BATAILLE DE S^ PRIVAT
le 18 Août 1870
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confier la direction de l'artillerie de tout le 6^ corps, et que je dois envoyer mes caissons vides à Plappeville pour en rap- ^ porter des munitions. (V. Pièces justificatives n°' 39, 45, 41.)
Toute la V® division reçoit l'ordre de décharger les voitures réçrimentaires, les charrettes à ba2;aççes des officiers, et d'en former immédiatement un convoi pour aller à Plappeville chercher des fourrages et des vivres. Les voitures se mettent en marche, les nôtres vont suivre, nous déjeunons, quand le bruit du canon nous surprend de nouveau. (Y. Pièces justificatives n°' 46, 47.)
C'est inouï ! On n'a pas été averti de la présence des Prussiens, le désordre est extrême ; bagages et effets d'officiers, il faut tout abandonner et marcher à l'ennemi.
18 Août 1870. — Bataille de St-Privat. — Dans le mouvement de retraite opéré le 17, l'armée du Rhin était venue occuper les plateaux de St-Privat-la-Montagne à Leipsick, Moscou et St-Hubert. Le 2'' corps (général Frossard) formait l'extrême-gauche; à côté de lui, le maréchal Lebœuf, vers Leipsick et Moscou; le 4*, général L'Admirault, à Montigny-la-Grange et Amanvilliers; enfin le 6^ corps, à St-Privat-la-Montagne, formant la droite, qui était assurée par un régiment placé en avant du front, à Ste-Marie-aux-Chênes. (V. Pièces justificatives n°' 46, 47, 48.)
Le maréchal Bazaine, qui n'avait pris aucune disposition pour connaître les nouveaux projets de l'ennemi, était rentré en-dedans des forts, sous Metz, avec le grand état-major ; il avait établi son quartier-général à Plappeville, chez M. de Bouteiller, député de la Moselle.
Du côté de l'aile droite, on avait reculé par division massée, sans laisser des postes pour s'assurer la possession des villages et sans placer des escadrons de cavalerie, des patrouilles, ni des vedettes éloignées pour renseigner sur les concentra-
lions opposées. Aussi, le 18 au malin, le 6^ corps n'avail pas de nolions sur la situation de l'ennemi, et l'état-major était si éloigné de penser à la proximité des Prussiens, qu'il ne voulait pas accepter les premiers avis envoyés de Ste-Marie-aux- Chènes, signalant une attaque prochaine du côté de St-Ail et Batilly.
Les généraux prussiens, au contraire, avec une véritable entente de l'art de la guerre, avaient déployé une activité merveilleuse. Voici, d'après les documents officiels que nous avons pu consulter, ce qu'ils réalisèrent.
Campés le 16 à Vionville, Tronville et dans les bois des Ognons et des Chevaux, ils ne songèrent qu'à se concentrer. Ils appelèrent immédiatement le 12® corps d'armée saxon resté à Pont-à-Mousson ; celui de la Garde campé à Rambecourl, le 2^ qui était encore à plus de 40 kilomètres en arrière ; puis, renseignés heure par heure et très-exactement sur notre marche rétrograde, ils se décidèrent, le 17, à nous attaquer le 18 pour nous couper définitivement de la route de Metz à Verdun et nous refouler sous Metz.
Prenant la l''' armée Steinmetz, 7^ et 8^ corps campés à Gravelotte, pour pivot, ils changèrent de front, avancèrent l'aile gauche, et l'armée prussienne tout entière se mit en mouvement.
En première ligne, à l'aile gauche marchante, la 2^ armée avec le IH" corps (Saxons); ensuite la Garde; plus loin, le 9* corps qui se reliait avec la l""* armée. En seconde ligne, comme troupes de réserve et de soutien, le 10" corps pour l'aile gauche et le 3* pour le centre ; en troisième ligne, comme 2® réserve, le 2* corps.
Toutes ces troupes , parties à 4 heures du matin le 1 8 , firent halte à 8 heures et demie dans la direction de Jouaville, Verneville, Gravelotte, se reposèrent deux heures, mangèrent la soupe et repartirent à 10 heures et demie pour attaquer. La l '^ armée du général Steinmetz ayant pour mission d'à-
border de front en avant des bois de Vaux et de Gravelotte, le 9^ corps, en avant de Vernevdle à Montigny-la-Grange et Amanvilliers; la Garde, d'enfoncer l'aile droite française pour la repousser sous Metz; enfin le 12^ corps (Saxons) devant appuyer les efforts de la Garde, déborder Taile droite française et descendre dans la vallée de la Moselle pour occuper Woippy.
Tous les corps prussiens arrivent sur l'armée française sans être signalés. Le 9^ corps, à midi, surprit le 4^ corps, et ouvrit le feu sur Montigny et AmanvUliers. Le pjince de Hohenlohe, général-major commandant l'artillerie de la Garde, précédant tout le corps d'armée, établit successivement au même moment entre Habonville et St-Ail : 9 batteries de la Garde, 2 batteries à cheval de la division de cavalerie de la Carde et plus tard 3 batteries de la division Radisky. Ces 84 bouches à feu couvrirent d'obus les hauteurs de St-Privat. Le prince héréditaire de Saxe, débouchant de Batilly, place 16 batteries vers l'ouest de Ste-Marie-aux-Chènes, faisant converger tous leurs feux avec ceux des deux corps précédents sur les hauteurs occupées par les troupes du maréchal Canrobert et sur leur avant-garde à Ste-Marie-aux-Chênes. De midi à 2 heures, la canonnade fut très-animée. Du côté des Prussiens, 96 bouches à feu saxonnes tiraient sur la droite de St- Privat, et 34 pièces du corps de la Garde sur les crêtes à gauche du même village. Partout les munitions abondantes, le tir incessant, pressé, soutenu, et d'une justesse remarquable.
En résumé, le corps du maréchal Canrobert était attaqué sur sa gauche par 30 bouches à feu de 6 et o4 bouches à feu de 4, soit 84 bouches à feu de la Garde, et sur la droite, par 36 canons de 6 et 60 de 4 : soit 96 canons servis par les Saxons.
Du côté des Français, à gauche de St-Privat, le lieutenantcolonel de Montluisant n'avait à opposer que 6 bouches à feu
Je 12, batterie Lippman; 6 pièces de 4, batterie Blondel; et 4 pièces de 4, batterie Abord : soit 16 pièces.
A droite, les ressources totales de l'artillerie française se composaient : de G pièces de 12, batterie Lequeux, et 54 pièces de 4, pour les batteries Bedaride, Jaubert, Charpeaux, Boyer, Grimard, Labrousse, Heine, Oster et Flottes : soit 60 pièces.
