PRÉLIMINAIRES DE LA RATAILLE
Le champ de bataille de Rezonrille. — Départ de l'empereur. — La reprise de la marche retardée. — Instructions de Bazaine pour la matinée du 16. — Renseignements contradictoires recueillis sur l'ennemi. — Situation de l'année du Rhin vers 9 heures du matin. — Le hasard favorise Bazaine dans la répartition des forces.
La route de Metz à Verdun, par Mars-la-Tour, traverse dans toute sa longueur, à partir de Gravelotte jusqu'à Hannonville-au-Passage, le champ de bataille du 16 août. Les limites orientale et occidentale en sont marquées par deux ruisseaux :
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la Mance et l'Yron. Entre eux, le terrain offre l'aspect général d'un large plateau accidenté d'ondulations, s'abaissant graduellement de l'est vers l'ouest, et dont le point culminant se trouve au nord du carrefour de Gravelotte. Quelques bois couvrent ces collines et s'interposent entre liezonville et Saint-Marcol, Vionville et Bruville : bois de Saint-Marcel et bois Pierrot au nordouest de Rezonville, longés par une ancienne voie romaine; bois de Tronville au nord-ouest de Vionville. Un ruisseau, appelé le Fond-de-la- Cuve, coule d'abord de Test à l'ouest à partir du bois de Saint-Marcel, puis, après avoir contourné dans un vallon assez profond la croupe de la ferme Gréyère, se dirige vers le nord parallèlement à l'Yron, traverse Jarny et se jette dans l'Orne en aval de Conflans.
Au sud de la chaussée de Gravelotte à Mars-la- Tour, le terrain, plus tourmenté, est coupé de ravins profondément encaissés, notamment celui de la Mance, qui aboutit sur la Moselle à Ars, et ceux qui, séparés par le promontoire de la côte Mousa, convergent au sud-est de Gorze (1). C'est par ces véritables défilés que devaient s'élever les colonnes prussiennes partant de la vallée de la Moselle. S'ils présentaient à l'ennemi de sérieuses difficultés tant pour la marche que pour
(i) Oa les désignera plus loin sous les noms de ravin occidental et de ravin oriental.
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l'accès sur le plateau, par contre ils lui permettaient de dissimuler ses mouvements et de progresser, sans être vu, jusqu'à 1 500 mètres environ de Gravelotte, de Rezonville ou de Vionville. Au nord-est de Gorze, les bois des Chevaux, des f )gnons, de la Jurée, constituent du sud au nord un massif forestier important et interrompu seulement aux abords de la route de Gravelotte à Mars-la-Tour.
Telle est la région qui, contre toute attente des deux adversaires, sera le théâtre de la bataille de Rezonville.
Le 16 août, au point du jour, l'empereur sort de la maison de Gravelotte où il a passé la nuit, ù Son visage fatigué, dit un témoin, porte l'empreinte des chagrins et de l'inquiétude, les larmes semblent y avoir tracé de profonds sillons, son regard est plus voilé encore que d'habitude, sa démarche dénote l'affaissement moral qui l'accable; dans son entourage, on voit la tristesse sur tous les visages, la désillusion dans toutes les pensées (1). »
Mandé auprès du souverain , le maréchal Bazaine arrive vers 4 heures et demie. L'empereur, déjà en voiture, lui annonce sa détermination de partir immédiatement pour Verdun et le camp de Ghàlons; puis il ajoute : a Mettez-vous
(1) Colonel d'Andlau, loc. cit., 65.
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en route dès que vous le pourrez (I) . » La chaussée de Mars-Ia-Tour étant dcjh sillonnée de coureurs ennemis, l'empereur adopte l'itinéraire Conflans-Étain, qui semble encore sûr. La brigade de cavalerie de la Garde du général de France sert d'escorte jusqu'à Doncourt où elle est remplacée par la brigade de chasseurs d'Afrique Margueritte, de la division du Barail. Les bagages de l'empereur suivent à distance sous la garde du 5" escadron des guides et du UT bataillon du 3* régiment des grenadiers (2) . A peine l'empereur est-il parti, que, suivant d'Andlau, Bazaine ne peut s'empêcher « d'en exprimer aussitôt sa satisfaction dans les termes les moins équivoques (3) » .
