‹ 1870Chapitre 1 sur 155 · LA CHUTE DK METZ · texte numérisé non relu

LA CHUTE DK METZ

7 Juillet 1870. — Là Fère. — La déclaration du duc de Grammonl, ministre des affaires étrangères, aux Chambres

françaises, tombe à La Fère comme une bombe C'est

un piège du comte de Bismarck. Nos ministres ont déjà répondu par un coup de tête. Le gant est lancé. Nous écrivons tous au ministre pour demander nos postes de combat, etc.

10 Juillet. — Nos hommes d'Etat oublient les énormes préparatifs de l'ennemi, son organisation militaire formidable, etc., etc.; ses approvisionnements immenses, sa landwher, son landsturm.

Les Français désirent sincèrement et loyalement la paix. Ils convient leurs voisins à l'établir sincère, bienveillante, sans humeur jalouse ou soupçonneuse. Ils appellent la lutte sur le terrain des progrès scientifiques, industriels et sociaux.

La France, il est vrai, est restée une nation susceptible, belliqueuse et fîére, mais elle n'est plus armée. Elle n'a rien préparé pour une guerre que le roi Guillaume propose avec

des troupes quatre à cinq fois plus nombreuses que les nôtres. Si l'Enipereur et ses ministres acceptent aujourd'hui le défi, ils vont tenter Dieu, et jouer la fortune de la France dans des conditions inouïes.

Pour nous, soldats, notre rôle est tracé. — Ce n'est pas le moment de critiquer, mais d'agir; nous ne devons songer qu'à faire triompher le drapeau par des prodiges de courage, de ténacité et d'énergie.

Prenons la plume, ouvrons notre Journal de marche, et retraçons jour par jour les événements qui vont passer sous nos yeux.

17 Juillet. — Je reçois ma lettre de service de commandant de l'artillerie de la r^ division du 6^ corps <le l'armée (lu Rhin. Je prends immédiatement la direction des 5^, 7' et 8® batteries désignées pour cette division. Je les passe en revue, et je pars avec les 5*^ et 7® batteries, le 24 juillet, pour Laon, où la 3* me rejoint le 27. (V. Pièce justificative n° 4.)

28 Juillet. — Les trois capitaines, MM. Abord, Oster et Flottes, dînent avec moi chez M. F***, préfet de l'Aisne. Ce fonctionnaire éminent partage les idées de M. ***, préfet de la Drôme, et des hommes politicjues qui ont pratiqué les affaires. Il reconnaît les fruits bien amers cueillis après dix-huit ans de règne. Il avoue l'indispensable nécessité de modifier radicalement les tendances gouvernementales et l'administration du pays.

Homme libéral, sagement progressif, conciliant et doux, il fait naître la plus cordiale sympathie.

28 Juillet. — Ail heures du soir, ordre télégraphique de [lartir par les voies ferrées pour le camp de Châlons. L'embarquement se fait rapidement, et nous arrivons le 29 pour prendre les ordres du général Labastie, notre chef direct, et recevoir le cnmpléinerit de tnut ce qui nous manque.

5 Août. — Réunis à notre division, et passés en revue par le maréchal Canrobert le 31 , noire réserve arrive le 5, et prend part avec nous à une grande manœuvre contre les ouvrages Niel.

On m'adresse, comme chef de corps, 12l cartes in-folio du duché de Bade, et 16 pour la Prusse rhénane; il m'en arrive encore 52 le 9, et aussi quelques petits croquis relatifs aux bords du Rhin. (Voir Pièces justificatives n°' 13, 14, 15, 55.)

10 Août. — Des dépêches successives nous apprennent la tentative du 2 août contre Saarbruck et la première attaque du 5 août des Prussiens à Wissembourg. Le 6^ corps reçoit, le 5, l'ordre de partir immédiatement pour Nancy : deux divisions montent en wagons, et nous nous apprêtons à les suivre, quand la funeste bataille de Freischwiller nous arrête. En présence de deux grandes armées ennemies qui débouchent parallèlement par la Sarre, par le Rhin, et qui nous surprennent en pleine formation, on ne pense d'abord qu'à se replier pour couvrir Paris. Nos deux divisions reviennent de Nancy, et nous voyons déboucher au milieu de nous 4 à 5,000 hommes de la plus triste apparence. Soldats valides et débandés des corps Frossard et Mac-Mahon, ils nous inspirent une répulsion irrésistible, et nous leur interdisons nos camps, où ils apporteraient des récits perfides et la démoralisation. (V. Pièces justificatives n"' 16, 17, 18, 19, 21.)

