‹ 1870, la guerre en LorraineChapitre 24 sur 168 · ARRIVEE DE FREDERIC-CHARLES · texte numérisé non relu

ARRIVEE DE FREDERIC-CHARLES

La diTision Montaudon. — Les zouaves de la Garde. — Retraite de nombreuses batteries françaises. — Situation critique des batteries de Stiilpnagel. — Mouvements des voltigeurs de la Garde. — Montaudon appelé à Rezonville. — L'artillerie de la Garde au feu. — Attitude et incompétence de Bazaine. — Frédéric-Charles dans la matinée du 16. — Nouvelles de la bataille. — Frédéric-Charles sur le champ de bataille. — Tentative d'offensive de Stulpnagel. — Arrivée de l'artillerie de la division Barnekow. — Stulpnagel sur la défensive. — Poste d'observation d'Alvensieben.

La division Montaudon, bivouaquée entre Ghantrenne et Montigny-la-Grange, a pris les armes dès les premiers coups de canon, mais ne s'est mise en marche qu'à midi, au reçu de l'ordre du commandant du 3^ corps, lui prescrivant de g[agner Saint-Marcel. D'après de nouvelles instructions, qui lui parviennent à la ferme Bagneux, elle doit s'établir à la gauche de la division Navrai, « couvrant les bois en arrière de Rezonville 1) » . Montaudon fait alors déposer les sacs et gagne les environs de Villers-aux-Bois.

(1) Journal de marche de la division Montaudon.

70 REZONVILLE

Le 95" de ligne occupe immédiatement le bois Pierrot; le SI*" jette un bataillon dans le bois Leprince. L'arrivée de la division Montaudon porte à trente et un le nombre des bataillons du S' corps rassemblés derrière le 6' et maintenus dans rinaction (1).

A la suite de la char{;e de la brijjade Hredow, un vide de près d'un kilomètre s'est produit sur la partie de notre ligne de combat, comprise entre la voie romaine et la grande route (2) . Pour fermer cette trouée, on a recours aux deux bataillons de zouaves de la Garde, amenés près de Rezonville et appuyés un peu plus tard par deux batteries de la division Picard, o Les deux bataillons, séparés par un intervalle de cinquante pas au plus, s'avancent aussitôt, alignés comme à la parade, et exécutent pendant plus d'un kilomètre une marche en bataille presque parallèle à la route de Marsrla-Tour (3). » Par une demiconversion, ils gagnent ensuite la crcte et se jettent à terre pour se soustraire au feu de l'artillerie prussienne. Vers 3 heures, les deux batteries prennent position derrière eux ; mais à peine ont-elles tiré quelques coups de canon qu'elles reçoivent Tordre de se replier. Les

(1) Metz, II, 368.

(2) A la droite du 70* de ligne, qui se trouve à l'ouest de Rezonville^ et des six compagnies de gauche du 93' (Voir supra, p. 66).

(3) Historique niaruiscrit des zouaves do la Garde.

LA BRIGADE LAPASSET 7t

zouaves suivent le mouvement rétrograde, sans raisons apparentes (1). Une autre batterie vient renforcer les deux seules qui se soient maintenues sur leur position après la charge de Bredow (2).

Au sud de la grande route, la longue ligne d'artillerie qui, vers 2 heures, s'étendait jusqu'au chemin de Chambley, est réduite à trois batteries. Les autres ont disparu définitivement, ou sont allées se réapprovisionner. A l'est du chemin de Chambley, jusqu'au bois des Ognons, de huit batteries engagées, il n'en reste plus qu'une, celle de la brigade Lapasset, qui, avec une rare énergie, continue la lutte (3). Vers 2 h. 30, le général Lapasset entraîne, d'un vigoureux élan, trois bataillons à l'attaque des bois de Saint- Arnould. Il parvient à gagner quelques centaines de mètres vers le sud, mais la retraite de nos batteries s'étant produite à ce moment, une grêle de balles et d'obus arrête cette offensive (4j . Du côté prussien, le feu se ralentit bientôt : l'infanterie commence à manquer de cartouches et les batteries de la ./ division n'ont plus que quelques projectiles (5) . Le commandant de l'artil-

(1) Historique manuscrit du régiment d'artillerie montée de la Garde.