En totalité, le 6^ corps ne pouvait offrir que 76 bouches à feu contre 180 prussiennes; il n'avait pas son parc, laissée Chàlons ; on ne lui avait pas donné une seule batterie de mitrailleuses; elles bouches à feu n'avaient plus chacune que 100 coups pour combattre l'ennemi.
Du côté des Français, les munitions ne s'épuisèrent que trop vite. Il devint nécessaire, non-seulement de ralentir le feu, mais de ne plus lancer qu'un projectile par quart-d'heure, enfin de se taire tout-à-fait en ne se réservant que 10 à 15 coups par pièce pour parer aux attaques imprévues de l'avenir.
L'ennemi profita de ces malheureuses circonstances pour dessiner ses attaques ; les colonnes saxonnes se mirent en marche pour exécuter leur mouvement tournant sur Sainte-Marie-aux- Chênes etBoncourt. La Garde déboucha en colonnes profondes en avant de Si-Ail, et le général en chef de la 2* armée, prince Frédéric-Charles, envoya des renforts puissants pour s'assurer d'une manière décisive la possession des bois de la Cusse, en avant d'Habonville.
Les batteries françaises placées à la gauche de St-Privat assistèrent avec rage aux progrès de l'ennemi. Chaque obus de 12! delà batterie Lippman formait une trouée, amenait un désordre inexprimable; mais les munitions manquaient, et le prince de Hohenlohe avançait toujours par échelon avec ses 14 batteries.
Un seul régiment français résista plus de 3 heures à Sainte- Marie-aux-Chènes; il ne se mit en retraite, un peu avant 4 heures, qu'après avoir perdu la moitié de ses cadres. La
Garde prussienne voulut en vain le suivre ; son élan fut arrêté par le feu rasant du 9^ bataillon de chasseurs, commandant Mathelin.
Pour faire tomber cette héroïque résistance, le 12^ corps saxon se porta tout entier sur sa gauche, au-delà de Roncourt et Montois; son artillerie suivit le mouvement et prolongea le flanc des troupes françaises ; enfin, après une heure de mitraille qui détruisit la moitié des défenseurs de St-Privat, la Garde royale de Prusse, appuyée par le feu convergent de 160 bouches à feu, avança par échelon, déborda le village et entoura plus de 2,000 soldats qui ne voulurent ni reculer, ni céder.
L'engagement était décisif. Les 27,000 hommes composant le 6* corps étaient repoussés par 30,000 de la Garde et 38,000 Saxons, soit 68,000 hommes. Les Français ne commencèrent à plier qu'après un combat de 6 heures et une lutte écrasante contre des forces trois fois supérieures à leurs eflectifs réels.
La retraite se fit en bon ordre et au pas par la route de Woippy. Elle fut protégée par une batterie de position établie par le lieutenant-colonel de Montluisant, en arriére de St- Privat, en avant des carrières d'Amanvilliers, composée de 60 bouches à feu placées sur un terrain trés-incliné, permettant aux canons de tirer les uns au-dessus des autres. Cette masse imposante d'artillerie, placée à 2,000 mètres environ des hauteurs de St-Privat, arrêta les troupes prussiennes jusqu'à la nuit. Les batteries françaises se dirigèrent ensuite successivement sur Metz, après avoir brûlé leur dernière gargousse, et leur chef ne se retira qu'après avoir vu passer la dernière bouche à feu et le dernier caisson.
Le maréchal Canroberl, qui n'avait pas quitté le champ de bataille et avait offert vingt fois sa vie, approuva toutes les dispositions prises, se relira vers 7 heures, et laissa un régiment pour bivouaquer sur les derrières de l'armée.
L'engagement avait été moins malheureux pour le reste de l'armée du Rhin. Le 2® corps, général Frossard, avait été peu engagé. Le maréchal Lebœuf, qui avait fait établir des tranchées-abris sur tout le Iront de ses troupes, perdit peu de monde et fit éprouver des pertes énormes et bien cruelles à l'ennemi. Il ne fut jamais refoulé, et le général Steinmetz ne put maintenir ses attaques qu'en appelant à son aide, vers les (i heures du soir, les secondes réserves, les 16 batteries du 2® corps et ce corps tout entier.
Quant au 9^ corps prussien, qui attaqua le 4^ corps français (général L'Admirault), il ne put encore suffire à sa tâche et fut forcé de faire avancer les nombreuses réserves du 3® corps et ses IG batteries. Les effets de l'artillerie prussienne furent terribles, et le 4^ corps ne recula pas, mais perdit plus de 3,000 blessés et 400 tués.
Les attaques ne furent donc décisives que contre l'aile droite française; les pertes étaient très-sensibles des deux côtés, et le but du roi Guillaume atteint.
Ce fut le 18 au soir, vers la fin de la bataille, qu'un fait odieux dont on a beaucoup parlé, se passa prés de nous.
A 7 heures et demie, un bataillon prussien se présenta les crosses en l'air devanfle G*' régiment de ligne, à GOO mètres en avant de la ferme voisine d'Amanvilliers. Croyant à unireddition avouée, les soldats français laissèrent avancer l'ennemi, qui commença, à 300 mètres, des feux de pelotons. Le G* de ligne, exaspéré, décima celte troupe par un feu persistant et bien nourri, et il publia hautement cette ruse de guerre indigne de notre époque civilisée.
Les notables de Plappeville nous ont affirmé que le maréchal Bazaine était resté le 18 août dans son cabinet, à Plappeville. Se jouant des premiers avis qui annonçaient le bruit du canon, il répondait : « Ce n'est rien, je sais que ce n'est « rien. » Il faisait la même réponse à 2 heures et à 3 heures, et lorsque, vaincu par la pression de son entourage, il montait
à cheval, à 4 heures, avec l'état-inajor général el arrivait au galop au col de Lessy, il n'assistait qu'au dernier acte d'une bataille où son armée avait été surprise, et où son absence avait été un effroyable malheur. Tandis que l'armée prussienne engageait toutes ses dernières réserves, nos troupes avaient manqué de tout, et le maréchal pouvait se reprocher amèrement d'avoir laissé dans un repos relatif :
La Garde Impériale ;
La cavalerie de la Garde ;
L'artillerie delà Garde ;
La cavalerie de réserve ;
Et l'artillerie de réserve, qui ne demandaient qu'à marcher et qui ne perdirent ce jourlà, ni un seul homme, ni un seul cheval.
Le commandant en chef rentra à Metz à 8 heures du soir, pour commencer la nuit du 18, qui fut féconde en émotions et en résultats.
Le maréchal commandant en chef donna d'abord les instructions nécessaires pour le retour des troupes sous les murs de Metz, puis il apprit du général Cofûnières la situation exacte de la ville.