Mes craintes vont-elles si vite se réaliser? Le 6^ corps n'est pas prêt à entrer en ligne, et notre territoire est déjà deux fois violé. — L'inquiétude est universelle, l'isolement de la France complet.

11 Août. — Les ordres arrivent; on nous dirige sur Metz. (V. Pièce justificative n° 212.)

13 Août. — Metz. — Partie le 11 dans la nuit, la batte-

rie Abord, têle de convoi, lait le coup de feu à Frouard, avec une vingtaine d'éclaireurs Prussiens; l'on continue d'avancer sur Pont-à-Mousson, où l'on se retrouve aux prises avec les vedettes ennemies qui laissent quelques blessés entre nos mains.

Nous débarquons à Metz dans la nuit du 12 au 13, et nous dressons nos camps sur les plateaux de St-Privat, en arrière de la lunette de ce nom, ouvrage à peine ébauché, aux épaulements informes, sur lesquels, le 13 au matin, j'aperçois la silhouette audacieuse d'un uhlan isolé. (V. Pièces justificatives n°' 24, 23.)

Personne devant nous pour éclairer; pas de reconnaissances faites par les officiers d'état-major; pas un seul cavalier en avant pour nous renseigner sur la marche de l'ennemi ; l'étatmajor n'a transmis aucun renseignement. Les paysans afTolés, en fuite vers la ville, affirment que les avant-postes ennemis sont à quelques pas devant nous.

Le commandant de la l'^ brigade, général Péchot, est immédiatement chargé d'organiser la défense avec moi. Nous reconnaissons avec soin notre front, de la Moselle aux Sablons, sous le fort de Queuleu. Lancés rapidement sur la route de Nancy, nous ne nous replions sur l'est qu'aux environs d'Âugny. Les renseignements concordent, l'ennemi est à 4 kilomètres; il a déjà envoyé iilusieurs reconnaissances à St-Privat, mais elles se sont repliées sur Nancy.

Le général Tixier fait placer les enfants perdus à 1 kilomètre, à hauteur des bois du château de Frescati. Je prescris à une de mes batteries d'être toujours prête à aller au feu; aux caissons à deux roues de rejoindre leurs bataillons, et à tout le monde d'être sur le qui-vive. On nous invite, à 4 heures, à prendre des vivres pour trois jours, et à nous préparer à partir le lendemain matin, à 5 heures. (V. Pièces justificatives n"' 20, 27.,

14 Août. — BoH.NY. — Le 14, tout semble changé; la division ne reçoit aucune instruction du quartier général. On attend, et on est surpris, à 3 heures, par le bruit du canon qui se fait entendre, à l'est, du côté de Borny. Par ordre du général Tixier, je charge immédiatement le commandant Yignotti de nous relier à gauche, du côté de Queuleu, avec la batterie Flottes ; le capitaine Abord surveillera la droite , du côté de la Moselle, en avant de Montigny, et je me porte au centre avec la batterie Oster. (V. Pièce justifie. n° 28.)

Les troupes de la division prennent leurs postes de combat; elles y restent jusqu'à la nuit, et dans l'ignorance la plus complète de la force et de la situation des Prussiens. On se replie sur la ville à 8 heures du soir. Un bataillon est seul laissé en vedette au village de St-Privat, avec une pièce d'artillerie attelée à double prolonge, commandée par un jeune otBcier, 31. ^'ouette.

L'ordre arrive à minuit de passer sur la rive gauche de la Moselle; le mouvement s'effectue au milieu d'un désordre et d'un encombrement dont rien ne peut donner l'idée; la \f^ batterie du 8® régiment arrive dans la nuit par Méziéres et Thionville; elle est placée provisoirement sous mes ordres. Enfin j'arrive à Longeville à 6 heures du matin, pour me mettre en batterie contre les Prussiens, qui, admirablement renseignés, sont venus occuper notre camp de la veille et lancer des obus sur le logement de l'Empereur et les bivouacs voisins. On emporte le colonel Ardent du Pic, du 10® de ligne, qui est tué près de nous, avec plusieurs de ses officiers. (V. Pièce justificative n° 29.)

L'Empereur, logé à Longeville chez le colonel Henocque, est réveillé par les obus ; il monte à cheval avec son fils, et sort de son logement au milieu d'une émotion de sa maison indescriptible : les piqueurs s'animent ; les voilures, fort nombreuses, partent sur la route de Verdun aux plus grandes allures; les chevaux de main, l'escorte sont au galop. La hàie

est extrême, et celte avalanche en délire traverse mes batteries.