(â) Historique manuscrit des batteries du iS*.

(3) Metz, II, 374.

(4) Rapport du général Lapasset; Historique manuscrit du 84*.

(5) Kr.Nz, Inc. cit., 104.

TS REZONVILLE

lerie en rend compte à Stillpnagel qui répond : 0 L'artillerie est pour le moment notre unique point d'appui. II n'y a, pour ainsi dire, plus d'infanterie. Si l'artillerie se retire, on ne pourra plus retenir l'infanterie, et la bataille est perdue. Que l'artillerie reste donc sur place; peu importe (ju'elle soit prise ou non. Il n'est pas nécessaire que les batteries tirent d'une façon ininterrompue; il suffit de tirer un coup de canon de temps en temps. Dans le cas d'une nouvelle attaque de l'adversaire, il faudra reprendre le feu vivement, au moment décisif, et le continuer jusqu'au dernier obus (1). 1» Malheureusement, l'aile gauche de l'armée française ne sait pas tirer parti d'une circonstance aussi favorable. Ce fut, dit un écrivain militaire allemand, « un bonheur pour les Prussiens (2) » . Jusque vers 4 heures de l'aprèsmidi, le combat resta donc absolument stationnaire sur le front de la o" division, dont les batteries et l'infanterie purent se ravitailler par l'arrivée des colonnes de munitions. Bien que Bazaine, presque exclusivement absorbé par ce qui se passait dans ce secteur du champ de bataille, continue à entasser régiments sur régiments autour de Rezonville, il ne songe pas à les utiliser pour une offensive à laquelle tout semble le convier.

(1) Beihcfl n- 4 du Militàr Wochenblatt, 1895, p. 174 (Kunz, loc. cit., 1051.

(2) Ku.Nz, loc. cit., 105.

p LES VOLTIGEURS DE LA GARDE 73

Vers 3 heures, le général Bourbaki, « vivement préoccupé des efforts que la Garde a à supporter sur la fjauche " , et impressionné peutêtre par la retraite du plus grand nombre des batteries françaises, a appelé à lui une partie de la division Deligny, laissée jusque-là en réserve à Gravelotte. Le 3^ voltigeurs et les batteries de la division prennent position sur la crête au sudouest de Rezonville (1) . En même temps Bazaine, toujours soucieux de conserver ses communications avec Metz, prescrit à la division Montaudon de se porter sur Gravelotte, puis a sur les défilés qui viennent d'Ars-sur-Moselle et de Novéant, pour arrêter les colonnes ennemies » qui, selon lui, tentent de déboucher dans cette direction (2) . Bientôt, vers 4 heures, un contre-ordre la dirige vers la lisière nord du bois des Ognons. Un peu plus tard, Bazaine modifie encore une fois la destination de cette division : neuf bataillons suivent Montaudon jusqu'à Rezonville, deux bataillons occupent la lisière du bois des Ognons, un autre reste au sud de Gravelotte 3j .

Le combat reprenant une certaine intensité, le A" voltigeurs est venu se déployer à la gauche du 3*" derrière l'artillerie de la division Deligny, emplacement défectueux, ce qui cause aux deux

(i) Journal de marche de la Garde.

(2) Note du maréchal Le Bœuf sur la bataille de Rezonville.

(3) Rapport du général Montaudon, 22 août ; Metz, II, 367, 384.

<V KEZOIS VILLE

régiments des pertes sensibles (1). Le général Brincourt, enfin, conduit le â*" voltigeurs au sud de la cote 308 où il relève un bataillon de grenadiers (i2) . C'est réiniettement complet de cette troupe d'élite. Bazaine juge nécessaire de renforcer l'artillerie à l'ouest de Ilezonville. Vers 5 heures, treize batteries, dont dix de la Garde, sont en action entre le chemin de Ghambley et le bois des Ognons, en face de l'artillerie de Stùlpnagel. Quatre sont malheureusement à trop grande distance pour avoir quelque efficacité (3).

