‹ 1815: La première restauration - Le retour de l'Ile d'Elbe - Les cent joursChapitre 90 sur 272 · RETOUR DE CAMPBELL A PORTO-FERRAJO · texte numérisé non relu

RETOUR DE CAMPBELL A PORTO-FERRAJO

l'accuserait de l'avoir favorisée. Depuis longtemps, les nombreuses visites que les touristes anglais et les officiers de la marine britannique faisaient à Napoléon, les sympathies qu'il leur témoignait et l'intimité où il admettait Campbell avaient inspiré d'absurdes soupçons sur les desseins de l'Angleterre. On disait que le cabinet de Londres se réservait de replacer Napoléon sur le trône le jour où Louis XVIII manifesterait quelque velléité d'indépendance à l'égard du gouvernement anglais. Une caricature, publiée à Augsbourg au mois d'octobre, montrait Castlereagh tenant Napoléon par le cou et disant aux membres du congrès : « Si vous ne faites pas ce que je veux, je le lâche. » A Porto-Ferrajo, l'agent de Mariotti se laissait conter, trois jours avant l'embarquement, par un adjudant-major que les Anglais étaient parfaitement d'accord avec Napoléon « pour qu'il allât faire la guerre aux Bourbons1 ». L'évasion de l'île d'Elbe, qui parut extraordinaire bien qu'en réalité on n'eût pu l'empêcher qu'en gardant à vue Napoléon comme on le fit plus tard à Sainte-Hélène, vint donner à ces soupçons une apparence de vérité. En Provence, en Piémont, en Toscane, on crut très sérieusement que le commissaire anglais avait reçu des ordres du Foreign office pour laisser Napoléon s'évader2.

C'était bien l'idée la plus chimérique qui pût hanter des imaginations troublées. L'Angleterre, à force d'argent et de sang, avait enfin abattu Napoléon : elle avait la paix, et cette paix était telle qu'elle la

1. Campbell, 253, 360, 379. Rapport précité à Mariotti, Porto-Ferrajo, 23 févr. N. à la baronne de Flachs-Lûnden, Neubourg, 14 oct. 1814. (Arch. Aff. étr., 675.) Dans ce volume, formé de copies de lettres ouvertes par le Cabinet noir, nombre de pièces relatent cette même croyance.

2. Campbell, 360, 279. Hyde de Neuville, Mém., II, 36. — Hyde de Neuville ne mentionne cette opinion que pour la combattre et rendre témoijurtage à Campbell.

voulait ; elle voyait aux Tuileries un prince dont depuis quinze ans, seule entre les puissances, elle s'était rappelé les droits ; ce roi déclarait publiquement qu'il devait sa couronne au prince régent ; le ministre des affales étrangères de France était, comme son souverain, inféodé à la politique anglaise ; pour sauvegarder le nouvel ordre de choses, Gastlereagh conspirait avecTalleyrand la déportation de Napoléon. Et c'est alors que l'Angleterre aurait remis Fépée dans la main du perturbateur de l'Europe ! Quant à croire comme Ciampi1 que le cabinet anglais agit ainsi précisément pour tendre un piège à l'empereur et avoir l'occasion d'en finir avec lui, ce serait prêter à Castlereagh le machiavélisme de Gribouille. On ne joue pas un pareil jeu avec un Napoléon, et d'ailleurs les pourparlers engagés à Vienne afin de déporter l'empereur prouvent qu'il n'était pas besoin d'une nouvelle guerre pour l'envoyer à Sainte-Hélène. En vérité, il ne serait pas plus absurde de prétendre que Louis XVIII, qui avait trois frégates dans les eaux de l'île d'Elbe, favorisa, lui aussi, l'évasion de Napoléon afin d'y trouver le prétexte de ne pas lui payer la rente de deux millions stipulée par les traités.

A Londres, on avait trop de bon sens pour suspecter le ministère, mais on l'accusa de négligence. Gastlereagh prit la parole à la Chambre des communes : « Le colonel Campbell, dit-il, et les commandants des navires anglais étaient chargés de surveiller Napoléon et non de le garder. Les puissances alliées n'ont jamais eu l'intention d'établir un blocus pour empêcher Napoléon de courir une nouvelle aventure. L'auraient-elles voulu, elles ne l'auraient pu, car les meilleures autorités estiment que vu les variations

i. Extrait des Mémoires manuscrits de Sébastien Ciampi, cité par Pellet Annexes, 289-290. — Cette opinion saugrenue a encore des défenseurs

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