campbell, il s'arrêta soudain et s'écria, comme se parlant à luimême : « — Je suis un soldat. Qu'on m'assassine, j'ouvrirai ma poitrine, mais je ne veux pas être déporté. » Un autre jour, il dit au commissaire anglais . « — Qu'on sache bien que jamais je ne consentirai à me laisser enlever. Il faudra faire brèche à mes fortifications1. » Toutes les précautions étaient prises, en effet, contre une tentative d'assassinat ou un coup de main sur l'île. Les nouveaux débarqués devaient présenter leurs passeports à la Santé, puis à la Place, subir un interrogatoire, indiquer un répondant dans l'île; ceux qui paraissaient le moins du monde suspects étaient rembarques ou restaient sous la surveillance de la petite police elboise. Au mois de décembre, époque où l'empereur reçut un mystérieux visiteur qui lui apportait des nouvelles du congrès et où trois frégates françaises, la Néréide, la Fleur de Lys et la Melpomène, vinrent croiser dans les eaux de l'île, Porto-Ferrajo fut mis pour ainsi dire en état de siège. Les forts furent armés et approvisionnés, les garnisons augmentées, les canonniers exercés au tir à boulets rouges ; il y eut pour consigne de commencer le feu sur les navires de guerre s'ils entraient dans la rade en nombre supérieur à trois2. Les paisibles habitants de l'île d'Elbe
1. Note à lord Liverpool, Rome 9 février. (Supplément aux Dispatchs of Wellington, IX.) Campbell, 318, 328, 330, 352. Rapports de Mariotti, Livourne, 23 août, 28 sept., 1er novembre, 16 déc, 24 janv., 14 et 24 févr. (Arch. Aff. étr., 1800.) — La même crainte existait dans l'entourage de l'empereur. (John Aye à sa femme. Porto-Ferrajo, 22 janv. Arch. Aff. étr., 675.)
2. Napoléon, Corresp., 21656, 21660. Peyrusse, 263. Rapports à Mariotti, Porto-Ferrajo, 23 nov., 4, 5, 30, 31 déc, 1er, 6 et 9 janv., 18 févr. (cités par Pellet, Appendice). Rapports de Mariotti, Livourne, 28 déc, 26 janv. (Arch. Aff. étr., 1800.) Cf. Rapports et ordres de l'amiral Lhermitte, Toulon, 7, 20 et 21 déc. (Arch. de la Marine, Rb 415.)
redoutaient un bombardement. Ils désiraient d'ail leurs que Napoléon restât leur souverain, car ses façons simples et accueillantes pour les humbles, la vie nouvelle qu'il avait donnée à l'île, les travaux qu'il y avait faits, les nombreux visiteurs qu'il y attirait, enfin tout l'argent qu'il y dépensait le rendaient populaire. « Le pays, dit Foresi, non sans quelque hyperbole, avait pris l'aspect d'une île fortunée1. »
A l'île d'Elbe, Napoléon ne cesse de répéter : « Je veux désormais vivre comme un juge de paix... L'empereur est mort, je ne suis plus rien... Je ne pense à rien en dehors de ma petite île. Je n'existe plus pour le monde. Rien ne m'intéresse maintenant que ma famille, ma maisonnette, mes vaches et mes mulets s. » A supposer que sa résignation soit sincère, son ambition morte, son âme rassérénée, et qu'il prenne au sérieux sa nouvelle devise inscrite dans la salle à manger de San-Martino : Napoleo ubicumqnefclix, il faut reconnaître que l'on fait tout pour réveiller en lui le lion endormi. Louis XVIII le laisse sans argent, l'empereur d'Autriche séquestre son fils, Metternich livre sa femme à un rufien de cour, Gastlereagh veut le déporter, Talleyrand complote de le jeter dans une oubliette, d'autres songent à l'assassiner.
Est-ce à dire que si l'on avait servi à Napoléon la rente stipulée, qu'on lui eût rendu sa femme et son fils et qu'on eût assuré sa sécurité, il n'aurait pas tenté l'héroïque et fatale aventure qui aboutit à
1. Foresi, Napol. ail isola dell'Elba, 26 ; Cf. 23, 24. Rapports précités de l'agent de Mariotti, 5, 27déc, 2 janv., 26 et 27 févr. Peyrusse, 234, 235,255. Lieutenant-colonel Laborde, Napol. et la garde à Vile d'Elbe, 40-43.
2. Campbell àCastlereagh, Porto-Ferrajo, 17 sept. (Dispatchs of Welliny/on, Supplément, IX.) Sketch of a conversation with Napol. at Elha,-21. Campbell Na/ol. at Elba, 179, 239, 209, 317, cf. 305. Rapport sur l'île d'Elbe du 17 sept. (Arch. Guerre). Rapport de Jordan, Rome, 14 août. (Arch. Aff. étr., 1800.)
