CHAPITRE XIV
Les opérations en Lorraine , si malheureusement terminées par le retour de Bazaiue sous les murs mêmes de Metz, ont exercé une influence capitale sur le sort de la guerre et sur les destinées de la France. Leur funeste aboutissement devait avoir des conséquences irrémédiables. L'armée du Rhin, sur le point d'être investie, était désormais définitivement séparée des forces qui se rassemblaient en hâte au camp de Ghàlons, et dont le moral était déjà atteint, dont l'organisation présentait de graves défectuosités. L'emploi de cette nouvelle armée allait être subordonné d'ailleurs à la situation et aux projets de Bazaine, de sorte que la catastrophe de Sedan est, dans une certaine mesure, le contre-coup des événements de Metz.
Dans les brillants résultats dont peut se prévaloir l'ennemi, quelle est la part de la stratégie allemande? Quelle est celle du hasard et de nos fautes ? Jusqu'à quel point Moltkea-t-il prévu ces manœuvres couronnées de tant de succès et
en a-t-il poursuivi la réalisation en imposant sa loi à l'adversaire ? Selon V Historique du tjrand Élat-major prussien, « l'idée principale « qui se dégajje d'un mémoire de Moltke rédijjé dans l'hiver de 18G8-I869, en vue dune guerre contre la France, se serait traduite, « dès les premières opérations déjà, par une tendance évidente à refouler le fjros des forces ennemies au nord de leur communication avec Paris (1) « . Ainsi présentée, cette assertion semble inexacte : le mémoire en question se borne à indiquer que le plan d'opérations <• consiste uniquement à rechercher l'armée principale de 1 ennemi et à l'attaquer là où on la trouvera (2) « . Au printemps de 1870, dans une note relative au mouvement vers la Moselle, Moltke reste également muet sur le prétendu projet de couper l'armée française de ses communications avec l'intérieur du pays. Il précise seulement la direction générale à suivre pour rencontrer le plus sûrement les forces adverses et leur livrer bataille (3). De fait, le mouvement prescrit par l'ordre du 9 août 1870 revêt absolument le caractère d'une marche directe, sans trace d'une manœuvre quelconque destinée à rejeter les Français vers le nord. Il en est de
(1) Historique du qraud Ktat-inajor pnissten, I, 71.
(2) Correspondance militaire du maréchal de Moltke, n" 157. — Cf Metz, I, 47
{Z)Ibid., 171; Metz, III, 725
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même de l'ordre du 12, et l'on ne saurait souscrire à cette opinion exprimée à nouveau par le grand État-major prussien en 1895 : a Le 14, les armées allemandes devaient continuer la conversion à droite commencée les jours précédents, mais en prenant désormais comme pivot, la I" armée arrêtée sur la Nied (1) ». En réalité, c est dans la soirée du 16 août seulement que Moltke exprima nettement l'intention « de refouler vers le nord, en les coupant de Chàlons et de Paris, la plus grande partie possible des troupes ennemies et de les poursuivre jusqu'à la frontière du Luxembourg (2) » . Encore cette combinaison eut-elle été bien compromise par une simple reprise de la lutte le 17 août au matin.
Envisageant dans leur ensemble les opérations autour de Metz, YHistorique du grand État-major fjriissien a émis une autre appréciation, qui, comme la précédente, mérite d'être examinée avec attention :
u Les batailles des 14, 16 et 18 août forment réellement par leur connexion et par leurs conséquences, comme la. préparation, le prologue et le dénouement d'une seule et même grande opération, dont le résultat final était d'enfermer la principale armée française dans un cercle de fer
1) Kriegst/eschichtliche Einzelschriften, Heft 18, 525.
(i) Correspondance militaire du maréchal de Moltke^ W 171.
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qu'elle ne devait plus rompre qu'en mettant bas les armes (1) . "
Ces affirmations sont-elles justifiées par les faits? Les journées de Borny, de Rezonville, de Saint-Privat sont-elles vraiment, ainsi qu'on les a représentées, trois actes successifs d'un même drame, conçu par un esprit génial, se déroulant selon le développement logique déterminé par la pensée créatrice, se dénouant enfin suivant les prévisions du commandement?