On avait fait des prodiges depuis les premiers jours d'août. L'armement du fort Belle-Croix avait été achevé le 12 août. La 8® batterie du 13® régiment, capitaine Blavier, avait armé le fort Moselle en cinq jours ; le corps de place pouvait être considéré comme intact et achevé.
Dans la zone des fortifications.
Sur la rive droite de la Moselle : le fort de St-Julien n'était pas suffisamment fermé à la gorge, ni les escarpes réparées. L'armement était incomplet, les approvisionnements à augmenter;
Queuleu était plus défendable ;
Quant à l'ouvrage projeté de St-Privat, il était inachevé, et les petites lunettes en avant de Montigny largement ébauchées.
Sur la rive gauche : le fort de St-Ouentin, incomplètement armé et approvisionné, pouvait défendre les revers de toutes les hauteurs vers Moulin, Lessy, etc.
Au nord, devant le fort de Plappeville, l'ennemi était à quelques kilomètres ; le camp retranché, entièrement à tracer et à créer. Il était important de savoir la vérité tout entière.
Au moment de la déclaration de guerre, le fort était entièrement désarmé. Les officiers d'artillerie, arrivés le 31 juillet et n'ayant que les pompiers du village de Plappeville pour les aider, montèrent la première plate-forme et la première embrasure vers le P"" août. Depuis cette époque, 30 pièces avaient été mises en batterie, mais le fort était dépourvu de munitions, de poudres et de vivres.
Le fort de Plappeville pouvait donner des feux dans les directions de Saulny et la plaine, mais la vallée de la Moselle était ouverte. Si l'ennemi, débouchant en force du côté de Thionville, s'emparait de Woippy, s'y établissait solidement et ofTensait le territoire devant les Ponts, l'assiette des troupes devenait de ce côté radicalement impossible, les camps inhabitables et la situation des plus critiques pour tous.
Les mesures les plus actives furent prises pour subvenir aux besoins les plus pressants. Le lieutenant-colonel d'artillerie Protche, commandant le fort St-Julien, et le colonel du génie Merlin, commantlanl le fort de (Jueuleu, reçurent la nouvelle invitation de redoubler d'efforts pour parfaire la défense de leurs ouvrages. Le 3^ corps, maréchal Lebœuf, dut, en se repliant, établir ses cahips au milieu d'eux, avec la mission d'assurer la défense de ce secteur.
Le 2® corps, général Frossard, qui opérait le même mouvement de retraite, eut à défendre tout le secteur du sud, compris de Queuleu à la Moselle.
Le 4^ corps, général L'Admirault, établissant ses camps entre les forts de St-Quentin et Plappeville, eut à surveiller la rive gauche de la Moselle, de Moulin à Lorry.
Le 6^ corps, maréchal Canrobert, débouchant par WSippy, resta chargé de défendre tout le territoire compris entre Lorry et la Moselle, de livrer bataille et de refouler l'ennemi sans merci. Il dut camper en avant du fort Moselle.
Enfin, le grand quartier-général fut reporté au Ban St-Martin, ayant à proximité : la Garde, l'artillerie de la Garde, la réserve générale d'artillerie, et la cavalerie de réserve au polygone de Chambière.
19 Août. — Tous les mouvements de l'armée furent rapidement exécutés le 19. Le 6* corps, replié dans la nuit du 18, dressa ses tentes dans son secteur, adopta une ligne provisoire de défense allant de Chambière au Goupillon et établit quatre batteries rasantes battant la plaine, les routes de ïhionville, Briey et les débouchés de Woippy. Tout le territoire militaire fut sondé ; des convois considérables de munitions et de vivres furent retrouvés dans les gares, et l'organisation générale fut reprise et coordonnée sans délai.
L'artillerie du 6^ corps, qui n'avait pas reçu de mitrailleuses, qui avait laissé à Chàlons son parc, une partie de ses troupes, son chef, le général de division Labastie, tout l'état-major, etc., reçut une nouvelle formation. Le général de Berckheim en fut chargé; il prépara tous les détails secondaires et fit tout approuver le lendemain. (V. Pièce justificat. n°5o.'.
20 Août. — On signala l'ennemi le 19, et l'on prit encore les armes le 20, lorsque les Prussiens vinrent reconnaître les positions de la rive droite.
On avait attendu l'ennemi le 18. On avait deviné l'ordre que le prince Frédéric-Charles donna trois fois au prince héritier de Saxe, le 18, à 11 heures du matin : « De se prolonger dans la vallée de la Moselle. » Le même jour, à 4 heures : « D'envoyer immédiatement un corps considérable occupei" Woippy. » Enfin, le soir de cette bataille, à 8 heures et de-
— ternie : « D'atteindre sans délai le point de Woippy. » Heureusement pour l'année française, ces prescriptions si précises ne furent pas suivies, et le général de Berckheim, qui prit le corniiiandement de l'artillerie, eut le temps d'augmenter la défense du Goupillon et de fortifier Woippy , la Maison- RouÊje et la Granire-aux-Dames.
21 Août. — On signale, le 21, les troupes prussiennes sur la route de Thionville : elles établissent un camp à Maiziéres et coupent la voie ferrée. Ce fut ce jour-là et pour cette prise d'armes que l'on réunit pour la première fois la réserve d'artillerie du 6^ corps sous le commandement du lieutenant-colonel de Montluisant (1). (V. Pièce justificative n° o3.)
22 Août. — L'intendant général de l'armée, après avoir constaté que le 6** corps n'avait jamais été organisé ni approvisionné, fit décider qu'il tirerait ses subsistances des magasins de Metz. (V. Pièce justificative n° 57.)
On supprima, du reste, pour l'armée les allocations proportionnelles; on réduisit la ration de sel de 0\016à 0'',010, celle de viande de OSlOO à 0^2oO, celle de lard de 0^300 à O^^OO. On accorda aux hommes, en compensation, t'ô centilitres de vin 0,12 c. par jour.
Les arbres du glacis du fort Moselle furent destinés aux bois de chauffaire. «
(1) C'est au moment d'aller au feu, le 21 , que cet officier supérieur reçut la batterie de mitrailleuses Laurel. Vi\eiiient questionné par le capitaine commandant sur les projets de l'ennemi, il répondit devant tout le corps d'officiers : « Les Prussiens, qui nous ont attaqués le 14 et refoulés sur « Metz les 16 et 18, ont investi hier la rive droite; ils achèvent aujour- « d'hui leur opération sur la rive gauche. Si l'avenir est à la hauteur du '< passé, nous irons tous dans deux mois, après être à peu près morts de « faim, finir àSpandau. »
On donna des ordres permanents pour la tenue des troupes et l'assainissement des camps. Enfin, M. le docteur Bruneau, médecin-major de I" classe au 8® régiment d'artillerie, attaché à la r^ division, reçut la mission de surveiller la santé des hommes de la réserve, et M. Rey, aide-vétérinaire, celle de soigner les chevaux des batteries et de l'état-major. (Y. Pièces justificatives n°* o7, 60, 61 , 611, 59.)
