ET LA
CANDIDATURE HOIIENZOLLERN
Notre armée n'était donc pas préparée en 1870 à lutter contre les forces allemandes. Dans ces conditions il n'y avait plus qu'une chance de salut : éviter la guerre ou tout au moins la retarder. Le ministère- Olliviera-t-il fait ce qu'il fallait pour cela ? C'est ce que je vais à présent envisager.
Il existe trois ouvrages importants sur cette question, écrits tous trois par des historiens consciencieux et impartiaux. Ce sont : V Histoire diplomalique de la guerre
Franco- Allemande , par Albert Sorel ; tHisiolre du Second Empire (tome VI), par Pierre de la Gorce ; la Guerre de 1870, causes et responsabilités^ par Henri Welschinger. C^est à ces ouvrages qu'au cours de ce chapitre, je ferai des emprunts.
Le 30 juin 1870, Emile Ollivier déclarait à la Chambre : « M. Jules Favre a posé au gouvernement cette question : « Vous Hes inquiets ; quelles sont vos inquiétudes, et de quel côté viennent-elles?... » — Je i Jponds à r honorable M, Jules Favre que le j^ucernement n'a aucune inquiétude^ qu à aucune époque^ le maintien de la paix en Europe ne lui a paru plus assuré. De quelque côté qu'il tourne ses regards, il ne voit aucune question irritante engagée.,. Si le gouvernement avait la moindre inquiétude, il ne vous eût pas proposé, cette année-ci, une réduction de 10.000 hommes sur le contingent, » Trois jours après, le 3 juillet, arrivait lu quai d'Orsay la dépêche de notre ambassadeur à Madrid, M. Mercier de Lostende, annonçant
la candidature du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne.
Ce n'était pas la première fois qu'on parlait decette candidature. Depuis octobre 1868, il en avait été question à plusieurs reprises. Après avoir accepté, le prince Léopold s'était retiré. Enfin, le maréchal Prim venait de remporter de nouveau son adhésion, tandis que le roi de Prusse donnait l'assentiment, comme chef de famille. On nous avait caché ces dernières négociations, espérant nous surprendre par une ratification rapide des Chambres espagnoles. Elles nous étaient dévoilées par la dépêche du 3 juillet. « Le gouvernement français fut pris à l'improviste ; il ne songeait plus à la candidature ilohenzollern ; la dernière négociation, celle de 1870, avait échappé, en partie, à la perspicacité de ses agents et à l'attention du cabinet. Il aperçut une manœuvre combinée contre lui, et un échec diplomatique qui le menaçait. Il en avait tant éprouvé déjà ! 11 se sentait discrédité en France et en Europe ;
il comprit qu'une élection prussienne en Espagne fournirait à l'opposition une arme redoutable. » (Albert Sorel.)
Il existe une version d'après laquelle c'est Napoléon III lui-môme qui aurait indiqué le prince Léopold de Hohenzollern au maréchal Prim, comme il avait indiqué, en 1866, le frère de ce prince, actuellement le roi Carol, aux électeurs roumains. Dans ses Mémoires^ le maréchal Randon écrit : « L'Empereur a été jusqu'au dernier moment partisan de l'alliance prussienne. En 1869, au moment de la vacance du trône d'Espagne, recevant le général Prim, il lui disait : « Pourquoi ne prenez-vous pas un prince Hohenzollern, qui est mon parent ? » Dans le Radical du 5 août 1898, Arthur Ranc, qui cite ce passage, ajoute : « Cette révélation écrasante du maréchal Randon n'a jamais été démentie par les écrivains bonapartistes, par les défenseurs de Napoléon 111 et de sa politique. On s'est borné à faire le silence ; on s'est bien gardé de discuter sur un fait dont
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les détenteurs des papiers du maréchal Randon auraient pu fournir la preuve '. » Mais, comme il n'a jamais été fait allusion à ces paroles de Napoléon III nulle part ailleurs, il me semble difficile d'en faire état.