Borny s'engage contrairement aux intentions et même aux instructions du grand quartier général prussien. Les résultats sont insignifiants : la retraite de l'armée française n'en est pas retardée d'une heure. Seules, les dispositions défectueuses prises par Bazaine ont paralysé sa marche, quand l'utilisation de toutes les routes disponibles lui permettait d'être hors d'atteinte dès le 16 au soir. Au lendemain de Borny, Moltke projette de récolter les fruits de sa prétendue victoire. Mais il ignore la véritable situation de l'armée du Rhin : les directives, assez vagues d'ailleurs, reposent sur une hypothèse vraisemblable, mais en réalité fausse. Quant à Frédéric-Charles, il estime close la première période des opérations et ne songe qu'à atteindre la Meuse. Ici se manifeste une des caractéristiques de la stratégie alle-
(1) Historique du grand Etat-major prussien, VI, 877.
mande de 1870 : l'appel constant à la log^ique et au calcul pour déterminer la situation de l'ennemi auquel on prête les résolutions les plus conformes à ses intérêts, puis, par un travail de déduction, la conception de la manœuvre convenable f 1). Celleci échouera maintes fois parce que l'adversaire aura fait autre chose que ce qu'on avait prévu. Rezonville surprend complètement le haut commandement. Deux corps isolés se heurtent inopinément à toutes nos forces réunies, et il ne faut pas moins de tout le coup d œil militaire et de l'énergie d'Alvensleben, secondés par l'inpacité de Bazaine, pour leur éviter un désastre. En hâte, Moltke ordonne la concentration générale; mais, pour la bataille décisive cherchée au début sur la Sarre, puis sur la Nied, il ne disposera que de huit corps d armée sur quinze. Après la bataille du 16, les Allemands passent la nuit au contact immédiat de 1 armée Irançaise et, dès le lendemain, ils arrivent à ce résultat surprenant de la perdre de vue dans l'étroit espace où devaient se localiser les recherches. Ils la laissent libre de prendre le large et de se dérober sur Verdun. Bien plus, ils ignoreront encore sa situation exacte pendant toute la matinée du 18.
On ne saurait donc trouver, dans les opéra-
(l) Colonel FocH, loc. cit., hTi.
;',f.8 SAINT-PinVAT
tious autour de Metz, la réalisation d une de ces manœuvres artistiques et décisives où se révèlent les grands capitaines, tant dans l'éclat de la conception que dans la fermeté de rexécution. «Où reconnaître là dedans cette volonté de fer qui, de Schleiz à léna, mène les hommes el les faits tambour battant, ce coup d'tpil d'aiçle qui, dès le 12 octobre (1806), discerne le champ de bataille du 14, cette superbe assurance qui, trois jours à l'avance, annonce Tissue de la campagne? Schleiz, Saaifeld, la pointe sur Géra et Naumbourg, la conversion sur léna sont l'enchaînement d'une même pensée qui ne dévie jamais, qui étreint la fortune et lui impose ses lois. Chez les Allemands, de la Sarre à Metz, de la Moselle à l'Orne, la direction stratégique conserve le même caractère méthodique et timoré. Subordonnée aux renseignements, aux mouvements de l'adversaire, cette direction demeure incertaine, hésitante ; elle se règle sur les événements et ne les prépare point; elle les domine encore moins (1) . "
Le haut commandement allemand, si incertain dans ses conceptions stratégiques, si flottant dans la direction des années, s'est-il révélé du
(i)G. G., lor. cit., 236.
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moins d'une manière éclatante dans le domaine de la tactique? Il serait assurément téméraire de Taffirmer : Saint-Privat, la première bataille de la g^uerre à laquelle assiste Moltke, ne laisse aucun doute à cet égard.
On pourrait insister sur les obscurités de la matinée, si faciles à dissiper, sur l'imprudence de la marche de flanc à travers champs, à quelques kilomètres des positions françaises, sur la diverg^ence de vues entre le généralissime et ses subordonnés, sur les fluctuations de la pensée du haut commandement; mais il suffit de se demander quel a été le rôle de la direction, une fois la situation exacte de l'armée du Rhin connue? Suivant quelques opinions, une partie des forces allemandes aurait, conformément aux doctrines napoléoniennes, exécuté une attaque sur tout le front, destinée à immobiliser, à investir l'adversaire, tandis que les Saxons et la Garde auraient eu pour mission de déborder son aile droite et de produire l'action décisive. Moltke a-t-il en effet discerné le point où serait porté cet effort suprême? A-t-il désigné Saint-Privat, comme Napoléon a fixé le plateau de Pratzen à Austerlitz, l'aile gauche des Russes à Friedland, la tour de Neusiedel à Wagram? Il n'en est rien.
En fait, la F* et la IP armée ont livré, l'une à Gravelotte, l'autre à Saint-Privat, deux actions distinctes faiblement reliées par le IX* corps, n. 24
Après avoir prescrit d'abord aux doux armées une attaque sirnultuuée, daus laquelle l'aile {jauche de la 11' armée agirait « par le nord » , Moilke réserve ensuite à Sleinmctzun rôle démonsiralif; puis, par un revirement inexplicable, il cbercbe la solution à son aile droite et, dans plusieurs tentatives, ne récolte que l'insuccès. Pendant ce temps, la IV armée <• glisse en quelque sorte entre les doigts du grand quartier général (Ij ». Moltke ignore à peu près tout de ses opérations, si bien qu'il juge nécessaire de renouveler l'attaque le lendemain, lorsqu'il reçoit enfin, très tard dans la nuit, la nouvelle de la victoire remportée à son aile gauche. La part de Frédéric- Charles lui-même daus cette journée est d'ailleurs assez faible : le mérite en revient surtout au prince de Saxe, à qui sont dues l'initiative et l'exécution du mouvement tournant. La qualité des troupes, leur nombre, l'énergie et la solidarité des cheFs subordonnés, la faiblesse enfin du commandement français et ses doctrines de défensive pure ont fait le reste (2) .
