CHAPITRE III
Nous avons vu pourquoi nous avons subi îa défaite. Mais pourquoi depuis quarantequatre ans n*avons-nous pas pu nous relever et prendre notre revanche? Pour en signaler la cause, il suffit de prononcer un mot, le mot de République,
Ici encore Bismarck a calculé juste.
Comme Marie de Roux Ta démontré \ Bismarck, en effet, a voulu la République en France et il a aidé à Tinstallation au pouvoir du parti républicain.
Pourquoi Bismarck a-t-il voulu la Répu-
1. La. République de Bismûrcki 1 vol. (Nouvelle librairie nationale, édit., Paris).
blique en France ? Oh 1 ce n'est pas pour le bien de notre pays. Si Bismarck se place, d'une façon abstraite, au point de vue du bien de la France, ce n'est pas alors la République qu'il nous souhaite. Dans son ouvrage, Bismarck el la France^ Jacques Bainville relate, d'après le Correspondant du 10 mars 1905, une conversation entre Mgr Vallet et le chancelier allemand. Cette conversation a eu lieu en 1 879, à Gastein. « Bismarck, parlant de choses et d'autres, de l'état de l'Europe, des tendances de l'Allemagne, de l'avenir de la France, déclara tout à coup, avec cette brusquerie qui lui était propre, à son interlocuteur qui venait de prononcer le nom de la République : Pour faire quelque chose^ la France a besoin d'un gouvernement stable : il lui faut une monarchie,.. A/o/, si j'étais français, Je serais carliste. — Carliste, pour le comte de Chambord. — Oui, oui, c'est ce que je veux dire : légitimiste. Il faut toujours défendre la monarchie légitime. »
Moi, si j'étais français, déclarait Bismarck : mais il était allemand, et alors comme allemand il est républicain en France. Bismarck, écrit de Roux, « souhaite la République à la France comme un fléau à un ennemi, » Entendons bien. Ce n'est pas que Bismarck attende du régime ou du parti républicain une complaisance, volontaire, à l'égard de l'empire allemand. « Mais, dit fort bien de Roux, il compte sur les consé^ quences enfermées dans la définition même de la République^ sur le vice propre des ins^ titutionSy sur V incurable mal du régime des partis qui rend impossible « Vunion intérieure », sur V impuissance constitutionnelle dune démocratie parlementaire à avoir une diplomatie digne de ce nom» » Écoutez d'ailleurs M"* Adam, qui a pourtant, elle, pendant longtemps fermement cru en la République. Ceci se rapporte à l'année 1877 : « Bismarck croit avoir intérêt à nous donner la République, puisqu'il a par là la possibilité de désarmer la défense nationale, La politi-
que des « résultais immédials », la voilà! Bismarck^ je Vai entendu de la bouche de Gambetta, veut la République en France. Je sais que le chancelier de fer a brisé d'Arnim^ parce que celui-ci travaillait au retour de la Monarchie^ avec les gens du 24 mai, Bismarck est logique : il vient aux républicains anticléricaux qui feront^ il n'en doute pas^ la besogne qu'il a faite si mal avec son Kulturkampf. Et puis, il juge^ d'autre part ^ que les républiques en ce siècle sont des gouvernements de paix extérieure et de luttes intérieures qui passionnent les partis et les neutralisent, »
Cependant, M"® Adam, dans son patriotisme, s'inquiète à cette époque des intrigues qu'elle voit meneràGambetta avec Bismarck, par rintermédiaire de Haenckel de Donnersmarck. Elle exprime alors son inquiétude à Gambetta. Je vous croyais d'abord républicaine^ lui réplique celui-ci. 11 entendait par là : je croyais que vous étiez prête à tout accepter pour le salut de la République. Et
ceci explique tout Gambetta. Lui, il était prêt à tout accepter, jusqu'à Tabandon de la revanche. Il ne disait pas : France d'abord I mais : République, avant tout ! Aussi, dans son commentaire de la correspondance secrète de Gambetta et Bismarck, qui fait suite à Tétude de de Roux, Bainville peut écrire : « Avec ces documents, c'est le faux semblant patriotique, dont a si longtemps vécu le vieux parti républicain, qui est dissipé. C'est surtout la preuve établie que le parti républicain, même animé de bonnes intentions, n'a pu réussir qu'avec le secours ou l'inspiration de l'Etranger, et n'a pas été capable de se soustraire à l'influence étrangère, de gouverner en vue du seul bien public, du seul intérêt national. »
Une des parties que je signalerai particulièrement de l'étude de de Roux est celle qui a trait k la période du 16 mai. De Roux met
en lumière Taide que, à ce moment-là, les républicains de France reçurent de Bismarck pour vaincre la « réaction m. « La presse officieuse allemande, inspirée par Bismarck, écrit de Roux, se fit partout un devoir de pourvoir la presse française d'arguments contre le cabinet de Broglie. » Le thème est celui-ci : si les réactionnaires triomphent dans les élections, c'est la guerre fatale entre l'Allemagne et la France. Les républicains développent ce thème en France. Mais l'argument n'aurait pas eu beaucoup de valeur s'il n'avait pu s'appuyer sur des menaces venues d'Allemagne. Sous l'inspiration de Bismarck, les journaux allemands développent donc ce môme thème : guerre fatale avec la victoire des réactionnaires. Et ainsi, « les 363, écrit deRoux, purent invoquer contre les candidats du Maréchal les menaces les plus formelles de V ennemi ; ce concours élail décisif ; ils triomphèrent. »
En résumé, Bismarck a voulu la victoire de Gambetta et celle de son parti. Gambetta
a accepté celte aide. Voilà ce qui ressort de tous les documents que nous apporte et que commente de Roux.
On comprend d'ailleurs facilement que Bismarck se soit employé à installer la République en France. Ce que valait, en effet, cette forme de gouvernement, il l'avait entrevu en Prusse, entre 1862 et 1866. Certes, il n'avait pas eu alors affaire à la République, mais il avait eu affaire aux parlementaires, ce qui est tout comme. S'appuyant sur son roi, Bismarck avait pu se moquer, comme nous l'avons vu, du parlement prussien, et, malgré ce parlement, réaliser les réformes qu'il jugeait nécessaires au salut de son pays. Mais s'il n'avait pas eu pour l'appuyer cette autorité du roi, indépendante des partis, s'il avait dû se soumettre devant les votes des électeurs et des députés, qu'aurait pu Bismarck? Rien, et il est bien possible que Sadowa et Sedan se fussent alors changés en défaites. Voilà ce que Bismarck ne pouvait pas ne pas avoir toujours présent
à l'esprit. En aidant à l'installation de la République en France, il devait donc se dire qu'il allait répandre en grand le fléau de la lutte des partis, de la surenchère électorale, du sacrifice des intérêts du pays aux intérêts parlementaires, etc., etc., bref, toute cette peste qu'il avait vu sévir chez lui, et dont il n'était venu à bout que grâce à cette autorité qui manque à notre peuple décapité : un roi.
Fin