L Empire libéral^ tome XIV, p
LK MINISTRRB OLLIVIER !«*«>
encore avec honneur. Les actes ultérieurs du ministre allaient nous en empêcher.
Je viens de montrer quelle grande faute diplomatique était cette Déclaration publique du 6 juillet, qui sonnait la guerre. Et pourtant, la guerre, Emile Ollivier ne la voulait pas. Mais il avait devant lui au Parlement un parti qui était belliqueux. C'est surtout en vue de ce parti que la Déclaration avait été élaborée. Elle était une attitude parlementaire.
Ecoutez ce qu'en a dit le maréchal Lebœuf devant la Commission d'enquête : « Le Conseil était partagé sur la formule. Plusieurs membres, tout en reconnaissant que la rédaction proposée était justifiée par les procédés de la Prusse, trouvèrent la forme trop vive. Qu'il me soit permis de dire que l'empereur était de cet avis. On modifia la rédaction séance tenante, mais à notre arrivée à la
Chambre, nous trouvâmes une grande animation parmi les députés. Le sentiment patriotique était très surexcité. On se laissa entraîner et la rédaction fut lue. » C'est bien ce que je disais, on se laissa entraîner pour plaire au Parlement, ou plutôt à une partie du Parlement, celle qui visait au renversement du ministère OUivier et que le ministère tenait par conséquent d'autant plus à conquérir. Tels étaient les effets naturels de ce régimeparlementairevers lequel Napoléon III s'orientait depuis 1860 et qu'il venait d'installer avec l'aide d'Emile Ollivier. En régime parlementaire, la première préoccupation est de conquérir des voix. Môme chez les patriotes, — et nous ne tenons pas à contester ce titre aux ministres d'alors, — les intérêts du pays ne viennent qu'ensuite *.
1. Je dois faire remarquer que le duc de Gramont» dans son ouvrage : La France el U Prusse Mvunl la ^oerre.s'élève avec force contre l'asserlion du maréchal Lebœuf qu'il y aurait eu deux rédactions de la Déclaration. Il n'y « eu qu'une seule Déclaration, af firme- t-il»
Il serait trop long d'entrer dans le détail de tous les pourparlers qui ont eu lieu entre la France et la Prusse. Je les résume très brièvement. Le 7 juillet, notre ambassadeur à Berlin, Benedetti, reçoit Tordre de se rendre à Ems,oii setrouve le roi de Prusse. Benedetti est chargé d'obtenir du roi l'affirmation qu'il « n'approuve pas l'acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de revenir sur cette détermination prise sans sa permission ».
Quel était l'état d'esprit du roi ? Le roi ne désirait pas la guerre, — tout au contraire de Bismarck, — et devant les complications
et c'est celle-là qu'il a lue à la tribune de la Chambre. Peu importe. Si ce n'est pas à la Chambre que le gouvernement s'est «laissé entraîner >, c'est alors au conseil des ministres. « Notre déclaration sera modérée, affirmait Emile Ollivier à l'ambassadeur d'Angleterre... Elle sera aussi modérée que le permet l'esprit public.» Eh ! que devient alors la prétention d'avoir été « inaccessible » à toute influence, de n'avoir eu aucun « souci » du qu'en-dira-t-on, de n'avoir agi que de sa « propre initiativ* » ?
qu'entraînait la candidature du prince Léopoldjil était disposé à s'arranger, sous-main, pour qu'elle fût retirée, si on lui permettait de le faire sans que cela parût de sa part une reculade.
« Il tombait sous le sens le plus ordinaire, écrit M. Welschinger, qu'on ne pouvait exiger un retrait public et immédiat du consentement donné par le roi, sous peine d'hostilités prochaines... Il fallait se contenter de la déclaration par laquelle il se disposait à approuver la renonciation au trône, si le prince y acquiesçait... Il convenait d'amener le prince à se désister en laissant au roi le temps d'approuver le désistement, sans se préoccuper d'une agitation factice soulevée au Corps légistatif par les ultras, et dans la presse par les faiseurs. Un ministère énergique, et sachant ce qu'il voulait, se fût habi« lement tiré d'affaire. »
M. de La Gorce écrit de son côté : « La vraie politique consistait à réclamer le désistement avec une fermeté tranquille et àétayer
sur l'adhésion des puissances la revendication. Que si on obtenait la renonciation, la prudence commandait de prendre aussitôt acte du résultat, de ne point compliquer une question d'honneur par des questions d'amour-propre, de ne point paraître remarquer les subterfuges plus ou moins disgracieux sous lesquels la Prusse voilerait son échec. Hanté par le souvenir de Sadowa, M. de Gramont portait plus haut ses vues. Il ne se contenterait pas de dénoncer honorablement l'incident, mais il y chercherait l'occasion d'imposer à la Prusse un recul public et au roi le désagrément de se déjuger. Ainsi, pensait-il, compromettant le fond pour rendre la forme plus déplaisante et savourant à l'avance une humiliation diplomatique qui serait l'ornement du succès. Le discours du 6 juillet avait été le manifeste de ce patriotisme sincère, mais inopportun. Les instructions expédiées à Ems n'étaient que le prolongement de la même erreur. »
A cette date, « Guillaume écrivait à la reine
Augusta qu'il n'avait pas encore reçu de réponse à sa communication, ce qui semble indiquer que le roi avait secrètement invité le prince Antoine à prier son fils de retirer sa candidature. Mais il ne Tavouait pas publiquement, parce qu'il avait lui-même engagé le prince à accepter, et parce qu'il ne voulait pas paraître faire personnellement des concessions que le chancelier et le parti militaire eussent sévèrement blâmées. Enfin, il ne lui convenait pas de s'incliner devant dés exigences qui avaient pris l'air d'une menace. » (Welschinger.)
