LA TRAVERSÉE
tre nièrent que la proclamation qu'on leur présentait fût celle qu'ils eussent signée1. C'est que la proclamation copiée parles grenadiers pendant la traversée contenait seulement les trois derniers paragraphes de la véritable proclamation, de celle qui, d'abord imprimée à Porto-Ferrajo, fut réimprimée à Digne et à Gap et enfin reproduite dans le Moniteur du 21 mars 2.
Le vent ayant fraîchi, le brick marchait assez vite. On découvrit les cimes des Alpes. Alors l'empereur annonça au capitaine Ghautard et au lieutenant Taillade qu'il leur donnait la Légion d'honneur. En même temps, il mit à l'ordre qu'il décorait tous les officiers et soldats qui l'avaient suivi à l'île d'Elbe et qui comptaient quatre ans de service dans la garde. Ghautard fit découper un pavillon rouge servant aux signaux et distribua ces lambeaux d'étamine aux nouveaux légionnaires qui les attachèrent incontinent à leur capote. « Ils étaient d'ailleurs peu nombreux, dit l'adjudant-major Laborde, car presque tous cesbraves avaient déjà reçu la croix sur les champs de bataille3.»
Vers neuf heures du soir, les vigies signalèrent les feux de plusieurs bâtiments. C'était la flottille qui ralliait. L'empereur averti monta sur le pont pour s'en assurer, puis il rentra dans sa cabine finir une partie d'échecs qu'il avait commencée avec Bertrand4 . Ce soir-là, le grand-maréchal aurait été mal avisé et même un peu cruel s'il n'avait joué de façon que son roi fût fait échec et mat par Napoléon.
1. Interrogatoire de Drouot (Procès de Drouot, 28-29). Interrogatoire de Cambronne (Procès de Cambronne, 15-16).
2. La proclamation dictée à bord du brick est très vraisemblablement celle que cite Fleury de Chaboulon (I, 170-171) et qui commence seulement à la phrase: * Soldats! la générale bat et nous marchons !... » Cf. avec la proclamation donnée d'après le Moniteur du 21 mars dans la Correspondance de Napol. (21683), dont le texte est conforme, sauf quelques mots, à la proclamation primitive imprimée à Porto-Ferrajo.