INDIFFERENCE DE BAZAINE
rel, aide de camp de Canrobert, qui annonce la défaite et la retraite de Taile droite de l'armée. Bazaine a fait fermer sa porte " afin de pouvoir travailler sans être dérangé inutilement (1) » . Jarras force néanmoins la consigne et introduit lofficier supérieur porteur de ces nouvelles aussi inattendues que graves. Bazaine écoute le rapport, sans laisser paraître ni émotion ni surprise : " 11 ne parut pas affecté de l'échec que nous venions d éprouver, dit Caffarel. Après m'avoir demandé quelques détails sur les différentes phases de la bataille, il me dit : " Vous n'avez il pas à vous attrister de cette retraite ; le mouve- < ment qui s'opère en ce moment-ci devait être « exécuté demain matin; nous le faisons donc .' douze heures plus tôt, et les Prussiens n'auront « pas trop à se vanter de nous avoir fait reculer. " Dites au maréchal Canrobert de prendre de- « main les emplacements que le chef d'état-major 1' général a dû faire connaître à chacun des sous- « chefs d'état-major des corps d'armée (2). »
Peu après arrive le capitaine de La Tour-du- Pin. Il a quitté Ladmirault au moment où l'aile droite du 4* corps n'a pas encore été forcée de rétrograder et présente la situation sous un jour moins sombre que ne l'a fait Caffarel. A son dé-
(1) Général Jarras, toc. cit., 128.
(2) Instruction relative au procès Bazaine, Déposition du commandant Caffarel.
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part, les positions étaient intactes, la division Lorencez était à Ainanvillers, la brifjade Pajol à Montifj^ny; « le 3" corps était ferme dans ses lignes » et venait d'envoyer un ré};inient au 4'. «La bataille n'est pas perdue » , conclut La Tourdu-Pin, elle est <• à recommencer demain malin <> . Ces paroles énergiques n'ont pas le don de modifier la décision de Bazaine : « Il s'agit bien de cela! répond-il. Nous devions nous en aller demain matin; nous nous en irons ce soir, voilà tout (I) ! i> Le commandant de Lonclas, introduit ensuite, relate à son tour les péripéties de la lutte à Saint-Privat. Bazaine l'écoute d'un air calme et dégagé, affectant de taxer d'exagération son récit. Il ajoute qu'il connaît les résultats de lengagement, appuyant sur ce mot et atténuant l'importance de la lutte, et qu'il vient de doiiner des ordres pour la concentration sur Metz (2) .
Ainsi, 13 000 hommes sont tués ou blessés;
(1) Procès Bazaine, Déposition du capitaine de La Tour-du- Pin, 282. — u J'étais à ce nionient-là, a dit Kazaine, sous l'impression des nouvelles que je venais de recevoir des mouvements de l'ennemi qui grossissait et devait se monter à 250 000 lioiiimes, et plu», sur le plateau. Pour remonter le moral de ces messieurs, ou plutôt pour le soutenir, car il n'était pas abattu, je leur ai dit, sans leur faire part de mes renseignements : « Vous deviez faire ce mouvement demain matin, — nous y aurions été forcés à cause des renforts considérables qu'avait reçus l'ennemi — ; eh bien, vous le ferez cette nuit! Ce propos n'avait pas d'autre portée n (Ibid., 283).
(2) G Bapst, /u-lair du 23 juillet 1908, d'après des notes du commandant de Lonclas.
LES LIGNES D'AMANV ILLERS 361
Tarmée, refoulée dans Metz, a perdu ses communications avec l'intérieur du pavs; les routes d'invasion sont largement ouvertes à l'ennemi : il ne reste plus d autres forces à lui opposer que les éléments disparates groupés en hâte au camp de Ghàlons, autour des débris échappés de Frœschwiller; et le général en chef continue à vouloir ignorer ces funestes conséquences de la journée ! Comment expliquer une telle mentalité, sinon par la satisfaction d'avoir trouvé le prétexte plausible, cherché depuis plusieurs jours, de ne plus quitter Metz? Sans doute, Bazaine se préoccupa quelques jours plus tard du jugement que provoquerait sa conduite. On l'entendit se plaindre amèrement des troupes et de leurs généraux, en essayant de dégager sa responsabilité et de leur incriminer la défaite. Il s'efforça de prouver que, dans son esprit, cette journée ne devait être qu'une action purement défensive où le commandement n'avait pas d'initiative à prendre. Afin de mieux établir le fait officiellement, il décida que, dans les rapports et les pièces à fournir, la journée du 18 août prendrait, par une désignation mitigée et à dessein équivoque, le nom de Défense des lignes d Amanvillers. De la sorte, pensait-il, ce n'était plus une bataille, et les reproches ne pouvaient atteindre le général en chef (1).
(1^ Colonel d'Andlau, loc. cit., 101.
:î<,2 SAINT-PRIVAT
Dans la nuit, les corps reçoivent rordre de mouvement pour le 19, rédigé avant la bataille et communiqué déjà dans la matinée du 18 par le colonel Lewal aux sous-chefs d état-major. Ilien n'est changée aux dispositions prises, malgré les événements importants qui ont eu lieu. Les troupes, précédées de leurs écjuipages, doivent évacuer leurs positions de combat au jour, et à 4 heures et demie du matin au plus tard. C'est la retraite générale sur Metz (I).
Ainsi se réalisent les secrets desseins de Bazaine : s'enfermer dans la forteresse et, derrière ses murailles où il sera à l'abri des incertitudes des batailles, délivré aussi de la direction d'opérations en rase campagne, dont il se sent incapable, attendre que Tissue de la guerre se produise sur un autre terrain. Alors, après la chute du régime impérial qu'il prévoit, après la conclusion de la paix qu'il croit prochaine, ne sera-t-il pas, avec son armée intacte, le maître de la situation et l'arbitre des destinées du pays? Toutefois, dansées menées tortueuses, Bazaine n'a pas tenu compte de la durée de la résistance de la France. La guerre se prolongera bien au delà de ses prévisions, et c'est la famine qui réduira les vaillants soldats de l'armée du Rhin, dignes d'un autre clief, à sortir de la place désarmés et prisonniers.
(1) Metz, m, 694-690.