Les instructions vagues du commandant en chef n'ont pas été sans provoquer des demandes d'explications. Dans la nuit du 15 au 16, le général Frossard, rendant compte de la situation de ses troupes, demande au maréchal de faire connaître en temps opportun la direction et le détail du
(1) Mart^chal Bazaine, Episodes, 77. — A l'instruction de son procès, le mardchal a déclaré au contraire que l'empereur lui avait laissé, comme commandant en chef, « le loisir de choisir le moment opportun ». — Si l'on en croit un des témoins de l'entrcvuo, l'empereur aurait ajouté : « Je vous conKe la dernière armée de la France; songez au prince impérial » (P. de la Gorge, Histoire dtt second Empire, VII, 59).
(2) Capitaine DKnRÉcuoAix, toc. cit., 165.
(3) Colonel d'Andlau, loc. cit., 66. — Tout ce que l'on sait de Bazaine peraiet de croire à la véracité du témoignage.
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mouvement projeté (1). De son côté, le maréchal Le Bœuf se montre inquiet de n'avoir encore, vers 1 1 heures du soir, entre Montigny et Vernéville, que deux de ses divisions d'infanterie et sa réserve d'artillerie. Il expose en outre que le V corps est resté, presque en totalité, sous Metz.
Dans ces conditions de dispersion, ajoute-t-il. Votre Excellence appréciera s'il ne serait pas plus utile d'attendre l'ennemi plutôt que d'aller à lui, jusqu'au moment où tout le 3^ corps sera réuni (2). »
Tenant compte de ces observations, qui peutêtre concordent avec ses desseins secrets, Bazaine décide, à 5 h. 15 du matin, de différer jusqu'à l'après-midi le départ de 1 armée (3; . Il charge Le Bœuf d envoyer « les ordres les plus impératifs " pour se faire rallier par le reste du 3* corps et de « sermonner les commandants des divisions en retard, particulièrement le général Clérembault... « Le danger, ajoute-t-il, est du côté de Gorze; en prévision d'un combat, Le Bœuf
(1) Le général Frossardau maréchal Bazaine, 15 août, minuit.
(2) Le maréchal Le Bœuf au maréchal Bazaine, Bagneux, 15 août, 11 h. 5 soir.
(3) Suivant une lettre publiée par le général Frossard, le 2* corps aurait été prévenu de cet arrêt dès 2 heures du matin {Rapport sur les opérations du 2* corps, 158\ Mais d'autre part, d'après le rapport de Frossard sur la journée du 16, daté
1- du Ban Saint-Martin, 30 août, les troupes du 2* corps sont sous Rs armes à 4 heures du matin, > prêtes à se mettre en mouvepent >.
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devra être constamment en mesure, pendant la marche sur Verdun, de se porter en deuxième li{jne derrière les 2" et G' corps (1).
En même temps, Bazaine expédie des instructions pour la matinée du 16 : on fera immédiatement les distributions; on renverra à l'est de Gravelotle toutes les voitures du train auxiliaire ; on complétera les cartouches. Au retour des reconnaissances, si « l'ennemi n'est pas en force à proximité » , on pourra retendre les tentes. Mais il sera interdit de s'éloi(jner des camps, et les routes devront rester libres. «Nous partirons probablement dans l'après-midi, ajoute Bazaine, dès que je saurai que les 3* et 4' corps seront arrivés à notre hauteur en totalité (2) . »
On s'explique mal aujourd'hui que le commandant en chef ait voulu, avant de commencer le mouvement, attendre les '.V et 4" corps, afin d'avoir, comme il l'a dit plus lard, « tout son monde sous la main (3) » . L'armée devant s'acheminer sur Verdun, à la fois par les routes de Mars-la-Tour et de Conflans, la durée d'écoulement des dix divisions d'infanterie déjà réunies sur le plateau était plus que suffisante pour donner aux divisions restées en arrière le temps de
(1) Le maréchal Bazaine au maréchal Le Bœuf, 16 août, 5 h. 15 matin.
(2) Instructions du commandant en chef pour la matinée du 16 août, Graveluttc, 16 août, 5 heures du matin; Metz, II, 139.
(3) Procès Bazaine, Interrogatoire du maréchal, 1G4.