Toujours est-il que le 12 juillet, le gouvernement reçoit d'Espagne la nouvelle que le prince Antoine de HohenzoUem a déclaré au maréchal Prim retirer, au nom de son fils, la candidature de celui-ci au trône d'Espagne. Il donnait comme motif « les complications que cette candidature paraissait rencontrer et la situation pénible que les derniers événements avaient créée au peuple espagnol en le mettant dans une alternative où il ne saurait
prendre conseil que de son indépendance ». Le prince Léopold faisait, de son côté, insérer dans le Mercure de Souabe qu'il renonçait à sa candidature parce qu'il « était fermement résolu à ne pas laisser sortir une question de guerre d'une affaire de famille, secondaire à ses yeux ». M. Welschinger écrit : « Toute l'Europe eut connaissance de cette nouvelle si importante qu'Olozaga avait aussitôt transmise à Napoléon III. C'est ce qu'avait voulu Guillaume lui-même. Il n'entendait donner son acquiescement à la renonciation spontanée du prince que lorsque celui-ci l'aurait fait connaître officiellement. Pour assurer la paix, il suffirait donc de prendre acte de cette renonciation. On savait par Benedetti que le roi avait promis d'y acquiescer et que M. de Werther venait à Paris en apporter l'affirmation certaine. »
Par cette renonciation, la paix semblait si assurée que Bismarck, de colère, envoyait au roi sa démission. Pendant ce temps, Emile OUivier, tout joyeux, arrivait à la Chambre,
la dépêche en main, s'écriant : « Nous tenons la paix I »
Mais le parlementarisme, si cher à Emile Ollivier, allait de nouveau faire son œuvre. « Le parti bonapartiste qui voulait la guerre, parce qu'il espérait la victoire et, avec elle, la disparition du parti libéral, se moqua « de la dépêche du père Antoine » qu'on lui communiquait sans plus de cérémonie. L'impératrice, à qui Ton porta la dépêche à Saint- Cloud,la lut avec colère et, devant le général Bourbaki, s'écria : « C'est une honte! L'empire va tomber en quenouille ! » Les députés de la majorité blâmaient hautement la crédulité, la faiblesse, la lûcheté des ministres. Les journalistes s'en mêlaient et n'avaient pas assez de quolibets pour railler des gens aussi naïfs... Les amis empressés du cabinet lui montraient Textrôme-droite toute prête à profiter de ses hésitations pour le renverser. S'il disparaissait, son œuvre constitutionnelle toute récente n'allait-clle pas sombrer avec hii ? Au moment de la première Révolution,
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les Girondins avaient fait la guerre pour échapper à des difficultés intérieures. Le ministère du 2 janvier devait les imiter. Prêtant une oreille effrayée à ceux qui formaient pour lui l'opinion publique, il voulut, non pas seulement les satisfaire, mais les devancer. Ils avaient poussé le cri de guerre; lui le répéta^ et pour prouver qu'il sentait mieux que tout autre les offenses faites à l'honneur national, il déclara, le premier, cette guerre dont il n'avait pas voulu. » (Welschinger.)
Une interpellation est déposée par un député, Clément Duvernois, qui était animé de rancune contre le ministère, depuis qu'il avait dû en faire partie et en avait été écarté au dernier moment. Cette interpellaltion était ainsi libellée :
« Nous demandons à interpeller le cabinet sur les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler pour éviter un retour de complications avec la Prusse. » C'était une belle manœuvre parlementaire pour embarrasser le ministère.
•lU 1870
Pour pouvoir répondre victorieusement à cette interpellation, le ministère Ollivier rouvre Taffaire qu'il était en mesure de clore à notre satisfaction et nous jette dans la guerre. Comme dit M. de La Gorce, « voici maintenant la seconde phase, celle où les intempestives exigences de la France rendent à la Prusse les avantages qu'elle a perdus ». Et il ajoute : « Ceux qui gouvernent la France ont stupéfié le monde par deux grandes témérités : celle qui a dicté la Déclaration du 6 juillet ; celle qui, six jours plus tard, a prolongé par la demande de garanties un conflit virtuellement terminé. » Dans son ouvrage, la France et la Prusse avant la guerre^ le duc de Gramont, pour s'excuser, déclare que « l'agitation publique, le sentiment des Chambres rendaient nécessaire une politique accentuée ». Admettons. Mais alors nous dirons : malheur au pays où, dans une affaire aussi délicate à traiter et d'où la guerre peut sortir, le gouvernement est obligé de se laisser guider par les bruits
de la rue et les intrigues parlementaires !