23 Août. — Le 23 août, dés l'aube, les canons du fort St-Quentin se firent entendre; ils parlèrent encore le soir vers les 5 heures ; des feux de pelotons eurent lieu du côte de Vaux, on ne cessa d'être sur le qui-vive le 22 et le 23, etc.
On apprit que les Prussiens commençaient un chemin de fer reliant Pont-à-Mousson à Remilly, qu'il était déjà tracé jusqu'à Secourt. L'ennemi coupa les eaux de Gorze, etc.
Le général de Berckheim fit achever les premières batteries et consolider toute chose. L'infernal blocus de Metz était commencé.
24 Août. — Je suis convoqué à 9 heures 1/2, avec tous les officiers d'artillerie, chez le maréchal Canrobert. Il nous communique l'ordre général n° 7 du 22 août du maréchal Bazaine. Il nous remercie des elïorts que nous avons faits à Rezonville et St-Privat, etc. ; il ajoute : « Notre retraite « sous Metz est momentanée ; elle aura servi à nous réor- « ganiser solidement, à compléter nos cadres, à reformer no- « tre parc, nos approvisionnements. Nous allons bientôt parce tir, nous allons percer les lignes de fer et de feu qui nous « entourent; je fais appel à l'énergie de tous. Attendons des « ordres et soyons prêts au premier signal. » (V. Pièce justificative n° 63. j
On prend immédiatement toutes les dispositions de départ, on réduit les bagages, on renvoie dans Metz les cantinières, les malingres, etc.
Le pain sera touché chaque jour. Le foin manquant dans les magasins de la ville, on cessera cette distribution, qui sera remplacée par un supplément d'un kilog. d'avoine.
Les chevaux ne reçoivent plus qu'un peu de paille. On va en acheter et elle va être livrée avec le grain.
Enfin, on organise un petit parc conduit par 73 hommes et 130 chevaux. Il est composé de '20 caissons modèle 1827, contenant 570,240 cartouches I8GG, etc. (V. Pièces justificatives n"^ 64, 67. 66, 65, 68.)
25 Août. — L'ordre de toucher trois jours de vivres arrive, mais la pénurie des magasins du 6^ corps est déjà si grande, que l'intendance ne s'exécute qu'avec difficulté.
On vérifie les munitions, on place dans chaque coffre d'avant-train trois obus munis de fusées percuttantes, on augmente les ressources du petit parc et on attend. (V. Pièces justificatives n**' 70, 69.)
26 Août. — A 2 heures du matin, je suis averti du mouvement que va faire l'armée. Nous allons passer sur la rive droite de la Moselle.
Partis à 9 heures, tous les corps se succèdent sur la même route; l'encombrement est extrême et nous n'arrivons prés du fort St-Julien qu'à midi. L'armée entière se masse en avant des glacis. Le temps est affreux, la pluie torrentielle, le froid rigoureux. On bivouaque. (Y. Pièces justificatives n°* 72, 73.)
Pendant cette longue station, les opinions se font jour et se croisent. Les uns pensent que le maréchal fait une simple démonstration afin d'attirer les troupes prussiennes sur la rive droite et de les empêcher d'envoyer des renforts du côté de Paris. Les autres espèrent que, la nuit venue, on repassera rapidement la Moselle pour marcher sur Verdun, etc.
Les généraux en chef se réunissent au château Grimont.
Nous avons entendu affirmer que, dans ce conseil, le maréchal Bazaine avait été d'avis de marcher immédiatement sur Paris; que le général Coffînières s'y était opposé, la ville n'étant pas encore en état de se défendre seule ; que le général en chef de l'artillerie avait rendu compte qu'il n'emportait des munitions que pour deux journées de combat.
Nous nous garderions bien de garantir ces assertions des camps, et nous nous contenterons seulement d'affirmer que, le 26 août, le maréchal Bazaine, avec quarante-deux officiers ou employés en uniforme, suivi de l'escorte, a repris la route de Metz à 6 heures.
Plus tard, nous avons reçu l'ordre de reprendre nos positions de la veille. La route fut si longue, l'encombrement si complet, qu'on ne fut rendu sur l'emplacement des camps qu'au jour.
Pour moi, si je résume cette journée si pénible, je ne crains pas d'affirmer que le maréchal a réellement voulu partir.
Il avait, en effet, replié tous les postes, abandonné tous les camps, réuni tout le monde, et si bien dégarni les zones en avant des forts, que les Prussiens vinrent au nord examiner Woippy, et au sud, dans le Haut-Sablon, brûler la ferme de St-Ladre, en arrière des lunettes de St-Privat.
En communication avec l'Empereur et avec Mac-Mahon, il a dû obéir à des indications ou à des ordres que nous connaîtrons plus tard.
27 Août. — Une nouvelle reconnaissance en avant de nos lignes est nécessaire. Deux escadrons de chasseurs d'Afrique sont chargés de ce soin ; ils fouillent les débouchés de Woippy, les bois voisins de Ladonchamp, et se replient, par un orage épouvantable qui déchire le ciel. La foudre tombe plusieurs fois autour de nos Camps et tue quatre chevaux chez nos voisins les chasseurs d'Afrique.
Dans la soirée, un bruit envahit nos camps; le maréchal
Mac-Mahoii aurait ballu, le 25 août, les Prussiens à Verdun ; il aurait pris 140 bouches à feu, o généraux, tué 35,000 hommes, etc. On remonte à la source, et le soldat coupable de cette odieuse invention est traduit devant un conseil de guerre.
Le canon s'est fait entendre toute la journée dans le Sud, c'est une batterie prussienne qui n'a cessé d'ofïenser les camps du 2^ corps et de couvrir de ses obus les ouvrages de St-Privat et les fermes de Brandin et de St-Ladre.
Le général a complété l'organisation du service ; il m'a prescrit de prendre les mesures nécessaires pour conserver' une discipline inflexible.
J'installe une petite infirmerie pour les hommes malingres et fatigués.
L'intendant autorise l'achat de musettes mangeoires, et passe une revue générale des effectifs. (Y. Pièces justificatives n-74,82, 87,81.)
28 Août. — .Te suis appelé, on va partir. Je fais prendre quatre jours de vivres, compléter les munitions des batteries du 6® corps et du parc.
Je reçois 34 voitures, 1,000,000 de cirtouches 1866, 1 ,600 coups de mitrailleuse, 1 ,200 gargousses pour canons de 4, et enfin une nouvelle batterie de combat, une mitrailleuse, la 9* du 4* régiment, capitaine Bernadac. (V. Pièces justificatives n°» 83, 84, 85, 86.)