Waterloo? Il est possible, après tout, que dans ces conditions l'empereur fût resté dans sa retraite, mais combien l'hypothèse est invraisemblable ! Les diverses violations du traité de Fontainebleau dont il eut à souffrir et celles, plus graves encore, que tout l'engageait à redouter lui servirent de prétexte pour son expédition. Mais elles n'en furent que les causes secondaires. La cause déterminante fut l'état de la France sous la restauration1. La cause première, ce fut que le petit souverain de l'île d'Elbe s'appelait Napoléon, et qu'il avait quarante-cinq ans.
Les visiteurs français et les lettres de France étaient rares à l'île d'Elbe, les polices du littoral s'opposant au passage de ceux-là et la poste interceptant celles-ci2.
1. Napoléon s'est contredit en donnant, après l'événement, les motifs de son départ de l'île d'Elbe. Dans ses Notes sur les Mémoires de Fleury de Chaboulon (Napol., Mêm., II, 298) et dans le Mémorial (III, 411, VI, 485) il prétend qu'il y fut déterminé par la crainte d'être déporté, l'inexécution du traité de Fontainebleau et les dispositions des esprits en France. Mais dans ses notes sur le Manuscrit venu de Sainte-Hélène (Napol., Corresp., XXXI, 225) il assure que les infractions au traité et les menaces de déportation « n'eurent aucune influence sur ses résolutions ».
2. Cf. Corresp. ministérielle, juillet 1814 à février 1815 (Arch. de la marine, Bb 415). Rapport de Mariotti, Livourne, 11 février. Rapport de Bertrand à Caulaincourt sur le séjour de Nap. à l'Ile d'Elbe, Paris, 1er juin 1815 (Arch. Aff. étr., 1800-1802.). F. de Chaboulon, Mêm. I, 95-98, 105-112. — « Le consul de Livourne a bien fait de refuser des passeports pour l'Ile d'Elbe », Talleyrand à Jaucourt, 12 oct. (Arch. Aff. étr., 680.) — « On a refusé deuxfois à un certain Charpentier, ex-jardinier de la princesse Borghèse,un passeport pour l'ile d'Elbe. Il en a demandé un pour Naples qu'on lui a refusé aussi, puis un pour Marseille également refusé. Un autre individu, nommé Hazebruck, en a sollicité un pour Marseille. On le lui a accordé, mais pour le faire arrêter en route. «Rapport de police générale, Paris, 1er nov. (Arch. nat. F. :, 3688").
On mettait tant d'entraves à la correspondance non seulement entre la France et l'Ile d'Elbe, mais entre la France et la Toscane, voisine de l'ile d'Elbe, que des lettres envoyées par le ministre des affaires étrangères au consul français de Livourne mirent vingt jours à lui parvenir. La police sarde les avait retenues. Mariotti au département, Livourne, 11 févr. (Arch. Aff. étr., 1880.)
Mais l'empereur lisait les journaux de Paris et de Londres, leNamjsntne, le Censeur, le Morninq Chronicle, si hostile aux Bourbons ; il faisait causer, dans les nombreuses audiences qu'il leur accordait, les Italiens et surtout les Anglais, dont il prisait davantage le jugement. Il se trouvait ainsi assez bien renseigné sur les fautes du gouvernement et l'état des esprits. Par Golonna d'Istria, agent de Murât qui avait un ministre à Vienne, par un certain Cipriani, maître Jacques employé à l'office et à la police, qui allait sans cesse aux nouvelles à Florence, par Campbell lui-même, il connaissait les intrigues et les divisions des puissances1. Louis XVIII discrédité, la France mécontente, l'Europe désunie et prête à s'entre-combattre, l'occasion était propice pour tenter une dernière fois la fortune. Il semble, en effet, que vers le mois de décembre, Napoléon commença à avoir la hantise d'un prochain départ. Campbell, jusque-là reçu avec empressement aux Mulini, crut s'apercevoir que l'empereur se dérobait à ses visites sous divers prétextes, comme s'il eût voulu échapper à sa surveillance. Le commissaire anglais en instruisit Castlereagh et ajouta que Napoléon ne lui avait pas dissimulé qu'il pourrait être rappelé en France par les circonstances. « Mais, concluait Campbell, je n'en persiste pas moins dans mon opinion que si Napoléon reçoit la rente stipulée dans les traités, il restera ici parfaitement tranquille à moins d'un événement extraordinaire en Italie ou en France2. »
1. Campbell, 259, 283, 329, 343, 345-346. Lettre de Campbell à Mariotti, 26 déc, et rapports de Mariotti, 2 et 7 déc. (cités par Pellet). Campbell à Bailler, 24 oct. (Arch. Aff. étr., 675.) Rapport de l'amiral Lhermitte, Toulon, 29 sept. (Arch. de la Marine, Bb 415.) Montholon, Récits, II, 261, 262.) — C'est à l'un de ces visiteurs anglais que Napoléon dit un jour : « Le roi de France est bien mal entouré. Il n'a autour de lui que des traîtres qui m'ont trahi. Pourquoi ne le trahiraient-ils pas aussi? » Rapportdu 25 juillet (Arch. nat. F. 7, 3738.)