Le jour même du dépôt de l'interpellation Duvernois, le duc de Gramont a une entrevue avec le ministre de Prusse à Paris, le baron de Werther. Il lui déclare que le gouvernement français ne peut être satisfait par le simple désistement du prince Léopold. Il finit par proposer au baron de Werther un projet de lettre que le roi de Prusse écrirait à Napoléon III. Il lui remet même une note dont le roi aurait à s'inspirer, et que voici : « En autorisant le prince Léopold à accepter la couronne d'Espagne, le roi ne croyait pas porter atteinte aux intérêts ni à la dignité de la nation française. Sa Majesté s'associe à la renonciation du prince de HohenzoUern et exprime son désir que toute cause de mésintelligence disparaisse désormais entre son gouvernement et celui de l'empereur. »
Emile Ollivier, qui survint à ce moment, soutint le duc de Gramont, et approuva le projet de lettre.
Lorsqu'il reçut, le lendemain, cette note
Monlo quiou, 1870. 10
r|u*on lui dictait, Guillaume s'écria :« A-t-on jamais vu pareille insolence? 11 faut que je paraisse devant le monde comme un pécheur repentant ! » [Lellre du 13 juillet à la reine Augusia.) M. Welschinger, qui cite des extraits de cette lettre, ajoute : « Ce monarque, qui avait de la dignité royale le sentiment le plus élevé, qui tenait plus que tous les autres souverains de TEurope à la moindre de ses prérogatives, ne pouvait admettre « des procédés inexplicables » et s'étonnait que l'empereur des Français se laissât déborder par ceux qu'il appelait « des faiseurs inexpérimentés ».
« Certes, ajoute M. Welschinger, il ne faut pas chercher dans la demande faite par les deux ministres à l'ambassadeur de Prusse « une machination insolente et provocatrice», mais il faut y voir ce qu'elle était réellement : un expédient maladroit et périlleux au premier chef, formulé ou plutôt bâclé avec une rapidité telle que nul n'en pesa alors la redoutable fi;ravité. »
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Ce môme 12 juillet, à la suite de son entrevue avec le baron de Werther, le duc de Gramont se rend auprès de Napoléon III. « L'empereur qui, au premier moment, avait reconnu aux Tuileries, devant M. Emile OUivier luimême, que le désistement du prince enlevait tout prétexte de guerre, se laisse impressionner par l'idée que les Chambres et la Cour qualifiaient de « honte » Tacceptation du désistement. » (Welschinger.) 11 se concerte donc avec son ministre des Affaires étrangères, et à la suite de ce conciliabule, le duc de Gramont envoie le soir même à Benedetti une dépêche le chargeant d'obtenir de Guillaume l'assurance qu'il n'autoriserait plus jamais la candidature du prince Léopold.
Cette dépêche et la note remises à Werther, voilà ce qui allait permettre à Bismarck de nous acculer à la guerre. Devant les nouvelles exigences du gouvernement français, le roi de Prusse refuse de recevoir une seconde fois Benedetti. L'incident est télégraphié à Bismarck et le roi s'en remet à lui pour sa-
voir s'il faut en faire communication aux ambassadeurs de Prusse et à la presse. Bismarck fait cette communication sous une forme insolente pour la France. C'est le coup de la dépêche d'Ems. Le ministère français décide la guerre dans sa séance du 14 juillet. Parlant de cette séance, Albert Sorel écrit : « Il ne serait point judicieux de chercher en ces délibérations agitées l'action occulte d'une politique personnelle ; il faut considérer au contraire que le pouvoir était aux mains d'esprits incertains et de politiques médiocres infatués de leur génie, que le jugement de ces hommes était faussé, que l'éducation critique, l'habitude de comparer les faits manquaient à tout ce monde, que le souci de sa gloire propre se colorait pour chacun des apparences du devoir, que, sous l'action d'un enthousiasme romanesque, la témérité passait pour courage et l'emportement pour patriotisme. Les ministres dirigeants croyaient à leurs collègues comme ils croyaient à euxmêmes ; le duc de Gramont tenait le maréchal
Lebœuf pour un grand homme de guerre; le maréchal Lebœuf tenait le duc de Gramont pour un grand diplomate ; Tempereur rêvait, et le Conseil, respectueux du secret diplomatique et des mystères de la stratégie, aurait cru faire injure à ces grands hommes d'État en demandant à l'un de visiter ses arsenaux, à l'autre d'examiner ses traités. »
Or, les traités allaient se révéler inexistants et les préparatifs militaires plus qu'insuffisants.
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