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LE DÉPART DE L ILE D ELBE

sont soucieux, Madame mère et la princesse Borghèse versent des larmes, madame Bertrand étouffe ses sanglots. Sept heures sonnent. L'empereur embrasse une dernière fois sa mère et sa sœur et descend vers le port dans une petite voiture dont les chevaux vont au pas et que suivent à pied Drouot, Bertrand, Peyrusse, Pons, le docteur Fourreau-Beaur égard, Bathery, Marchand, les fourriers du palais et les magistrats de File. La ville a été spontanément illuminée. A la lueur des lampions et des lanternes de couleur, la population entière, massée sur la marine, sur les remparts, sur les toits en terrasse, peut encore voir l'empereur. Il porte sa tenue de campagne, la redingote grise déjà légendaire. Viva £ imper atore ! Evviva Napoleone ! mille cris éclatent lorsqu'il s'embarque sur l'espéronade la Caroline, qui va le conduire à bord de l'Inconstant. On suit des yeux le fanal du petit bâtiment. Bientôt un coup de canon tiré du brick pour donner au convoi le signal d'appareiller annonce l'arrivée de Napoléon1.

Il ne fait pas une haleine de vent. La flottille, composée du brick l'Inconstant, de l'espéronade la Caroline, de lapolacre le Saint-Esprit, des chebecs r Etoile et le Saint- Joseph et de deux grosses felouques, reste plusieurs heures au mouillage. La lune qui s'est levée éclaire la rade. C'est une de ces radieuses nuits méditerranéennes, sans brume et sans nuages, où les montagnes, les arbres, les maisons se modèlent avec leurs plans distincts, leur relief et leurs couleurs, où la mer brasille et s'argente sous le bleu profond du ciel étoile. De Porto-Ferrajo on aperçoit le brick impérial toujours immobile. Enfin, un peu

i. Rapport précîtédu secrétaire de la princesse Borghèse. Rapportprécilé à Mariotti, Porto-Ferrajo, 26 févr. Peyrusse, 275. Foresi, 74. Napoléon, L'île d'Elbe et Us Cent Jours, (Corresp. XXXI, 36-37.) Laborde, 29. 1er et 2e interro-

atoires du capitaine du Saint-Esprit, Antibes, 2 et 3 mars. (Arch. Guerre.)

après minuit, une légère brise commençant à souffler, on voit les bâtiments se couvrir de toiles et voguer lentement vers la haute mer *.

Le colonel Campbell avait quitté l'île d'Elbe le 16 février, sans la moindre défiance ; mais dans les derniers jours de son excursion à Florence, où, dit-on, il était attiré par les faveurs d'une belle dame, des lettres de Porto-Ferrajo troublèrent sa félicité et sa quiétude. Il revint en hâte à Livourne pour prendre passage sur la Perdrix. Ce bâtiment étant arrivé le 26 dans l'après-midi, Campbell s'embarqua à huit heures du soir, à l'heure même où Napoléon montait à bord de l'Inconstant. Campbell comptait partir sur-lechamp. Mais le manque de vent, qui retint à l'ancre plusieurs heures la flottille impériale en rade de Porto-Ferrajo, retint également la frégate anglaise dans le port de Livourne. Au reste, le capitaine Adye était très rassurant. Il n'avait, disait-il, rien remarqué d'insolite à Porto-Ferrajo qu'il avait quitté l'avant-veille : les sodats de la garde s'occupaient à planter des arbres, et la veille encore, il avait vu des eaux de Palmayola les mâts de l'Inconstant dans le port. La frégate appareilla dans la nuit. Mais le peu de vent qu'il y avait étant contraire à la marche du

4. Rapport à Mariotti, Porto-Ferrajo, 26 févr. (cité par Pellet, Appendice). 1er et 2e interrogatoires du capitaine du Saint-Esprit, Antibes, 2 et 3 mars. (Arch. Guerre.) Napoléon, L'tle d'Elbe et les Cent Jours (Corresp., XXXI, 95-96.) Etat des dépenses du voyage de l'île d'Elbe, dans Peyrusse, Annexes, 305-308. *.