29 Août. — Tout reste en suspens ; les ordres de départ ne sont point arrivés. ?ii0us en profitons pour coordonner le parc, dont le commandement est donné à un nouveau promu, le chef d'escadron Jaubert. (V. Pièce justificative n° 88 )
Les vivres diminuent rapidement : la paille est introuvable ; le sel n'existe plus dans les magasins de la place, on ne peut plus s'en procurer à quelque prix que ce soit chez les épiciers de Metz. J'insiste pour en obtenir; ce condiment est indis-
pensable à la bonne alimentation des troupes. (Y. Pièce justificative n° 90.)
30 Août. — Le maréchal Bazaine reproduit les ordres les plus formels pour que chaque soldat conserve intégralement trois jours de vivres de réserve. Il fait annoncer, à minuit, le départ pour le lendemain à midi ; il invite pour la réduction des bagages au rigoureux nécessaire. (V. Pièces justificatives n°' 92, 93.)
Un contre-ordre arrive dans la matinée, mais nous devons continuer à être prêts. Il y a donc entente avec l'intérieur. Nous obéissons à une impulsion dont on attend les ordres. (V. Pièce justificative n° 94.)
Nous allons donc enfin partir et commencer la lutte à outrance et corps à corps. Notre armée est bonne, nos troupes aguerries par les combats des '14, 16 et 18, nos chevaux ont repris leur vigueur ; les forts doivent avoir reçu leurs approvisionnements de guerre. Enfin la France nous attend ! Où sont nos armées? Mac-Mahon, de Failly, Douay? Ils nous tendent la main.
Le maréchal Bazaine doit tout savoir ; s'il a hésité, c'est qu'il attend un signal. Que Dieu nous accorde un seul jour de victoire, et nous serons invincibles pour le salut de la patrie.
31 Août. — L'armée se met en marche à l'aube, les quatre batteries de la réserve, à 7 heures du matin ; mais les mêmes difficultés de route se représentent. L"état-major général n'a pas changé les itinéraires, et nous n'arrivons sous le fort St-Julien qu'à deux heures. Plus de six heures de marche pour faire un peu plus de trois kilomètres.
L'armée est en bataille ; le 6^ corps en avant du fort St- Julien, le 4^ à sa droite, le 3^ devant Noiseville, Montoy, Borny; le 2" corps en seconde ligne et la Garde en réserve.
Depuis le point ilu jour, les canons de St-.luiien ont essayé fie réveiller l'ennemi. Des pièces de 24 court, conduites sur la route de Boulay largement en avant de Grimont, ont lancé des obus dans les camps de Ste-Barbe et Cheuby.
Le 18* bataillon de chasseurs (division Montaudon, 3* corps) s'est avancé sur la route de Sarrelouis ; vainement il s'est emparé des bois de Borny après un combat assez vif; l'ennemi ne veut pas attaquer; il nous attend. Il est 3 heures et demie ; le maréchal Bazaine donne l'ordre d'avancer, et l'affaire s'engage de la Moselle à Coincy.
A notre droite, le 3'' corps débouche de Lauvallière, enlève d'abord un poste fortifié établi sur la route de Sarrebruck, puis le 95^ régiment d'infanterie, brillamment conduit par son colonel, Davoust d'Auerstaedt, s'élance à la baïonnette sur les barricades de Noiseville et s'y établit solidement.
Pendant que les Prussiens se retirent en désordre avec leurs batteries de soutien, le '6\^ régiment se prolonge et occupe le château d'Aubigny. Les dragons de la division Clérembault dépassent Colombey et Coincy, puis, soutenus par la brigade Lapasset qui prend l'offensive, ils assurent l'extrême droite sur les plateaux de Monloy.
Au centre de l'armée française, l'artillerie du 'i^ corps, protégée par un bataillon de chasseurs, avance par échelon. Vers les G heures, son feu redouble d'intensité; les Prussiens plient, la nuit arrive et le temps presse. Les généraux Changarnier et Lebœuf sont au plus fort de l'action ; ils lancent les troupes, qui enlèvent à la baïonnette le village de Servigny. Le 43* régiment se distingue ; le G*, guidé par le colonel Etienne, force les barricades, et du même élan s'empare de plusieurs batteries prussiennes.
Sur la gauche, le maréchal Bazaine demande les pièces de 12 de la réserve; le commandant Brunel amène la batterie Lequeux, que le colonel Vasse-St-Ouen place sur la route de Boulay, en avant de Grimont. Le général Soleille leur près-
crit de faire taire les batteries de Poixe et Servigny, et de conserver leur position. Le feu commence à 3 heures et demie ; il est appuyé par celui des batteries Florentin, Leclerc, de Reynaud, Bellorger, etc.
A 4 heures, le maréchal Canrobert engage la l'^ brigade Péchot delà l''' division ; appuyée par l'artillerie Vignotti, elle enlève les villages de ChieuUes et Vany, et arrive nuit noire sous les murs de Failly.
Le 9® bataillon de chasseurs, placé sur la rive gauche de la Moselle, prolonge les tirailleurs prussiens de la rive droite, les saisit de flanc, et, sous la concentration de ses feux, les repousse au-delà des Maxes, jusqu'au camp de Malroy.
La nuit n'arrête pas la lutte qui se continue partout ardente et acharnée. L'horizon est éclairé par l'incendie des villages de Rupigny, Vrémy, etc.
Les troupes ennemies, averties depuis l'aube, arrivent de de toute part, de Malroy, Retoufay, Cheuby et du sud ; elles se fortifient à Ste-Barbe et Failly, coupent la route de Boulay par de nombreuses batteries. Enfin, à 10 heures, elles réussissent, par un violent retour offensif, à reprendre Servigny, qu'on n'a pas fait fortement occuper, et les bouches à feu prises qui n'ont point été enlevées.
Le calme se fait peu à peu, la nuit se passe sous les armes; mais à l'aube, les Prussiens qui ont reçu de nouveaux renforts de Maiziéres, Peltre, Ars et Corny, reprennent l'ofïensive.
A l'aile gauche, les tirailleurs du 6" corps, soutenus par les batteries de la première division et par celles de la réserve, repoussent toutes les attaques.
Au centre, le 4'' corps garde ses positions.
A droite, des batteries de position établies pendant la nuit à Ste-Barbe, Servigny, Retoufay et Flanville, écrasent Noiseville.
La situation est grave : deux corps français seulement sérieusement engagés, et trois solutions possibles.
Faul-il percer et partir sur Paris ; prendre simplement Ste- Barbe, ou enlin rentrer sous Metz? L'anxiété de Tarmée est extrême. Le maréchal Bazaine se décide. Il refuse de prendre Ste-Barbe, qui est à 8 kilomètres et qu'il faudrait abandonner plus tard. Il ne veut pas engager toute l'armée pour forcer le passage vers le nord ; il ordonne la retraite.
