‹ 1870Chapitre 132 sur 155 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Adressée au ministre de la (juerre en Saxe, général Brandenstein, par le lieulenant-rolunel de Momllisam.

Lùbau, 'J8 février 1871.

Général,

Je viens de recevoir les deux dépêches qui annoncent la signature des préliminaires de la paix et les conditions exigées par le comte de Bismarck. Elles m'infligent la plus poignante douleur.

Jamais l'Assemblée constituante ne ratifiera une semblable convention, à moins que notre patrie ne soit brisée, et qu'il n'y ait plus chez nous que des ruines. A la distance où je suis placé, je ne puis juger de l'étendue de nos ressources, ni des actes de mes concitoyens ; mais je ne pourrais plus faire appel à votre estime, si je ne protestais pas de toutes mes forces contre tout ce qui se décide aujourd'hui.

Je suis obligé d'avouer que le peuple français s'était trop désintéressé des affaires publiques, qu'il s'était endormi dans les douceurs d'une vie facile, que le patriotisme avait faibli devant la jouissance des satisfactions matérielles, qu'une obéissance passive, absolue, était devenue le mot d'ordre de ceux qui tremblaient de voir compromettre les situations acquises. La France s'était abandonnée à des mains coupables, qui n'ont su durer que par des expédients conduisant à des abîmes.

Votre nouvel Empereur avait une belle occasion. Général, d'être vraiment grand, de nous endormir encore et d'empêcher notre réveil national. Il n'avait qu'à .se contenter de nos miUiards, de ses étourdissantes victoires, et nous laisser à nous-mêmes. Nous serions

peut-être bien vite retombés dans notre océan de jouissances faciles, et dans notre vie si douce des temps pii^sés.... Heureusement pour MOUS, M. de Bismarck n'a pas vu la conséquence de la paix qu'il nous impose. Cette paix, c'est une douleur intolérable qui vibrera dans nos cœurs tant qu'une goutte de sang coulera dans nos veines ; cette paix, c'est un spectre vivant qui va faire renaître toutes nos vertus patriotiques, qui va nous donner le courage de couper franchement, sans hésitation, tout ce qui est faible, inutile ou mauvais ; cette paix, c'est pour nous le devoir érigé en système, c'est le réveil, c'est le sacriiice, c'est la vie nouvelle, dure, pénible, austère, mais forte; cette paix, c'est notre France régénérée, c'est le peuple, celui des chaumières, des ateliers, des châteaux et des villes, redevenu maître de lui-même. C'est apprendre à tous que les souverains, les habiles et les fous ne seront plus maîtres de faire ce que l'amour de la patrie, la sagesse, la logique, la raison et la sécurité de tous, réprouvent. C'est éteindre nos discordes civiles, c'est tuer toute tyrannie sociale, extravagante ou capricieuse, qui serait la vie brutale. C'est renverser à jamais toute dictature qui contraint sans obUger. Cette paix, c'est le gouvernement de la France repris par elle-même ; non par des rassemblements numériques d'individus, de volontés, mais par tous ses enfants, qui vont se réveiller avec le sentiment de l'amour de la patrie et avec les liens irrésistibles qui découlent sagement des droits de tous et des intérêts légitimes de tous. C'est le plus grand nombre intéressé à la chose publique, avec la liberté de tout dire et la responsabilité de tout décider. Ce sont toutes les individuaUtés faisant la force du pays par l'union, le culte du devoir, le respect de l'autorité choisie, la subordination, la discipline, sans lesquels il n'y a pas de grands peuples et pas d'armée ; et quand il y aura à redresser j à briser ou à faire, ce sera l'umvre virile et forte de la nation entière.

Mûris parle spectacle effrayant de nos malheurs patriotiques, nous allons rentrer dans nos villages ou dans l'armée avec une seule pensée, la grandeur de la France. Nous allons nous dévouer à cette tâche avec une volonté inflexible, ' décidés à répudier tout sentiment autre que le sentiment exclusif du palriotisme le plus vrai.

Notre transformation sera bientôt complète. Convaincus de la nécessité de la responsabilité individuelle de tous, nous allons essayer de fonder un gouvernement sage, pratique et fort. Nous ferons passer nos enfants par rinstruction obligatoire la plus large, par la rude école du soldat. L'ardeur sera vive, l'élan irrésistible, (iévreux, et il ne s'arrêtera pas tant que la blessure sera au cœur et que nous

entendrons le cri d'appel de nos frères de l'Alsace et de la Lorraine.

Les victoires de la Prusse l'empêchent de voir les larmes et le sang dont elles sont faites. Ces victoires passionnent vos peuples, elles éloignent vos embarras intérieurs, elles empêchent de voir que la paix d'aujourd'hui n'est qu'une trêve qui se résume pour nous en trois pensées terribles : Réiiirj nation, Réveil et Revanche.

La Prusse n'a pas compris qu'elle allait forcer les Français de toute condition, sans acception de parti, de naissance ou de race, à travailler au salut et à la résurrection de la patrie. La Prusse va nous rappeler qu'il faut toujours être prêts à offrir nos fortunes, nos enfants et nos vies pour le combat, et pour que le lendemain soit de nouveau prospère, pacifique et glorieux.

Je fais appel à vos souvenirs, Général ; vous avez bien voulu me faciliter l'étude de l'Allemagne. J'ai loyalement constaté les qualités caractéristiques de vos populations, admiré les résultats merveilleux qui ont été la conséquence de vos labeurs, de votre persévérance, de vos anciennes épreuves de 180G et d'Iéna. Mais je n'ai jamais cessé aussi de protester contre ce que je croyais mal ou inoui.

Vous ne serez donc pas étonné de mon cri de douleur d'aujourd'hui. Si cette trêve se signe, je ne vous dirai pas adieu, mais au revoir. J'ai eu l'honneur de commander l'artillerie française le 18 août à St-Privat contre celle de la Garde royale de Prusse et contre l'artillerie de la Saxe. J'espère bien vivre encore assez longtemps pour me retrouver en face d'elles ; et les yeux fixés .sur les exploits de nos pères, j'ai la confiance que le passé nous répond de l'avenir.

La Prusse nous considère comme une nation dégénérée, endormie. M. de Bismarck nous juge plus mal encore, car il croit pouvoir sans danger nous imposer des conditions doublées de fer rouge.

Vous voyez, Général, la douleur que j'en éprouve; croyez qu'en France il n'y aura plus qu'un faisceau de cœurs et de volontés pour le réveil et la revanche.

Je suis, Général, avec un très-respectueux sentiment d'estime pour votre caractère personnel.

Votre trè.s-humble serviteur.

DE MOMLUISANT,

L'-colonei d'artillerie.

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