Quoi qu'il en soit, le 3 juillet 1870, tout le monde est d'accord au gouvernement français pour estimer que l'élection d'un prince allemand au trône d'Espagne est inacceptable. Il importe de négocier pour arriver au retrait de cette candidature.
« On pouvait s'adresser à Madrid, où si. retrouveraient les souvenirs d'une traditionnelle amitié : M. de Gramont était trop bon gentilhomme pour demander compte au faible de ce qu'il pouvait imputer au fort. Derrière l'Espagne était la puissante Prusse. C'est vers la Prusse qu'incontinent le ministre s'oriente. Vers elle, il se tournera, moins en homme d'État qui cherche à dissiper un
1. Cité par Richard Cosse dans La France et la Prusse avant la guerre (Nouv. Librairie Nationale).
malentendu qu'en officier qui poursuit une réparation. » (P. de la Gorce.)
M. de la Gorce, d'une manière générale, est très dur pour le duc de Gramont. M. de Gramont était notre ministre des Affaires étrangères. Il a donc naturellement une grosse part de responsabilité. Mais, en lisant Touvrage de M. de la Gorce on a le sentiment qu'il accable le duc de Gramont pour alléger, si possible, la lourde responsabilité d'Emile Ollivier. Je sais qu'Emile Ollivier s'est défendu d'avoir été président du Conseil, déclarant que le titre et les prérogatives appartenaient à l'Empereur. Mais si, en effet, il n'avait pas le titre de président, il en avait l'autorité: « M. Ollivier avait mis trois mois et plus à former le cabinet du 2 janvier. Il en avait choisi tous les membres et il avait fait connaître à l'Empereur quelle serait « sa polilique »... Il entendait si bien avoir une politique personnelle et réduire ses collègues à la défendre, qu'il amena lui-môme la démission du comte Daru. » (Welschinger.) Au
comte Daru avait succédé le duc de Gramont.
Devant la candidature du prince Léopold, le gouvernement français décide donc de s'adresser à la Prusse. Le duc de Gramont fait exposer à Berlin l'émotion causée en France. 11 déclare à l'ambassadeur de Prusse à Paris, M. de Werther, que la France ne tolérera pas un prince allemand sur le trône d'Espagne. Jusque-là rien à dire. Mais voilà! Pour notre malheur, les Chambres françaises sont en session. Et c'est devant elles que l'affaire va être portée. Le parlementarisme — ce parlementarisme que Napoléon III et Emile Ollivier ont travaillé à installer — va jouer, et en grande partie à cause de lui les ministres commettront les plus folles imprudences. Et pendant qu'en Prusse l'affaire sera menée par deux personnes, le roi et Bismarck, en France c'est à la tribune du Parlement et par répercussion dans les journaux et dans la rue qu'elle sera débattue.
Le 5 juillet, sur la nouvelle que les Cortès
Monlesquiou, 1870. •
vont être réunis le 20 du môme mois pour Télection du roi, un député français, M. Cochery, dépose une interpellation. « Elle répondait aux préoccupations de l'opinion publique ; mais elle était une faute grave, car, en portant l'afTaire à la tribune, M. Cochery et ses amis coupaient court à toute intervention diplomatique de l'Europe. » (Albert Sorel.)
Devant cette interpellation, les ministres se réunissent le 6 pour se concerter sur une déclaration destinée à être lue à la séance de la Chambre du môme jour. « De la résolution qui serait prise pourrait sortir la guerre. On mterrogea le maréchal Lebœuf. Le maréchal promit pour Tarmée régulière une force réelle disponible de trois cent mille hommes dont deux cent cinquante mille hommes pourraient être entièrement organisés en quinze jours, et les cinquante mille autres huit ou dix jours plus tard... A cet effectif s'ajoutait la garde mobile. Le ministre convint que, dans la plus grande partie du terri-
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toire, elle n^existait que sur le papier ; mais, par une illusion peu excusable, il parla d'une force de centvingt mille hommes disponibles pour une première mobilisation. » (P. de la Gorce.) Par ses déclarations optimistes et que la réalité devait si cruellement démentir, le maréchal Lebœuf est responsable, lui aussi, en partie, du désastre. Mais après le désastre, le maréchal Lebœuf, du moins, s'est retiré dans le silence. Il n'as pas eu l'impudence d'Emile Ollivier déclarant qu'il ne cesserait de revendiquer sa conduite « comme un titre de patriotisme et d'honneur» *.