A notre aile gauche, la bataille se poursuit ainsi, sans changement notable dans la situation, sans qu'aucune idée d'ensemble préside à l'engagement de nos forces. Le commandant en chef redoute toujours un mouvement enveloppant sur sa gauche et même sur ses derrières. Il est incapable d'embrasser l'ensemble du champ de bataille et ne voit que le point où il stationne. Son activité personnelle s'arrête aux dispositions strictement nécessaires à la conservation du terrain et à des mesures de détail indignes de ses hautes fonctions. Son ambition s'applique moins à conquérir la victoire qu'à conjurer la défaite. Presque partout ses vaillantes troupes arrivent au combat pleines d'ardeur et prononcent sponta-

(l) Rapport du général Garnier.

(2J Rapport ihi géiural Hrincoiirt, 18 août.

(3) Metz, II, :î82.

ERRELRS DE FREDEUIC-C H ARLES 75

nément de vigoureuses offensives partielles. Mais leurs attaques, nullement préparées et mal coordonnées, échouent sous le feu d'une artillerie désormais maîtresse incontestée du champ de bataille.

Pendant toute la matinée du 16 août, Frédéric- Charles continue à se faire de la situation stratégique un tableau absolument erroné. Il ne s'attend à aucun engagement sérieux pour la journée (1). Vers midi, il reçoit, à son quartier général de Pont-à-Mousson, un rapport qu'Alvensleben lui a expédié entre 10 heures et 10 heures et demie : « Camps ennemis à Vionville et à Rezonville. Le IIF corps s'avance réuni, Taile gauche sur Jarny, pour passer éventuellement par Conflans... L'ennemi se retire sur Thionville [2] . ■» Frédéric-Charles prescrit aussitôt au IIP corps de poursuivre vivement l'adversaire, en avançant la gauche et en conservant la liaison avec le X" corps. <i L'objectif de toute l'opération, ajoute-t-il, est de refouler l'ennemi au delà de la frontière belge, ou de l'investir dans Thionville... (3) » Le IX' corps reçoit com-

(1) Voir l'ordre donné à la IP aruiée le 16 août à midi (^Historique du grand Etat-major prussien, V, 159*).

(2) Kriegsgeschichtliche Kinzelschriften, Heft 18, 5^.

(3) Ihid., 576.

7« REZONVILLE

munication de ceè instructions, avec recommandation d'occuper bientôt Mars-Ia-Tour, de soutenir et de protéger dès le 16 le flanc droit du Iir corps, du côté de Metz (1). Frédéric-Charles est encore d'avis, à 2 heures de l'après-midi, de laisser les quatre autres corps de la II' armée <i continuer tranquillement leur marche vers la Meuse (2) » . Peu après survient, à son extrême surprise, un rapport du général von Kraatz, commandant la 20' division : « Le HT corps est engagé au nord de Gorze contre des forces supérieures; le général von Rheinbaben est sur les lieux avec neuf régiments et quatre batteries. La 20' division marche vers le champ de bataille; la 10' est prévenue (3) . »

Frédéric-Charles monte à cheval à 3 heures et parcourt aux vives allures les vingt-quatre kilomètres qui le séparent du champ de bataille. A 4 heures et demie, il arrive sur la hauteur 32G à l'ouest du bois de Vionville, où Stiilpnagel lui expose les événements. Le prince constate que " le combat est engagé contre des forces supérieures, mais sans se rendre compte de cette supériorité (4) » . Afin de se renseigner, il envoie

(1) Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Heft 18, 577.

(2) Rapport adressé au grand quartier général (Ibid., 578).