D'après l'agent de Mariotti et le capitaine du Saint-Esprit, la flottille n'aurait compté que six uâtiments, mais d'après le livre de caisse de Peyrusse, les Œuvres de Sainte- Hélène, et le rapport du secrétaire de la princesse Borghèse (cité par Helfert, Murât und seine letzten Kâmpfe, 172-174), il y on avait sept.

RETOUR DE CAMPBELL A PORTO-FERR AJO 195

navire, on devait sans cesse courir des bordées. Le soir du 27, on était seulement au nord deCapraja. Le 28, à 8 heures du matin, la frégate s'approcha à quelques milles du port, mais un calme plat qui survint alors la mit dans l'impossibilité d'avancer. Campbell, impatient, descendit dans un canot pour gagner Porto- Ferrajo à la rame. Il avait, dit-il, le pressentiment non pas qu'il ne trouverait plus Napoléon, mais qu'il le surprendrait au milieu de ses préparatifs de départ. Il craignait même d'être arrêté, et dans cette prévision, il convint avec Adye que s'il n'était pas de retour à bord au bout de deux heures, le capitaine se rendrait aussitôt à Piombino d'où il enverrait un officier à lord Burghesh à Florence '.

D'abord mal impressionné de ne point voir le brick dans le port, Campbell en débarquant remarqua avec stupeur que des miliciens gardaient les postes ordinairement occupés par les grenadiers. Comme il se rendait chez le général Bertrand, il rencontra un touriste anglais qui, tout en marchant, le mit au fait des événements. Campbell annonça à madame Bertrand, espérant par ce stratagème obtenir d'elle quelque révélation, que Napoléon et ses compagnons étaient prisonniers. Bien que très troublée par cette nouvelle, la générale eut la présence d'esprit de ne point dévoiler le but de l'expédition. De Madame mère et de la princesse Borghèse, qu'il interrogea ensuite, Campbell n'apprit rien non plus. Son dépit engendrant sa colère, il menaça Pauline qui dut lui rappeler qu'il parlait à une femme. L' ex-intendant des domaines Lapi, devenu un foudre de guerre depuis sa nomination de général et de gouverneur, le reçut en souriant et lui déclara qu'il ne rendrait l'île aux Anglais ou à

1. Campbell, Napoléon at Elba, 372-377. Rapport du capitaine Adye, cite ib*d., 363-364, note.

la Toscane qu'après en avoir reçu l'ordre de celui qui l'avait confiée à sa garde !. La frégate la Perdrix étant enfin parvenue à entrer dans la rade, Campbell se rembarqua au milieu de l'après-midi. Des renseignements vagues et contradictoires donnés par les habitants de l'île — selon les uns Napoléon allait débarquer à Fréjus où Masséna l'attendait avec 40.000 hommes; selon d'autres, Naples était le but de son expédition2 — un seul avait quelque valeur, c'était que l'Inconstant avait été perdu de vue, la veille, au nord de Capraja. Campbell en conclut que l'empereur se dirigeait vers les côtes de France ou du Piémont. Il envoya incontinent ces graves nouvelles au gouverneur de Livourne, puis il fit appareiller pour donner la chasse à la flottille impériale 3.

Le matin du 1er mars, Campbell eut un moment d'espoir en apercevant une voile entre le cap Corse et Capraja. C'était la frégate française la Fleur de Lys, et loin que le capitaine Garât qui la commandait pût renseigner les Anglais, il ignorait l'évasion de l'empereur. Campbell l'en instruisit et lui conseilla de «mettre le cap sur Antibes. Avant de cingler luimême vers les côtes de France, le colonel voulut faire le tour de Capraja. Il pensait que Napoléon avait peut-être arrêté sa flottille dans quelque anse de cette île pour fondre de là sur Livourne 4.

Campbell était d'autant plus mortifié de l'évasion de l'empereur qu'il avait la presque certitude qu'on

1. Campbell, 373-377. Rapport à Mariotli, Porto-Ferrajo, 28 févr. (cité par Pellet, Appendice). Rapport du secrétaire de la princesse Borghèse (cité par Helfert, Murât und seine letzten Kâmpfe, 173-175). Récit de Campbell, rapporté par le préfet du Var, mars, s. d. (Arch. nat. F. 7, 3044*.)

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