‹ 1870Chapitre 8 sur 155 · AVOINE · texte numérisé non relu

AVOINE

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18 Octobre, 7 heures. — Le général Boyer est arrivé cette nuit, et le maréchal Canrobert vient de faire appeler le général Bisson, qui a conseillé de partir et demandé le commandement de l'avant-^arde.

L'inquiétude des officiers et l'anxiété des troupes sont ex-

trêrues; une étincelle enlèverait tout le monde, la discipline seule les domine.

10 heures. — Un coup de canon a été tiré à 8 heures et demie ! le premier depuis le 13; il a été suivi d'une canonnade très-forte....; puis, le silence est devenu complet.... Quelles alternatives !

Midi. — Le général de Berckheim réunit tous les commandants de batteries du 6^ corps. Il donne l'ordre de n'introduire dans les batteries de marche que les éléments les meilleurs, et d'armer dans la journée le reste de nos effectifs avec des fusils modèle 1866. Les deux batteries de mitrailleuses seront suivies de deux caissons de munitions.

11 ajoute que la mission du général Boyer a échoué, que les maréchaux sont en conseil, et qu'il faut redoubler de courage, de persévérance et d'énergie.

2 heures. — Le maréchal Canrobert a convoqué tous les chefs de corps pour % heures. Je me suis placé au 3^ rang, puis, avec l'aide du commandant Jaubert, j'ai sténographié, pour ainsi dire, le discours du maréchal qui était impressionné, ému, et qui a parlé lentement. Voici ce qu'il nous a dit :

« Vous connaissez tous la situation de l'armée française, « ce qu'elle a fait. Après les échecs de Sedan, des armées « françaises secondaires ont essayé de se constituer, et elles « ont toutes été repoussées. A Paris, les troupes ont voulu « sortir, et elles n'ont pu arriver qa'à des engagements sans « résultats décisifs. Les troupes prussiennes forment un étroit « blocus, très-rigoureux, autour de la capitale ; il sera con- « tinué jusqu'à la reddition de notre Paris, que le roi de « Prusse a déclaré ne pas vouloir bombarder, parce qu'il « contient des objets d'art et des richesses uniques pour « l'humanité.

« Les Prussiens ont plus d'un million d'hommes répandus

« partout en Franco. Lue armée d'observation concentrée à « Chàlons-sur-Marue a marché contre l'armée de Lyon , « commandée par le général d'Aurelle de Paladines. Les « Français, après deux jours de combat, à Arthenay, près « Orléans, ont été forcés de se replier et de repasser la Loire, « et l'armée prussienne victorieuse est allée à Orléans, à « Tours; elle est peut-être aujourd'hui à Bourges, centre de « nos établissements importants.

«' Le gouvernement de la Défense nationale a dû se diriger « sur Pau, où il doit être maintenant.

« Le général Boyer, chef d'état-major du maréchal Ba- « zaine, a été envoyé auprès du Roi, pour lui dire : Tout « paraît effondré en France, quels sont vos projets? Que " voulez-vous faire? Voulez-vous une convention utile au « pays, à cette belle France qui n'a plus personne pour la « diriger?

« Le Roi a répondu : Je désire vivement traiter et me « retirer ; mais je ne vois aucun pouvoir régulier avec qui je « puisse le faire. Je prendrai, au besoin, mes quartiers « d'hiver en France, si personne ne peut me donner les ga- « ranties loyales d'un traité.

« Le maréchal Bazaine n'avait pas l'autorité de traiter pour « le pays tout entier, et son aide-de-camp, pas davantage. « Le maréchal vient donc de renvoyer, hier, son aide-de- « camp, avec la nouvelle mission de se mettre en rapport avec « le seul gouvernement que le roi de Prusse veut reconnaître « et qui existait alors : la Régence. Il va lui dire de traiter <( immédiatement pour la France, ou de nous rendre tous « libres de nos actions.

« Si ce gouvernement traite, nous irons en France, nous « sortirons d'ici pour l'ordre de toutes choses. Il faut donc « attendre ; mais pour attendre, il faut expliquer aux troupes « la situation réelle. Nous avons épuisé toutes nos ressources : « nous n'avons plus de pain. Il nous reste de la viande, du

« vin, de l'eau-de-vie. Il faut que tout le monde comprenne « que ce n'est que par une attente de quelques jours que nous « rendrons possible la reconstitution d'un peu d'ordre dans « le pays.

« Il faut que tout le monde sache que la France est par- « tagée en beaucoup de zones, et divisée partout. Le gouver- « nement de la Défense nationale était si divisé, que Garabetta (( est parti en ballon pour le rejoindre; tombé dans l'Artois, « il s'est dirigé avec ses collègues vers le Midi, et le roi de « Prusse, qui ne peut bâtir sur le sable, ne saurait les écouter.

« L'ordre matériel est partout troublé; les uns, comme la « Normandie, Rouen, le Havre, Versailles, ont appelé à leur « secours les Prussiens qui y tiennent garnison par moitié « avec la garde nationale.