Ce tourbillon passé, pendant que l'artillerie de la l""** division reprend la route de Verdun, le général Tixier, avec toutes ses troupes, escorte l'Empereur qui se dirige directement sur Gravelotte, à travers les vignes et les coteaux.

Napoléon III est bien fatigué, sa figure est altérée; je lis sur ses traits la trace des poignantes émotions qu'il doit refouler et dominer.

La route est bien longue avec d'aussi tristes réflexions. Nous faisons halte à la ferme de St-Hubert, où la r® division rejoint son artillerie. Nous apercevons une seconde fois l'Empereur et son fils au Point-du-Jour ; nous croisons ses équipages remisés à Gravelotte, et nous venons camper sur les plateaux en avant de Rezonville, à gauche de la vieille voie romaine. Le général Tixier nous laisse avec notre escorte sur les plateaux, et se place avec ses troupes sur la droite, derrière des bois, et sur l'alignement de St-Marcel. (V. Pièce justificative n° 30.)

15 Août. — Bivouac de Rezonville. — Nos bagages chargés depuis le 13 ne nous ont pas rejoints. Les officiers sont sans abri ; ils se reposent sur les affûts, pendant que les artilleurs dorment sous leurs tentes-abris. Je m'isole et je me remets à songer.

Les plans de l'ennemi sont maintenant évidents ; sa route est certaine; la moindre hésitation n'est plus permise. Les Prussiens ont assez dit qu'ils iraient à Paris; un de leurs meilleurs généraux, le prince Frédéric-Charles, a publié des brochures pour exposer les moyens de battre les Français et de prendre leur capitale. Ils adoptent les mêmes éléments stratégiques qui ont produit les effets merveilleux de la campagne de 1866.

Deux armées, assurément trés-fortes, et composées de tout

i;.\T.\ILLK DK

Ir h; Ao

^k 4" Corps Français #' 6" Corps Français A llitrau cenlral

Ballerie

ce qu'ils ont pu rapidement concentrer dans les vallées de la Sarre et du Rhin, sont entrées en France, ont refoulé nos premières troupes, et se sont réunies sous les murs de Metz.

Pour continuer leur route en avant, il faut qu'ils immobilisent immédiatement Metz et Strasbourg, qu'ils prennent Frouard et Toul, et qu'ils battent largement l'armée du Rhin.

Si le général Tixier a été bien informé; si l'ennemi est déjà en force du côté de Mars-la-Tour, il faut que le maréchal Razaine, opérant brusquement une retraite précipitée pour couvrir la marche de l'Empereur, ait abandonné sans réserve la vallée de la Moselle, et livré tous les ponts et défilés d'Ars, de Gorze et de Pont-à-Mousson. (Y. Pièce just. n° 30.^

Si ces fautes énormes ont été commises, toutes les forces de l'ennemi vont immédiatement nous choisir pour premier objectif, passer sur la rive gauche de la Moselle, nous attaquer avec des concentrations écrasantes, essayer de nous battre, de nous harceler ou de nous rejeter sous les murs de Metz.

On a fait sauter ce matin le pont du chemin de fer à Metz. Pourquoi avoir oublié et laissé ceux d'amont? Résister quelques jours de Metz à Pont-à-Mousson, c'était donner du temps à notre forteresse et à la France entière. Pourquoi n'avoir pas établi une fortification provisoire de campagne au point stratégique de Frouard? Allons-nous déjà recommencer une autre campagne de France , laisser démoraliser nos troupes et exalter l'élan de l'ennemi?

Rrisons là ; l'ennemi est devant nous ; tous les indices annoncent une bataille terrible : faisons appel aux forces matérielles et morales entre nos mains. Mes artilleurs sont bons, mes officiers vigoureux; la victoire appartiendra, à coup sûr, à celui qui saura le mieux engager l'artillerie et concentrer ses feux.

Attendons les ordres ; le maréchal en chef doit veiller à tout, et à côté de lui, son autre lui-même, dont le rôle est

aussi important que celui du chef suprême : le général qui dirige noire arme possède 12 batteries de réserve générale, toutes celles de la Garde, et il sera à la hauteur de sa mission. La partie qui se joue a pour enjeu l'existence de la France, ne songeons qu'à vaincre ou à mourir.

