CHAPITRE X
J'ai résumé, dans le chapitre précédent, la loi de 1868, instituant la garde mobile. Qu'est-ce qu'on comptait faire en cas de guerre de cette garde mobile qui, même si on Teût soumise aux quinze jours d'exercices annuels projetés, n'aurait jamais formé qu'une troupe assez inexpérimentée ? On comptait l'employer à « garder les places fortes » et à « maintenir l'ordre à l'intérieur », afin de décharger d'autant les soldats de l'active et de la réserve.
En fait, quel fut le sort de la garde mobile ? Elle ne fut même pas organisée. L'interdiction, dont j'ai parlé précédemment, de soumettre ceux qui en faisaient partie à des
déplacements de plus d'une journée, rendait de vrais exercices impossibles. De plus, les quelques essais que Ton tenta ne furent pas heureux. Voici, par exemple, ce qu'écrivait le général Ducrot, à la date du 14 septembee 1869 : « J'ai vu notre ministre de la Guerre (le maréchal Lebœuf) ; nous avons longuement causé et il ne m'a pas dissimulé qu'il trouve bien lourd l'héritage de son prédécesseur... C'est d'abord la garde nationale mobile qui est l'objet de ses préoccupations. « C'est, me disait-il, une école d'indiscipline et de désordre, une source de folles dépenses. Croiriez-vous que déjà nous dépassons de vingt-cinq millions le chiffre des sommes votées au budget pour cette portion de notre état militaire, et que le maréchal Niel avait pris l'engagement devant la commission du budget de réduire d'autant les dépenses de l'armée active I Les réunions qui avaient été commencées à Paris ont donné lieu aux scènes les plus scandaleuses ; ce sont de véritables farces pour les exécutants comme pour
les spectateurs, ridicules en attendant qu'elles deviennent dangereuses. Il était grand temps d'y couper court ; aussi n'ai-je pas hésité à demander qu'elles fussent définitivement suspendues... Nous devons réserver toutes les ressources du budget pour Tentretien et l'instruction d'une bonne et solide armée qui, en définitive, sera toujours destinée à donner ou à recevoir le premier choc qui, presque toujours, décide du sort d'une campagne *.»
Finalement, le maréchal Lebœuf déclarait à la Chambre, peu de temps avant la guerre, que la garde mobile « n'ayant pu parvenir à s'organiser, ne figurait sur les contrôles que pour mémoire ».
Qu'en était-il du reste de nos forces ?
La loi de 1868 avait établi ainsi le recrutement : fixation du contingent, chaque année, par une loi. Tirage au sort pour déterminer
1. Là Vie du général Dacrot d'après sa correspond dancey tome II, p. 317,
Montesquiou, 18701 §
ceux qui feraient partie de ce contingent. Remplacement admis. Institution d'une garde mobile comprenant tous ceux qui, reconnus bons pour le service, n'entraient pas pour une raison ou une autre dans le contingent. Séparation du contingent en deux portions, dont l'une passait cinq ans et l'autre cinq mois seulement sous les drapeaux. Durée du service : cinq ans dans l'armée active, quatre ans dans la réserve (celle-ci ne pouvant être appelée qu'en temps de guerre) ; dans la garde mobile, cinq ans.
Cette loi, d'après les calculs, devait, quand elle aurait produit son plein effet, c'est-à-dire au bout de huit ans, nous donner 1.200.000 hommes ; 400.000 hommes d'activé, 400.000 de réserve et 400.000 de garde mobile.
En fait, sur quels effectifs pouvions-nous compter au moment de la guerre ? Écoutons le gouvernement : « Rappelons ici ce qui a été fait ; le tableau est assez grand pour* se passer de commentaires : une armée de ligne de 7b0.000 hommes disponible pour la guerre.
Près de 600.000 hommes de garde mobile. L'inslruciion, dans loules ses branches, poussée à un degré inconnu jusqu'ici ; nos règlements militaires remaniés et mis en rapport avec les exigences nouvelles... 1.200.000 fusils fabriqués en moins de dix-huit mois. Les places mises en état et armées, les arsenaux remplis, un matériel immense, prêt à suffire à toutes les éventualités quelles qu'elles soient. Tous ces grands résultats obtenus en deux années. » Voilà ce qu*on peut lire dans le Journal officiel du 17 août 1869 ! Déjà, le 18 janvier de cette même année, à la rentrée du Parlement, dans son discours aux sénateurs et députés, Napoléon III avait déclaré : La loi militaire et les subsides, accordés par itre patriotisme, ont contribué à affermir la yjnfiance du pays et, dans le juste sentiment de sa fierté, il a éprouvé une réelle satisfaction le jour ou il a su qu'il était en mesure de faire face à toutes les éventualités... Le but constant de nos efforts est atteint : les ressources militaires de la France seront dé-
sormais à la hauteur de ses dcslinées dans le monde *. »
Tout ceci est misérable illusion, mensonge ou bluff. Mais de telles assurances données par le gouvernement n'innocentent-elles pas en partie ceux qui, en 1870, criaient : « A Berlin ! » N'expliquent-clles pas la mentalité de ' ceux qui, devant nos revers, criaient à la trahison ? Le gouvernement leur avait tellement répété que nous étions prêts sous tous les rapports, que notre armée était admirable ! Ils ne pouvaient s'expliquer que par la trahison nos défaites répétées.
Après le tableau présenté par le gouvernement, voyons quelle fut la réalité. En réalité, nous n'avons pu mettre en ligne qu'un effectif réel de 264.000 hommes '. Comment cela se fait-il?L'explicationestsimple. « L'ar-