Le canon continue à gronder jusqu'à midi, puis il s'éteint. Les troupes prussiennes se retirent vers Malroy, Ste-Barbe et Clieuby, et les divisions françaises reviennent sur leurs anciens camps.
Le soir, sous la tente, les réflexions sont poignantes ! Rentrer sous Metz, c'est diminuer le moral de l'armée; c'est la mort de nos chevaux, la destruction de nos cadres, la perte de tout le monde, de la place, avec un avenir horrible à bref délai. Partir était donc une nécessité. Que Dieu nous protège î nous en avons grand besoin.
2 Septembre. — Un général en chef doit être impénétrable ; mais il y a des moments où il doit se mettre en communication avec son armée, vivre de sa vie, se montrer dans les camps, etc. Avant comme après les combats du 31 août et du 1®"" septembre, le maréchal Bazaine continue à être invisible pour tous. Le maréchal Canrobort essaye de combler cette lacune. Par son ordre du 2 septembre, il félicite les troupes et les compagnies de partisans. Il renouvelle aussi les prescriptions les plus minutieuses pour la salubrité des camps. J'entends dire que les ambulances de Metz sont encombrées; que nos médecins du G" corps vont tous les jours, de midi à 5 heures, panser les blessés du Saulcy; enfin, que la société de Metz se signale par son dévouement et ses sacrifices. (V. Pièces justificatives n°' 97, 98.)
Il n'y a qu'un cri dans l'armée : les femmes de Metz sont admirables! Rien ne leur coûte, rien ne les rebute. Par tous les temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, ces êtres
faibles, au grand creur, ne reculent devant rien et pansent les blessés. L'horreur des opérations les plus douloureuses ne les ébranle pas ; elles sont infatigables. Luttant sans relâche avec la mort, elles lui arrachent quelques blessés, adoucissent les derniers moments des autres et soignent tout le monde.
Chaque jour, le général de Berckheim fait connaître noire désir de partir. Il m'envoie chercher à Metz, au dépôt du 1" régiment d'artillerie et à la commission d'achat de Chambières, les chevaux susceptibles d'améliorer nos attelages. J'en prends onze que nous versons dans nos cadres.
Attendre! toujours attendre! c'est détruire notre artillerie, c'est la mort lente contre laquelle nous réagissons sans merci.
3 Septembre. — Le général Decaen, l'ancien cofnmandant en chef du 3^ corps k la bataille de Borny, est mort hier. Il laisse des regrets universels.
J'apprends par le retour du rapport que les approvisionnements en moutons, vaches et bœufs sont épuisés. Les hommes toucheront dorénavant 350 grammes de viande de cheval. Les animaux, qui ne reçoivent plus de paille et de foin, seront aussi réduits, à partir de demain, à 5 kilogr. d'avoine j3ar jour. [}. Pièce justihcative n° 101 .)
En arriver là, c'est abandonner l'artillerie de campagne, c'est avouer qu'on est résolu à s'éterniser à Metz, à subir un siège, et qu'on ne veut conserver les chevaux que pour l'alimentation des troupes.
Tout est contradiction autour de nous!
4 Septembre. — Le général de Berckheim est infatigable. Il a examiné aujourd'hui toutes les batteries du 6^ corps d'armée, toutes les munitions et les effectifs reconstitués. Il nous a recommandé d'être prêts aux événements décisifs qui ne peuvent tarder. Il m'a engagé à acheter tout ce qui pourrait aider à l'alimentation des hommes et des chevaux. (V. Pièces justihcatives n"^ 100, 99, 102.)
Je me rends dans les villages voisins ; je termine par Tignaumont, Plappevilie, et j'acquiers la certitude que tout achat est devenu impossible.
Un gigot de mouton vient d'être payé t\ fr. 50, la viande de bœuf 6 fr. le kil., les œufs 6 fr. la douzaine, les pommes de terre 10 c. la pièce. Le sel et le sucre sont introuvables. Les souffrances et les privations sont déjà bien grandes pour tout le monde.
Quelques officiers ont acheté directement des denrées à des prix insensés. Ils sont blâmés. Il faut vivre avec ce que l'on reçoit. On ne peut pas même recompléter le lard en réserve (jui a été consommé le 31 août et le 1" septembre. Il n'en existe ()lus en magasin.
Le maréchal Bazaine fait savoir par le rapport : « Qu'il « n'accordera à l'avenir de décoration qu'aux officiers qui « réussiront dans leurs entreprises, ou qui auront obtenu « un succès, quelque léger qu'il soit. » Cette décision soulèvera des orages, des émotions très-vives; son application pourra même amener de grandes injustices. Ce n'est ni le lieu ni le moment de la discuter. Je garde ce document pour moi seul.
5 Septembre. — Le 5 au matin, on signale une animation extraordinaire chez les troupes prussiennes; on aperçoit sur toutes les hauteurs du côté de Gravelotte, Woippy, Ladonchamp, des drapeaux, des signaux; on entend des coups de canon dans la direction des camps de Maizières et de Malroy (1).
Le maréchal Canrobert donne l'ordre à la réserve d'armer immédiatement la batterie de la croupe de Woippy, située
(1) Nous avons appris plus lard, après le siège, qu'ils se réjouissaient des événements de Sedan.
aux avant-postes. J'envoie le lieutenant Thorel et 60 hommes couper des bois et faire des gabions ; 25 artilleurs, sous les ordres de MM. le commandant Branel, le capitaine Pesret et le lieutenant Rivot, préparent les embrasures. Les fantassins nous aident; 4 embrasures franches et 4 autres à barbette avec les plates-formes sont achevées en 4 heures.
Le général convoque à midi le conseil de tous les commandants de l'artillerie. Nous demandons tous à garder provisoirement l'armement que nous possédons. Nous prenons connaissance des pertes subies par les troupes de l'artillerie, depuis le début de la campagne, pour les 2% 3**, 4% 6^ corps, pour la Garde. Les officiers ont largement payé leur tribut : 20 p. °/o ont été tués ou blessés; 1,336 hommes, 1 ,442 chevaux sont hors de combat. On a consommé 10,900 coups de canon de 12 et 3,284,000 cartouches modèle 1866. (V. Pièce justificative n° 108.)
Le général nous annonce que l'on ne tardera pas à marcher à l'ennemi; il faut donc donner aux officiers sous nos ordres les prescriptions les plus minutieuses en vue des combats que nous allons livrer.
Rentré au camp, je rédige une instruction qui est mise à l'ordre des batteries de la réserve. (Y. Pièce justiticative n" 109.)
