Napoléon, Correspondance
Dans la Correspondance, ces proclamations prétendues improvisées pendant la traversée et prétendues imprimées pour la première fois à Gap, le 6 mars, portent : Golfe Jouan, l,r mars. Or, nous avons découvert aux Archives des Affaires étrangères (Papiers des Bonaparte, 1801), les premiers exemplaires imprimés de ces trois proclamations. Ils ne portent pas la mention de golfe Jouan ni de 1er mars, et on lit au bas : A Porto-Ferrajo, chez Broglia, imprimeur du gouvernement. — Nous reviendrons sur ce point de détail (1815, I, 203-205;.
Le même jour, ou dans la matinée du lendemain, Napoléon rédigea aussi quatre décrets relatifs à la Corse: — destitution de « l'infâme Bruslart*, nominations d'otficiers généraux, etc. — et deux proclamations : l'une à 1 armée de Corse, l'autre au peuple de Corse. (Copies certifiées par le général Bruny, nommé commandant militaire de Bastia, Archives de la guerre, carton de la correspondance de Napoléon.) Ces divers écrits furent emportés par les émissaires qui, trois jours après l'embarquement de l'empereur, partirent pour révolutionner la Corse. (Rapport à Mariotti, 1er mars.) La proclamation à l'armée de Corse finissait ainsi : « Arrachez ces couleurs que pendant vingt ans nous avons combattues. Arborez le pavillon tricolore, c'est celui de la nation, c'est celui de la victoire. »
Napoléon, si simple et si précis dans ses lettres et ses admirables commentaires, semblait, pour ses harangues, avoir hérité des orateurs de la Convention, ces proclamations enflammées étaient grossièrement mais superbement éloquentes. Rien de mieux conçu pour frapper les esprits, pour attiser les colères contre les Bourbons, pour réveiller dans l'âme de la France les souvenirs de l'égalité républicaine et de la gloire impériale. L'empereur commençait par attribuer ses revers à la trahison. Sans Augereau et sans Marmont, les Alliés auraient trouvé leur tombeau sur le sol français. Il donnait ensuite pour raison à son abdication l'intérêt de la Patrie. Mais les Bourbons imposés par l'étranger ri avaient rien appris ni rien oublié. Ils voulaient substituer le droit féodal au droit populaire. Les biens et la gloire des Français n'avaient point de pires ennemis que ces hommes qui regardaient comme rebelles les vieux soldats de la révolution et de l'empire. Bientôt, il faudrait avoir porté les armes contre sa patrie pour prétendre aux récompenses, il faudrait une naissance conforme aux préjugés pour devenir officier. Les^.patriotes auraient les charges ; les émigrés, la fortune et les honneurs. « Français, disait-il au peuple, j'ai entendu dans mon exil vos plaintes et vos vœux : vous réclamiez le gouvernement de votre choix qui est seul légitime. J'ai traversé les mers. J'arrive reprendre mes droits qui sont les vôtres. » « Soldats, disait-il à l'année, venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la vôtre ; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres... La victoire marchera au pas de charge. L'aigle , avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. »
Le 26 février, tout le monde était dans l'attente du départ, mais sans qu'on sût encore s'il aurait lieu ce
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jour-là. C'était un dimanche. A neuf heures, l'empereur entendit la messe. L'office terminé, il passa une revue, fit manœuvrer le bataillon corse, puis remonta aux Mulini. Vers onze heures, Gambronne avertit les adjudants-majors que les troupes mangeraient la soupe à quatre heures et s'embarqueraient à cinq. A midi, le bataillon franc et la garde nationale relevèrent les postes occupés par la vieille garde ',
L'empereur ne pouvant disposer que d'un petit nombre de bâtiments s'était résigné à embarquer seulement des chevaux pour l'artillerie et l' état-major et à laisser à l'île d'Elbe ceux de sa cavalerie, dont les hommes seraient remontés en France2. Mais malgré ce sacrifice, Napoléon n'avait pas une flottille suffisante pour embarquer tout son monde. Par bonheur, l'état de la mer avait contraint une polacre d'Agde, le Saint-Esprit, jaugeant 194 tonneaux, à relâcher le 18 février à Porto-Ferrajo. Ce bâtiment n'ayant pu appareiller le 24, à cause de l'embargo, se trouvaft encore dans la rade. A deux heures, Jermanowski, sur l'ordre de l'empereur, aborde le Saint-Esprit avec vingt hommes. Le capitaine ne fait aucune résistance, seulement il commence à crier comme un brûlé quand il voit les Polonais jeter toutes ses marchandises à la mer. Le trésorier Peyrusse arrive pour le calmer. Il était chargé par l'empereur de solder incontinent la cargaison en
1. Rapport précité à Mariotti, Porto-Ferrajo, 26 févr. (cité par Pollet, Appendice, 165).Lieutenant-colonel Laborde, Napol.et la garde de Vile d'Elbe, 47-48. Las Cases, Mémor., II, 301.