16 Août, G heures du matin. — Le jour est arrivé, j'aperçois nos positions : toutes les troupes du maréchal Canrobert sont campées en avant de Rezonville, sur une ligne allant de ce village à St-Marcel, où se trouve la division Tixier. La 4* division, Levassor-Serval, placée derrière Rezonville, parallèlement à la route, surveille les bois et les ravins qui débouchent de Gorze et de ISovéant.

Le 2' corps de Frossard est en avant, à notre gauche, et la cavalerie Forton devant lui.

La Garde en arrière, à l'mtersection des deux routes de Verdun à Gravelotte, où a couché l'Empereur, le gardant contre les débouchés d'Ars.

16 Août, 9 heures du matin. — Nos réserves et nos Itagages nous rejoignent. Nous apprenons que Napoléon III est parti à G heures, escorté par le 2® chasseurs d'Afrique, les lanciers et les dragons de la Garde, et les 3® et 4* corps qui se dirigent derrière lui sur Doncourt, Conflans et Verdun. De plus, je suis averti que si nous ne sommes pas attaqués, nous suivrons bientôt le mouvement. (V. Pièces justificatives n-20, 32, 31.)

Nous ouvrons nos cantines, nous déjeunons, et vers neuf heures et demie nous sommes surpris par le bruit du canon (|ui se fait entendre dans la direction de la division Forton. Des chevaux nus, alïolés, traversent l'horizon et arrivent dans nos divisions (1).

(1) J'ai appris j)liis lard, par les officiers supérieurs de la division

Je monte à cheval et j'arrive au galop sur le point culminant. Les coups de canon se multiplient sur la gauche, et les Prussiens sortent du bois, du côté de Yionville, sur le front; c'est une double attaque. Je suis peut-être au centre, et, en tous cas, sur un point décisif qu'il faut conserver à tout prix. Dans l'impossibilité de prendre des ordres, seul sur ce plateau central, j'appelle à moi les batteries Abord et Blondel. Je prescris au capitaine Abord d'occuper la gauche des sommets. J'y rester et de s'y faire tuer au besoin, sans jamais abandonner ce point culminant. Je place ensuite la batterie Blondel à côté de la première, avec les mêmes ordres, toutes les pièces en échelons, à 30 mètres les unes des autres. J'envoie le commandant Vignotti placer la batterie Oster largement sur notre droite pour éclairer le terrain, fouiller les ravins, et avec la mission de tout mettre en œuvre pour iissurer notre position. (V. Pièces justificat. n°' 33, 37, 38.

La 4^ batterie Flottes est appelée par le général Péchot de la l'^ brigade pour soutenir ses troupes. Je m'établis enfin avec le chef d'escadron Vignotti, à portée de la voix, entre les deux batteries Abord et Blondel.

Ces dispositions sont à peine prises, que le feu s'ouvre sur nous, avant dix heures, avec une intensité croissante. L'ennemi, étonné de notre résistance, augmente peu à peu le front de son artillerie. Il essaie de nous écraser par une batterie formidable de plus de 40 bouches à feu, placée à 2,200 mètres. Nos \% petits canons de 4 tiennent bon. Les terres qui nous entourent sont meubles, les obus s'enfoncent, font fougasse et nous couvrent d'une mitraille très-pressée, mais le plus souvent inoffensive. Mon cheval reçoit dix atteintes et

Forton, que la brigade Murât avait été surprise, les chevaux en roule pour l'abreuvoir. Cette brigade a perdu tous ses bagages, les officiers tous leurs effets. Ils en souffraient encore cruellement au mois de novembre, en route |iour Glogau.

— lapas une seule grave; si le terrain était ferme, nous serions pulvérisés.

A midi, plus de quarante hommes sont déjà tués ou blessés, cinquante chevaux à terre. J'envoie le commandant Yignotti à travers le champ de bataille, prévenir le maréchal et demander des renforts.

On m'envoie le commandant Clerc avec les deux batteries attachées à la division de cavalerie Forton et le commandant Brunel avec les batteries de 12 Lequeux et Lippmann. Les Prussiens redoublent d'elïorts, la rapidité de leur feu. Ils font agir des tirailleurs (jui renversent le capitaine Abord. Je donne le commandement de celte batterie au lieutenant en premier Varloud. Mon adjoint, le capitaine Dupuis, qui est allé porter mes ordres, reçoit ensuite ce poste dangereux, où son cheval est immédiatement tué sous lui. (V. Pièce justificative n° 35.)