(3) Krieqs(jcsclticlillic/ie Einzelschriften, Heft 18, 579. — • « Ce rapport tombe coinuie une bombe dans l'état-major, réuni pour le repas » (Ku>z, toc. cit., 125).

(4) Kriegsgeschichtiche Einzelichriften, Heft 18, 579. — Il ne

LA DIVISION BARNEKOW 77

des officiers sur divers points du champ de bataille; il prescrit à Stiilpiiagel de se maintenir sur le terrain conquis et approuve 1 emploi, à l'extrême droite, du 11" régiment du IX' corps et des fractions disponibles de la division Barnekow, du Vlir corps, dont l'arrivée est annoncée (1).

Cette division, réduite à six bataillons et à trois batteries (2) , a atteint Arry vers midi et, sur la demande de Stûlpnagel, a continué sur Gorze. Le colonel von Schôning, envoyé avec le 11" pour couvrir le pont de Gorny, s'est joint à la colonne de sa propre initiative (3). Déjà l'artillerie de la .y division a été renforcée de deux batteries du X' corps; puis, vers 4 heures, sont arrivés les deux bataillons laissés à Corny et à Dornot. Le colonel Lyncker en profite pour prononcer, avec son détachement, un mouvement offensif sur la croupe au nord du bois de Vionville. Deux bataillons du 2* grenadiers et deux bataillons du 25* de ligne l'arrêtent aussitôt par un feu violent. Le général von Schwerin lance à son tour deux bataillons qui échouent également. Les grenadiers exécutent alors une contre-attaque énergique : ils font fuir dans le bois une partie de la

connaîtra la présence de toute l'armée du Rhin qu'à 8 h. 30 du soir, en rencontrant Alvensleben.

(i) Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Heft 18, 580.

(2) La brigade Gneisenau, avec une batterie et un escadron, a été détachée le 13 au soir sur Thionville. — Cf. suprà, p. 280.

(3) Historique du grand Etat-major prussien, V, 604.

llliZU.W I I.M

liyne ennemie, mais éprouvent eux-mêmes des ' portes sensibles en remontant les pentes. Un bataillon (le {jrenadiers et un bataillon de vollijjeurs les relèvent un peu plus tard (1).

Entre 4 heures et demie et 5 heures, les trois batteries de la division Barnekow viennent s'établir sur la croupe 32(> à la {jauche de l'artillerie de la i")'' division. Désormais une longue ligne de bouches à feu s'étend du bois de Vion ville jusqu'à Flavigny faisant converger ses feux sur toute la crête située au sud et au sud-ouest de Rezonville (2). Trois bataillons de la 20" division, envoyés des environs de Ghambley par le général von Kraatz, arrivent à ce moment fort à propos pour renforcer le centre du HT corps. Après avoir traversé le bois de Gaumont et dépassé la ligne d'artillerie, ils se déploient dans le ravin qui sépare le bois de Vionville du bois de Saint-Arnould, mais ne peuvent pousser au delà sous le feu des bataillons frais qui sont venus relever les grenadiers à la cote 311 (3).

Suivant les recommandations d'Alvensleben, Stiilpnagel ne cherche plus à gagner du terrain, mais à s'accrocher à tout prix sur ses positions. Le secteur important du champ de bataille est

(1) KlTSZ, loc. cit., 111; Journal de marche du 2* grenadiers; Rapport du commandant Lucas, 17 août; Metz, II, 391.

(2) Historique du grand Etat-major prussien, V, 585-586.

(3) Kcsz, toc. cit., 114-116.

MUT DALVKNSJ.KBEN 79

celui que traverse la route de Mars-la-Tour, à Taile gauche du Iir corps. Alvensleben s'y tient pendant toute cette journée de crise et, comme on lui en demande les raisons, il répond : «» La place du médecin est au chevet du malade, et le malade était la chaussée de Vionville-Mars-la- Tour (1). «

L'intervention du 4'" corps va rendre cette appréciation encore plus juste.

(1) Kriegsgeschichtliche EinzeUchnften, Heft 18, 553.

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