« Les autres, cornme la Bretagne, sont soulevés contre des « envahisseurs protestants. A Lyon, régne le drapeau rouge, « et à Marseille, le désordre et l'anarchie.

« Il ne reste rien debout en France, et tous les gouvernef( ments localisés, sans force et sans moyens d'action, ne pré- « sentent qu'une impuissance avec laquelle le roi de Prusse « ne veut pas traiter.

« Il ne reste donc, pour le moment, qu'une corde à tenter, « celle qui existait avant le 4 septembre, et que le Roi re- « connaît seule : la Régence avec les deux Chambres assem- « blées.

« Le pays parlera plus tard et décidera de lui; aujourd'hui, « le peuple n'a pas de représentants nouveaux. Le roi de « Prusse avait voulu aider aux élections nouvelles; elles ont « été arrêtées par ceux qui les avaient convoquées; le gâchis, « le cahos régnent partout en France, et, dans cet état, le « général en chef s'est demandé quelle espèce de service nous « pourrions rendre au pays ; nous réalisons le seul ordre « organisé en France, la seule force constituée. Si nous « croulons, tout est fini, et une révolution sociale, débor-

« dant de toutes parts, va tout livrer sans rémission aux « envahisseurs.

« La France est seule; les puissances étrangères ne disent « pas un mot, et nos nouveaux hommes d'Etat, aux belles « paroles et au beau langage, n'ont su que détruire sans rien « fonder.

« j\ous pouvons pleurer sur notre belle France, tout est « rasé autour de sa capitale, et tous ses amis l'abandonnent. « Il n'y a pas jusqu'à l'Italie, qui nous doit son existence, « pour qui nous avons commencé cette route si rude de dou- « leurs et d'épreuves, et qui ne nous renie audacieusement ; « elle fait plus, elle ose redemander la Savoie, Nice et la « Corse, et signer son infamie en nous donnant le coup de « pied de l'âne.

« En résumé, nous sommes en face d'un océan d'hommes et « d'une invasion de barbares; il n'y a plus que deux routes « à suivre :

« Ou bien nous abandonnerons le pays et toute chose pour « essayer de gagner le Luxembourg, et nous ne laisserons en « France que des ruines ; ou bien nous essayerons de recons- « tituer quelque chose.

« Le maréchal Bazaine pense qu'il faut se cramponner à « cette idée, et qu'il faut attendre que le gouvernement de la « Régence, le seul accepté et reconnu par le roi de Prusse : « 1° ait pu traiter avec le roi Guillaume, ou 21° se prononcer, « pour nous rendre à tous notre liberté absolue. »

Personne n'a pris la parole ni protesté. Resté un des derniers, j'ai déclaré aux aides-de-camp du maréchal, à notre général, que les officiers peuvent bien accepter la restauration de la Régence , puisque c'est le seul moyen de sauver la France et l'armée du Rhin ; mais qu'il ne faut tromper ni l'Impératrice ni personne ; qu'il n'est pas possible de parler aux officiers et aux troupes des projets du maréchal, sans

proclamer bien haut que, la paix conclue et la France libre, le peuple français restera absolument maître de ses sentiments, de sa direction et de ses actes.

Rentré au camp, j'ai reproduit, avec l'aide du commandant Jaubert, mot pour mot, le discours du maréchal; j'en ai ensuite donné lecture à tous les officiers de la réserve. J'ai ajouté que le maréchal avait terminé en nous demandant, à plusieurs reprises, de tenir encore trois joîirs, etc.

Cette ruine totale du pays, hautement affirmée, nous déchire le cœur sans nous briser. S'il n'y a plus de France, s'il n'y a plus de centre de résistance, il faut faire ici des prodiges, lutter, toujours lutter, tout détruire, et, comme le Vengeur, sombrer bravement en face de l'ennemi.

Les officiers sont unanimes pour dire toute la vérité aux iiomraes. J'ai fait former le cercle, lu le discours du maréchal, et j'ai ajouté :

« En attendant des nouvelles qui ne sauraient tarder, le « général de Berckheim, notre chef direct, nous demande à « tous de rester unis dans un seul esprit de discipline, autour « du maréchal Canrobert, commandant notre corps d'armée.

ff Courageux, honnête homme, loyal par excellence, le ma- « réchal Caniobert nous offi^e toute confiance et nous devons « tous savoir attendre avec lui.

« Les privations sont peu de choses pour les hommes de « cœur, et il faut, avant tout, songer au pays.

« Puissions-nous bientôt voir une convention rapide ren- « voyer loin de nos frontières nos ennemis ; et plus tard, la « France recueillie dans ses comices et instruite par ses « malheurs, pansera ses blessures, songera aux revanches de « l'avenir et disposera de sa direction, de son gouvernement « et d'elle-même dans toute la plénitude de sa volonté. Vive «< la France !