2 heures. — La canonnade dure depuis plus de quatre heures ; l'ennemi croit le moment venu d'enfoncer notre centre et d'enlever notre position. Les cuirassiers de sa Garde nous chargent et traversent toute nos batteries; mais ils sont saisis derrière nous par les deux brigades de la division Forton, (\m déblaient le champ de bataille et les anéantissent au cri (le : Vive l'Empereur !

Il est deux heures et quart, l'ennemi faiblit, le feu cesse, la grande batterie se replie à gauche vers Tronville. Je profite de ce moment pour reconstituer rapidement les deux batteries Blondel et Oster avec les débris de la 5^ et des autres voituj-es abandonnées sur le champ de bataille. Je fais relever les blessés et j'arrive, à trois heures et demie, sur les crêtes pour apercevoir l'artillerie prussienne reformée en colonne, llanquée par des masses profondes d'infanterie, se dirigeant de nouveau sur le centre de l'action. Je suis seul, pas une seule compagnie sur ces immenses plateaux. Tout le monde se bat sur la droite et sur la gauche; la division de cavalerie

Forton est derrière nous, à hauteur de Rezonville, dans le fond du vallon, près de la mare de Villers-aux-Bois.

Une batterie, celle du capitaine Blondel, est sous ma main ; je la conduis sur les sommets pour ouvrir son feu sur les retours ofTensifs de l'ennemi. Le commandant Vignotti va de nouveau nous chercher des troupes de soutien. Le colonel Défaudais nous amène une batterie. Le colonel D. L***, qui a aperçu le mouvement, en envoie une autre, et sous notre feu bien dirigé, les masses prussiennes, prises d'enfilade, s'arrêtent, mais nous couvrent de projectiles dont les efïets meurtriers ne cessent qu'à la nuit vers les sept heures du soir.

9 heures. — Le combat est fini ; ma première pensée donnée à Dieu et aux miens, je me retourne vers mes officiers et mes troupes. Je n'ai cessé de les admirer. Sous une pluie de mitraille dont rien ne peut donner une idée, ils ont soutenu leur feu, sans un mot, sans un cri, avec calme et sang-froid, exécutant mes commandements, minute par minute. Le maréchal Canrobert m'a chargé, pour tous, de ses éloges et a donné l'ordre de camper sur le champ de bataille. (V. Pièces justificatives n°^ 33, 34, 35, 36, 37, 38.)

Longtemps attaché à nos arsenaux et pendant quinze ans Sous-Directeur à l'Atelier de précision, je viens de recevoir le baptême du feu. Je savais depuis longtemps qu'il fallait pour la guerre des forces physiques et aussi tête et cœur, mais j'ignorais à quel point la santé de l'âme était nécessaire. Regarder la mort en face pendant toute une journée sans y songer, n'est pas aisé ; on n'y arrive que par une élévation à Dieu et par un appel vers sa Providence, qui vous rend toute la lucidité de l'esprit et la liberté d'action.

16 Août, 11 heures du soir. — J'ai conservé avec moi la batterie Blondel, j'ignore où sont les autres.

Peudant cette longue bataille qui a tout dispersé, je n'ai

pas vu un seul officier d'étal-major, je n'ai [)as reçu le plus petit ordre ni le moindre renseignement. J'écris au chef d'état-major de la 1'^ division, je le rejoins moi-même à une heure et j'apprends les principaux événements de la journée. (V. Pièce justificative n" 40/

Les Prussiens se sont présentés en masse aux débouchés des bois conduisant aux ponts de la Moselle. Il a fallu les efforts les plus énergiques et le concours de la Garde pour les arrêter.

Un décret de l'Empereur supprime le major général et donne le commandement en chef de Uarmée du Rhin au maréchal Bazaine. (V. Pièce justificative n° 20.)

Le 3' corps, confié au général Decaen, blessé à Borny, vient d'être donné au maréchal Lebœuf. Enaa^é toute la journée sur notre droite, le 3*" corps s'est maintenu sans beaucoup avancer.

Quant au général L'Admirault avec le 4* corps, en route sur Verdun, et surpris à Doncourt par le bruit du canon, il a marché au combat sans prendre le temps de faire la soupe ; il s'est battu toute la journée et a maintenu les Prussiens.