La déclaration du 6 juillet lue par le duc de Gramont, en réponse à l'interpellation Cochery, avait été acceptée à l'unanimité par les ministres, bien que quelques-uns la trouvassent dangereuse dans sa forme. Je ne la transcris pas ici en son entier. J'en donne seulement la conclusion. « Cette éventualité (l'insta latioQ d'un prince allemand sur le
:. L'Emçire libéral, t. XIV, p. 607.
trône d'Espagne), nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas. Pour Tempêcher, nous comptons k la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur Tamitié du peuple espagnol. S'il en était autrement, forts de votre appui et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation ni faiblesse. » Le ministère Ollivier remporta ce jour-là le plus beau succès parlementaire qui soit. Et sans doute voilà à quoi il visait. Cette dernière phrase que j'ai soulignée, « énergique et menaçante », souleva des applaudissements et des bravos enthousiastes sur tous les bancs de la majorité et jeta la minorité dans la stupeur. La séance fut interrompue de fait pendant plus d'une demi-heure et l'on put entendre répéter dans tous les groupes ces mots fatidiques : « C'est la guerre! C'est la guerre ! » Voilà ce que déclare M. Welschinger présent à la séance. « Combien, écrit de son côté M. de la Gorce, ne serait pas plus grand l'enthousiasme des courtisans ! Les uns très troublés des progrès de l'oppo-
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sition, voyaient dans la guerre un dérivatif; les autres rêvaient un regain de gloire pour TEmpire vieilli ; presque tous se flattaient, dans la transformation des choses, de retrouver leur crédit un peu amoindri. »
Mais si c'était un succès devant le Parlement et devant la Cour, était-ce un succès pour notre pays? Albert Sorelaécrit : « Dans cette entreprise fatale, la déclaration du 6 doit être considérée comme le premier désastre de la France. » Et il s'explique : « Le gouvernement impérial croyait faire de la grande politique en jetant ainsi le gant à la Prusse. Il faisait tout simplement le jeu de son adversaire... Cassante dans la forme, absolue dans les conclusions, la déclaration du 6 juillet mettait le roi Guillaume en demeure de subir un affront diplomatique ou de déclarer la guerre. » M. de la Gorce écrit de son côté : « Le manifeste, par l'âpreté de ses formes, semblait un premier acte de guerre plutôt qu'une invitation à négocier. » De plus, il « livrait à toutes les disputes des hom-
mes une affaire redoutable, qui exigeait surtout de la discrétion et de la prudence ».
D'ailleurs, l'opinion là-dessus est unanime. « Le ministre des Affaires étrangères et le garde des Sceaux défendirent une déclaration par laquelle on jetait le gant à un voisin devenu un adversaire, sans se douter qu'ils allaient ainsi au-devant de son propre désir... Après la lecture de la déclaration, lord Lyons télégraphiait à lord Granville « que le ministre français ne s'était laissé aucune retraite. » (Welschinger.)
Il n'y a qu'Emile Ollivier qui est content de lui-môme. « Celte déclaration, ose-t-il écrire, est irréprochable et je la relis après tant d'années avec satisfaction*.» Sans douto il pensait aux applaudissements qu'il avait recueillis ce jour-là. Et cela peint bien l'effroyable « légèreté » de cet homme.
Cependant, quoique la partie fût ainsi très mal engagée, nous pouvions nous en tirei