« Un mot encore. Nous formons ici cinq batteries, c'est-

« à-dire une famille dans laquelle l'union fait la force ; m'au-

« torisez-vous à dire au général et au maréchal que, malgré

« toutes sortes de privations, nous tiendrons ici huit jours

« encore sans broncher? »

Un seul cri : « Oui, mon colonel! » est sorti de toutes les poitrines, et je suis allé en rendre compte et déposer copie de ce que j'avais lu au quartier-général du 6® corps.

9 heures du soir. — Pauvre patrie! pauvre pays de France ! qu'allons-nous devenir?

Le prince Frédéric-Charles a bien joué son nMe, et les premières négociations sont finies. Le roi de Prusse, étonné de la résistance de Paris, s'est retourné vers la Régence; il croit que l'Impératrice, pour sauver sa dynastie, subira toutes les conditions du vainqueur. Il espère obtenir sa soumission, en lui faisant savoir la ruine prochaine de l'armée du Rhin.

Le général Boyer n'est donc reparti que pour presser sur les déterminations de l'Impératrice, en vue de sauver notre armée. Cette politique n'a qu'un défaut : celui d'oublier le pays.

Oser conseiller à l'Impératrice de sauver l'armée du Rhin en abandonnant deux provinces françaises, c'est la tromper! Si elle signait cet odieux traité, elle déclarerait la guerre civile et elle ajouterait une page horrible à l'histoire de nos malheurs.

Non, mille fois non! Son cœur de femme et de mère sait que la France a toujours répudié toutes les défaillances et qu'elle n'a jamais acclamé que ceux qui, comme François I", ont pu tout perdre, fors l'honneur.

19 Octobre. — Le maréchal Bazaine, à la hauteur où il est placé, ne peut pas nous tromper. Il n'y a donc plus que des faiblesses en France et des Prussiens partout. Que faire ? Notre devoir est de résister le plus longtemps possible, de dé-

truire tout ce qui peut être détruit, et mourir en décimant l'ennemi. J'écris la lettre suivante au général :

« Mon général, faut-il organiser de suite ce que vous aviez « décidé hier à midi, avant la convocation du maréchal, met- « tre à pied la batterie Lippmann et désarmer la Grange-aux- « Dames?

« J'ai, toute cette nuit, songé à notre situation affreuse. « J'ai grand'peur que le renard soit plus fin que l'aigle, et « que le comte de Bismarck ne nous impose, avant huit jours, « la deuxième édition de Sedan.

« Si le roi de Prusse veut traiter avec nous, pourquoi ne c pas nous faire passer des vivres? L'Impératrice ne peut si- « gner si vite, et si elle nous rend entièrement libres, en quoi « notre position sera-t-elle changée ? Le maréchal Bazaine « n'a pas dû tout dire. Il attend les pouvoirs pour traiter, « ou il a une seconde convention prête, ou, enfin, c'est aussi « pour nous le cahos et l'inconnu.

« La France est bien malheureuse, mon général, et je vous « offre bien tristement, et le cœur brisé, mon affectueux et « profond respect.

« LeL'-Colonel, DE MoNTLuisANT. »

La réponse du général est de me tenir prêt à partir. Il me prescrit de désarmer la batterie de position de la Grange-aux- Dames; de réorganiser mes effectifs, en sacrifiant tout à la conservation de nos deux batteries de mitrailleuses ; de rendre à l'arsenal de Metz toutes les voitures inutiles ; de faire toucher aux officiers la solde de novembre ; de munir sans exception tous les hommes valides du fusil modèle 1866; enfin, de distribuer immédiatement six paquets de cartouches, etc.

7 heures du soir. — Le temps a passé, et nous restons dans une incertitude qui est la plus mauvaise des politiques et la plus pernicieuse des situations; licureusementque nos troupes

se groupent de plus en plus autour de nous ; elles ont horreur du vide et elles attendent des ordres.

En tournant les positions de Fèves, Semécourt, en sacrifiant quelques divisions d'arrière-garde, le long de la vallée de l'Orne, il serait bien facile de sauver l'année et de la conduire vers le nord par les vallées de Briey et de la Mance, par Moyeuvre, Fontoy, etc.

J'ai adressé aujourd'hui, aux colonels des IS**, '15® et 4^ régiments, tous à l'armée de Metz, les états de propositions et les notes de leurs batteries. Le général a reçu tous les doubles pour les archives de la campagne.

20 Octobre, 7 heures du matin. — Je viens d'envoyer 30 bons chevaux à l'intendance. Il faut maintenant en livrer tous les matins aux vivres-viandes et réorganiser les batteries.

Le général vient de donner l'ordre d'être toujours prêts à partir au premier signal. J'ai appelé les capitaines-commandants; tout sera terminé avant midi.

Je viens d'adresser le rapport médical de la réserve du 10 au 20 octobre 1870.

Le moral des hommes augmente et les nostalgies et les fièvres muqueuses ont complètement disparu.

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