Je reviens au bivouac de la batterie Blondel. Une armée prussienne très-forte a passé la Moselle ; c'est avec elle que nous venons d'avoir une journée trop indécise. ISous avons conservé le champ de bataille, la route d'Etain à Verdun est encore libre. Pourquoi ne marchons-nous pas sur Paris ? Pourquoi ne sommes-nous pas en route depuis longtemps? Tarder, c'est encore changer le plan de campagne, c'est se mettre encore en retraite et cette fois sur Metz ; c'est donner le temps aux Prussiens d'appeler toutes leurs forces, de se concentrer ; c'est enfin l'investissement de la forteresse à bref délai avec l'immobilisation de l'armée. (V. Pièce justificative n" 38.)

Le colonel Vasse de St-Ouen, chef d'état-major de notre arme, est venu à moi au plus fort de la lutte, il m'a confié la

pénurie de nos approvisionnements, recommandé de ménager les munitions. Le G* corps n'a pas son parc, etc. (V. Pièces justificatives n"' 39, 41.)

Oui, tout cela est vrai! Mais qu'importe? Nous avons encore des cartouches, 100 gargousses par pièce et il y a partout des munitions en France. Nous avons presque tous les cadres de l'armée française, il faut aller les ouvrir, recevoir les renforts, organiser les forces vives du pays qui va être envahi par un océan d'étrangers.

17 Août, 4 heures du matin. — L'ordre arrive de se diriger immédiatement sur Verneville. Je rallie peu à peu mes batteries, et je rencontre à travers champs le vieux général Changarnier, à cheval, suivi d'un seul soldat. Notre vieux héros d'Afrique est touché d'être reconnu et salué, nous cheminons ensemble et on se met à causer.

Le général confirme mes craintes ; nous avons afTaire aux armées réunies du général Steinmetz et à celle du prince Frédéric-Charles ; elles sont arrivées à Mars-la-Tours, Vionville et les bois des Ognons par les ponts de Pont-à-Mousson et Novéant et les vallées de Thiaucourt et de Gorze.

Le maréchal Bazaine n'a pas cru utile de continuer sa marche sur Paris; il a pensé qu'il était préférable de se replier sur Metz. Son nouveau plan consiste à se porter sur les plateaux d'Amanvilliers, à l'ouest de la grande forteresse, et d"y rester inébranlable de St-Privat-la-Monta^ne au Point-du- Jour ; d'user les forces de l'ennemi qui sera en dehors de ses communications et loin de ses premières bases d'opérations. Le vieux guerrier est désolé des fautes commises; il ajoute qu'il n'était pas permis de tromper ainsi la France, en face de l'ennemi, qu'on a été impardonnable de ne pas connaître trèsexactement la mobilité de toutes les forces de la Prusse, la faiblense de nos préparatifs, la lenteur de notre mise sur le pied de guerre et de nos concentrations. Partir ainsi en suerre

avec 200,000 hommes à moitié organisés et 200,000 à réunir, c'était folie. Il ne doute pas de la France ; elle va faire des efforts inouïs, elle va se lever tout entière, repousser les Prussiens, et, après la paix, nous aurons tout à modifier et changer, depuis le recrutement du soldat jusqu'à l'autre extrémité de la hiérarchie militaire. Le général me quitte sur la grande route de Verneville et j'arrive à ce village vers les huit heures.

C'est à ce bivouac que je reçois sous mes ordres les 2 batteries de 12 du 13® régiment, commandées par le chef d'escadron Brunel. Le maréchal qui les avait réunies pour la journée du 16 à la 2* division Bisson, composée d'un seul régiment, les adresse aujourd'hui à la V division Tixier. (V. Pièce justificative n° 68.)

17 Août, Minuit. — Après un repos de quelques heures, nous repartons à midi de Verneville à travers champs ; nous suivons les coteaux ; notre division nous perd, nous laisse sans direction à la nuit tombante, et nous allons, au bruit du clairon français, bivouaquer à dix heures du soir à St-Privat, devant le front de bandière du k^ corps.

18 Août, 11 heures et demie. — Voilà la cinquième nuit passée sans abri, roulé dans mon manteau. Depuis le 13, nos hommes, toujours sur le qui-vive, n'ont touché qu'un peu de viande le 17, et depuis le 14 au matin, nos pauvres chevaux n'ont bu que deux fois, le 15 et le 16, delà boue liquide dans la mare de Villiers-aux-Bois. La 1" division nous retrouve, nous fait reporter notre bivouac à l'est, du côté des bois de Jaumont, et envoyer nos chevaux aux abreuvoirs de l'Orne.

J'ai enfin une minute pour rédiger mon rapport sur la bataille du 16. Une note du lieutenant-colonel Jamet, commandant l'artillerie de la 3* division, m'avertit qu'on vient de lui

Page 1