A plusieurs reprises, nous laissons échapper l'occasion de remporter des succès partiels. L'intervention de la Garde impériale vers Saint- Privat, au moment où les Saxons n'avaient pas encore achevé leur mouvement tournant, eût
(1) Friu HoEMG, loc. cit., 327. — Cf. G. G., loc. cit., 252.
(2) Lieutenant-colonel Rocsset, loc. cit., 2,68.
sans doute changé l'issue de la journée. Il en est de même d'une offensive générale des 2* et 3* corps succédant à l'une des paniques qui se produisirent devant le Point-du-Jour. Selon Verdv du Vernois, une défaite des Allemands le 18 août n aurait pu avoir de conséquences funestes : les réserves eussent permis au prince Frédéric- Charles d'exécuter un changement de front en arrière; la jonction avec la IIP armée était assurée et eut donné une telle supériorité numérique qu'il était permis d'envisager une nouvelle bataille avec toute conBance (i). 11 n'en est pas moins vrai qu'une victoire de l'armée du Rhin à Saint-Privat, après une action à fronts renversés, eût contraint les Allemands à une retraite difficile vers les ponts de la Moselle peu nombreux et précédés de véritables défilés (2) . Et quelle eût été la portée morale d'un tel retour de fortune!
* * Les succès à la guerre ne se mesurent pas toujours à la valeur du général en chef : Napoléon, malgré la supériorité incontestée de son génie, n'a pas en effet remporté de plus beaux triomphes que ceux de Metz et de Sedan. Est-ce à dire que, dans une certaine mesure, les Allemands ne les aient point mérités? Semblable thèse serait aussi
(1) Vebdt dc Vkr-nois, loc. cit., 111.
(2) P. Lehadtcourt, Histoire de la guerre de 1870, V, 672.
erronée qu'une admiration aveugle pour le vainqueur. Ces victoires, nos ennemis les doivent à une rationnelle et minutieuse or^janisalion du temps du paix, à des études militaires approfondies, A une conimunaulé de doctrines aboutissant à la coordination des efforts, à une tactique résolument offensive, à des états-majors remarquablement instruits, à des exécutants pleins d'initiative, d'énerg^ie et d'abnégation, à la judicieuse appréciation de la puissance des forces morales. Toute cette œuvre appartient, sans contredit, à Moltke. C'est par cette préparation laborieuse et sans précédent à la guerre d'armées, et par une saine logique déductive au cours des opérations, qu'il s'est rendu digne de vaincre. Mais, en toute équité, il faut tenir compte de la valeur du commandement opposé. Les généraux français du second Empire, excellents entraîneurs de troupes, comptant de nombreuses campagnes et de brillantes actions d'éclat, remplis d'expérience pour des opérations en Afrique, ignoraient ou avaient perdu de vue les vrais principes de la guerre en Europe. Peu liabltués au maniement de masses aussi nombreuses, paralysés au combat par une centralisation excessive, ils méconnaissaient par surcroit la puissance matérielle et morale de l'offensive pour s'en tenir à la défense passive de positions réputées inexpugnables.
Quant aux troupes, condamnées à une attitude contraire à leur tempérament et à leurs traditions, leur conduite au feu — à part quelques rares défaillances — a été au-dessus de tout éloge. Pour vaincre sur les champs de bataille de Lorraine, ces braves n'ont manqué que d'un chef; et, par ce mot, il ne faut entendre ni un stratège éminent, ni un tacticien émérite, mais simplement un général sachant frapper dés que ses forces sont réunies, un soldat vigoureux, loyal et pénétré de ses obligations envers ses troupes et la patrie. Pour le malheur de la France, la fatalité a voulu que l'armée tombât aux mains d'une sorte d'aventurier égoïste, incapable et apathique, préoccupé de menées ténébreuses qui l'amèneront bientôt à de coupables négociations, et justement condamné trois ans plus tard pour n'avoir pas fait « tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur " .
Dans les opérations autour de Metz, Bazaine a été le meilleur artisan des victoires de Moltke, et cette conclusion, si elle ravive de douloureux souvenirs, offre aussi pour l'avenir de légitimes espoirs.