La ration de viande sera réduite à 300 grammes à partir du 6 septembre. (V. Pièce justificative n° 106).
En ville, le beurre frais coûte 24 fr. le kil., le foin plus deoOfr. les 100 kil.
6 Septembre. — La ration d'avoine est encore réduite à 4 kil. oO; c'est avancer la mort de nos chevaux.
On renverse les arbres qui bordent les routes. (V. Pièce justificative n° 110.'
Le général de Berckheim me confie que nous allons enfin attaquer cette nuit du côté de Ladonchamp. Je fais ouvrir
plusieurs routes déboucliaut de nos camps sur la route de Thionville. Nous sommes prêts. (V. Pièces just. n°' 1 1 1 , 112.) A 7 heures du soir, le maréchal Bazaine reçoit un parlementaire qui lui annonce la remise de 600 prisonniers français à Woippy. Il donne Tordre de suspendre les préparatifs d'attaque. \. Pièce justificative n° 113.;
7 Septembre. — Les prisonniers français annoncés ont été remis celte nuit aux avant-postes. Je les vois traverser nos camps. Ils annoncent un ellroyable désastre. L'armée du maréchal Mac-Mahon, après trois jours de combat, aurait été détruite le h"" septembre sous les murs de Sedan. L'Empereur, après avoir capitulé, serait prisonnier de guerre ; le maréchal de Mac-Mahon serait grièvement blessé. Ce récit est impossible!
8 Septembre. — .l'ai demandé à aller à Metz ; j'avais soif de nouvelles. Je rentre écrasé sous le poids de tout ce que je viens d'apprendre. Les prisonniers assurent de nouveau que l'armée de Mac-MahoFi s'est battue trois jours; que le général de Failly s'est encore laissé surprendre ; que l'on a été entouré par deux armées, coupé de la Belgique et écrasé ; •pie l'Empereur a capitulé et qu'il est prisonnier de guerre en Allemagne.
Un autre bruit se croise avec le premier et s'affirme hautement : à la nouvelle du désastre de Sedan, les Chambres françaises ont déposé rEm|)ereur, et les Parisiens ont ensuite tout renversé et établi un Comité de défense.
Le Préfet de Metz, M. Odent, et le secrétaire général, M. Provost, ne savent rien d'officiel.
Huit heures du soir. — Je suis seul sous ma tente; le temps est alTreux , il tombe des torrents d'eau ; tout est triste autour de moi.
Pauvre France! tu avais besoin d'une épreuve; ta vie poli-
tique était si superficielle ; tes législateurs, députés et sénateurs, savaient si peu voir la vérité vraie ! Ils t'ont caché tes plaies, tes imparfections et ta faiblesse.
Pauvre patrie! mal renseignée, plus mal servie encore, te voilà pour longtemps plongée dans des jours d'angoisses et de douleur.
Que de raisons pour se replier et prier ! C'est aujourd'hui la fête de mon village et du sanctuaire de Notre-Dame de Fresneau. Tous nos amis, toutes nos familles pensent aux malheurs des temps et à nous tous qui sommes loin. Unissons-nous à eux, et, puisque nous croyons à un seul Dieu tout-puissant et préservateur, demandons-lui de sauver la France et ses enfants; olïrons-lui nos efforts, notre vie, et, fortifiés par cet élan du cœur, chassons l'ennemi qui offense notre sol, et relevons le drapeau toujours si ferme dans le passé.
Les temps sont bien durs et difficiles. Les malades meurent par centaines. L'alimentation des soldats et des officiers commence à être un problème. Le beurre coûte 60 fr. le kil.; une belle vache a été vendue hier 2,500 fr., un jambon 90 fr., un cochon 630 fr. On ne peut plus trouver de paille pour les infirmeries et les ambulances.
La situation générale est affreuse.
9 Septembre. — Le maréchal Bazaine, pour utiliser toutes les ressources trouvées dans la ville de Metz, fait ajouter du seigle à l'avoine des chevaux ; la proportion sera de un cinquième; le mélange sera fait dans les batteries, au moment du repas des chevaux. (V. Pièce justificative n° 113.)
A partir du 10, et jusqu'à l'épuisement du foin qui existe encore dans la place de Metz, il sera donné 1 kil. de foin en remplacement de I kil. d'avoine. (V. Pièce justilicat. n° 120.
Les proportions générales seront :
/ avoine
J'oiir la ration de i- k. 300 : j seigle 0,70
2,80 0,7C foin 1k.
La viande manque; on donne l'ordre à chaque régiment de cavalerie de fournir 40 chevaux par jour, en commençant par ceux qui sont hors d'état de servir, et en complétant le nombre demandé au moyen des désignations faites parmi les chevaux les moins valides. (V. Pièces justificat. n°' 1 16, 1 19.)
L'intendance générale de l'armée est charcée de récrulariser le service.
Le général de Berckheim me charge de lui indiquer pour les 4 batteries de la réserve : 1° le nombre des chevaux bons; 2° celui des médiocres à utiliser plus tard pour les vivresviandes ; 3° le nombre des mauvais à abandonner immédiatement aux intendants. V. Pièce justificative n° 110.)
Une grande partie des Prussiens campés sur la rive gauche de la -Moselle s'avance sur la rive droite; des concentrations nouvelles semblent se préparer en avant de notre front. Le maréchal Canrobert fait envoyer une demi-batterie avec ses munitions faire un service de garde dans notre batterie de W'oippy ; puis, comme tout l'horizon reste calme, il la fait rentrer au camp avant la nuit.
La pluie <'St torrentielle, le temps est affreux; nous prenons notre repas du soir, quand, à G heures et demie, commence sur toute la circonférence de Metz une canonnade des plus vives.
Les forts répondent de toutes parts et sur tous les secteurs de la défense. Nous prenons les armes, et nous assistons à cette bataille nocturne. Quelques obus arrivent dans les camps de la I" division; un projectile louche la toiture de la maison du maire de Plappevillc; puis nos adversaires cessent leur feu. On les imite ; le calme renaît, et nous rentrons dans nos lentes, mouillés et transis.
Effort sans portée ! canonnade sans but. ÎSous ne pouvons deviner le mobile qui vient de guider les Prussiens.
11 Septembre. — Le maréchal Bazaine fait remplacer un tiers de la ration d'avoine par des graines de sorgho, de minette, de millet, etc. C'est la fin de nos attelages; j'en rends compte, et j'adresse au général la situation exacte de nos chevaux. (V. Pièce justificative n° 122.)
En général, nos chevaux changent beaucoup, et chaque jour la différence est sensible. L'alimentation est insuffisante, et les pluies amènent l'anémie et la décrépitude. Les deux •batteries de mitrailleuses dont la remonte a été excellente, sont encore en bon état; mais, dans les deux autres batteries, il y a déjà beaucoup de mal qui deviendra rapidement apparent. Il faut les ménager ou les améliorer.