2. Napoléon {L ile d'Elbe et les Cent Jours, Corresp., XXXI, 9b, dit qu'on emmena 34 chevaux dont 8 de selle. Mais d'après Peyrusse {Mémorial, 279) et le rapport du secrétaire de la princesse Borghèse (cité par Helfert, Joachim Murât und letsten Kàmpfe), il semble qu'on embarqua seulement un cheval pour l'empereur et un très petit nombre de chevaux d'artillerie. Selon Hobhouse même {Lettres, I, 113-114), qui prétend tenir ses renseignements de Jermanowski, il n'y aurait eu en tout que quatre chevaux embarqués, et les ehevaux pour l'artilerie auraient été achetés à Cannes.
beaux rouleaux d'or. Mais d'interminables débats s'engagent entre le capitaine et le trésorier, celui-là demandant le plus cher possible de ses marchandises, celui-ci cherchant à les payer au meilleur compte, chicanant sur tout et exigeant chaque facture. La longue absence de Peyrusse impatiente l'empereur ; il saute dans un canot et monte à bord du Saint-Esprit. D'un revers de main, comme il en avait l'habitude aux Tuileries, il fait voler tous les papiers étendus sur la table. « — Peyrousse, dit-il (il prononçait les noms propres à l'italienne), vous n'êtes qu'un paperassier. Payez au capitaine tout ce qu'il demandera. » Peyrusse s'incline et donne aussitôt vingt-cinq mille francs pour la cargaison détruite1.
A peine l'empereur a-t-il regagné le palais des Mulini, que la générale bat. Les troupes s'élancent des casernes, la foule s'amasse sur le port, chaloupes et canots sillonnent la rade2. Pendant l'embarquement, Napoléon reçoit, aux Mulini, les membres de la junte, qu'il vient de nommer, et le directeur des domaines Lapi, promu gouverneur et général. Une compagnie du bataillon franc et un détachement de garde nationale forment le cercle. Napoléon prononce une courte harangue : « — Je vous confie, dit-il, la défense de la place... Je ne puis vous donner une plus grande preuve de confiance que de laisser ma mère et ma sœur à votre garde3. » Sa physionomie est calme, son regard assuré, mais la tristesse et l'inquiétude régnent autour de lui. Drouot et Bertrand
1. Peyrusse, Mémorial, 272-273. 1er interrogatoire du capitaine de lapolacre le Saint-Esprit, Antibes, 2 mars. (Arch. Guerre.)
2. Rapport à Mariotti, précité, Porto-Ferrajo, 26 févr. Peyrusse, 274. Lieutenant-colonel Laborde, Napol. et la garde à l'île d'Elbe, 48. 2e interrogatoire Ju capitaine du Saint-Esprit, Antibes, 3 mars. (Arch. Guerre.)
3. Proclamation de Lapi, Porto-Ferrajo, s. d. (27 févr.) (Arch. Aff. étr., 1801.) Rapport de Mariotti. Porto-Ferrajo, 26 févr. (cité par Pellct, Napoléon à l'île d'Elbe, Appendice). Rapport du secrétaire de la princesse Borghèse (cité par Helfert, Murât und seine lelzten Kdmpfe, 172-174).