Je rends compte de cet état progressif pour qu'on ne soit pas surpris des pertes prochaines qui s'annoncent dans nos effectifs. (V. Pièce justificative n° 123.)
Ces jours derniers, le général L'Admirault, commandant le 4^ corps, a cru pouvoir mettre à l'ordre de l'armée plusieurs officiers. Le maréchal Canrobert a réclamé trés-vivement l'exécution du règlement qui ne donne ce droit qu'au général en chef de toute l'armée du Rhin. Le maréchal Bazaine a partagé cet avis, et on a adressé à tous les généraux du 6* corps la dépêche suivante :
« Général, le maréchal commandant en chef fait connaître, « sous la date du 9 septembre courant , qu'il se réserve « exclusivement, à l'avenir, le droit d'user des pouvoirs que « l'art. 138 du règlement du 3 mai 1832 confère, au sujet « des citations, au général commandant en chef.
« En conséquence, lorsque vous jugerez qu'un militaii-e » sous vos ordres a acquis des droits à une citation à l'ordre « de l'armée, vous voudrez bien me faire parvenir, pour être « transmises au commandant en chef de l'armée, les pièces
« et rapports prescrits par l'article précité. Les citations à
« l'ordre de l'année prononcées dans cette forme auront
« seules une valeur légale, et pourront seules être inscrites
« sur les états de services.
« Le maréchal d$ France commandant le 6« corps, « CaN'ROBERT. »
Le général de Berckheim, pour satisfaire à ces prescriptions, demande mes propositions. Je les lui adresse pour quelques officiers, un sous-offîcier et un sous-chef artificier.
L'état sanitaire de la réserve est encore bon. Je n'ai par jour qu'un seul homme à envoyer aux hôpitaux et deux autres à notre petite infirmerie.
Les dyssenteries et les douleurs dominent.
Les nouvelles politiques et militaires s'afïîrmen'. tous les jours. Le mal ne doit pas être aussi grand qu'on l'annonce. La France restera grande, entière et fiére.
Mes artilleurs n'osent me questionner. Ils me sondent du regard. Ils sont unis, disciplinés et bons; ne songeons qu'à eux et crions-leur : Courage !
Le maréchal Canrobert convoque pour le 13 septembre, à huit heures du matin, une députation de tous les régiments sous ses ordres. Je dois emmener avec moi le plus ancien de chaque grade. Il veut sans doute nous parler des événements politiques et de l'avenir. (V. Pièce justifiCMtitive n" 124.)
L'allaiiue préparée pour le 6 a été remise; qu'allons-nous faire? Attendons.
13 Septembre. — 10 heures. — Le maréchal vient de nous parler ; voici ce qu'il nous a dit :
(( Messieurs, il paraît qu'à Sedan notre armée a encore été « surprise, et qu'après trois jours de combat elle a été forcée « de se rendre. L'Kmpereur serait, dit-on, prisonnier en
« Allemagne; l'Impératrice, en Espagne ou en Angleterre. « On ajoute aussi qu'à la nouvelle de ces événements désas- « treux, tous les pouvoirs publics ont été renversés, et que « la direction des affaires a été prise par une commission « dite de la Défense nationale. A la tête de ce gouvernement, « se trouverait un général honorablement connu, et aussi « MM. Jules Favre et Picard, etc., et enfin des notabilités « dont l'appréciation est généralement moins goûtée, MM. « Rochefort, etc. ^S'ous n'avons point de certitude; ces affir- « mations cependant paraissent fondées.
« Pour nous, soldats, nous devons rester unis; nous avons « à notre tête un chef connu ; il a ses projets; c'est un homme sur lequel l'armée peut compter. Au moment opportun, il saura la diriger. Aujourd'hui, notre rôle est évident; nous n'avons qu'à attendre; nous représentons une force imposante, la seule armée organisée de la France ; nous sommes appelés à lui rendre de grands services. Nous avons des vivres pour longtemps; notre présence ici est des plus utiles; nous immobilisons une armée formidable. Du reste, les généraux d'artillerie et du génie vont, dans chaque corps, tracer de nouvelles lignes de défenses en avant de nos fronts ; ils construiront des batteries, et je leur donnerai tous les travailleurs dont ils auront besoin. Jamais l'ennemi n'osera nous attaquer dans nos positions défensives ; s'il l'osait, s'il s'avançait entre les forts St-Julien , St-Quentin, des carrières, les redoutes Chambrières et les remparts, nous saurions l'écraser.
« Prenons patience ; quoiqu'il arrive, jamais notre armée ne subira la moindre humiliation, et nous partirons de Metz le front haut, portant glorieusement le drapeau de la France. »
L'état-major du 6® corps a ajouté tout bas : que les parlementaires prussiens ont donné à entendre qu'une révolution sociale a éclaté à Paris; que des bandes en délire ont pillé et
brûlé les quartiers les plus riches de la capitale, et qu'après une lutte terrible, semblable à celle des journées de juin 1848, les bourgeois de Paris ont appelé à leur secours le Prince Royal de Prusse, qui a dû faire son entrée à Paris le 12 septembre, au matin!!!
Ce sont des bruits prussiens dont il faut se défier comme de déplorables ruses de guerre. Faisons appel à la raison et à l'avenir.
Tout continue à être contradiction autour de nous. Le maréchal Canrobert vient de parler en homme de cœur; sa voix vibrait, il était ému.
Il nous a dit que le maréchal Bazaine avait ses projets, (|i]'il fallait savoir attendre....; mais tout cela, c'est l'annonce d'un changement de plan de campagne; c'est renoncer à s'éloigner du camp retranché de Metz. Fortifier nos lignes que les Prussiens ne songent pas à attaquer, s'éterniser devant la ville, c'est la mort de notre artillerie, de notre cavalerie; c'est, plus lard, l'affaiblissement des hommes ; c'est, enfin, la destruction certaine de l'armée du Rhin et sa ruine!!
Midi. — L'ordre du lî se|)tembre arrive. Il réduit la ration de nos chevaux à S'', 500, c'est-à-dire à mourir de fiim. (V. Pièce justificative n° 126.)
avoine tk.
Pour la ration de 3 k. 500 : { foin 1k.
son 0,500
« Le blé sera employé à la nourriture des chevaux, en le « mélangeant, tant que ce sera possible, soit avec du seigle, « soit avec de l'avoine, etc. La ration journalière de pain « sera réduite à 300 grammes, et, par compensation, celle « de viande sera portée à 400 grammes, tout en maintenant » la ration de vin. » (V. Pièce justificative n" 126.)
Toutes ces décisions sont contradictoires.
J'envoie au général ma situation exacte; la voici :