‹ 1871: La commune à Paris et en province (février - mai)Chapitre 15 sur 23 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Le 29 juin 1871, les cinq corps de l'armée de Versailles étaient réunis sur le champ de courses de Longchamp.

Il faisait une journée douce et tiède, qu'éclairait le soleil légèrement tamisé des printemps d'autrefois. Le terrain, sur lequel l'herbe poussée drue étendait son tapis feutré, était tout encadré de verdure et parsemé de bouquets fleuris, au travers desquels apparaissaient des amoncellements de ruines, restées là comme les témoins de désastres invengés. Les tribunes, déteintes, lépreuses et rafistolées, en hâte, semblaient garder le stigmate du passage des Prussiens, qui avaient défilé là quatre mois auparavant. Et en haut, tranchant sur le ciel, le Mont-Valérien, tout gris et bruni de poudre, dominait de sa silhouette massive la colline dévastée, où s'accrochaient encore, sous le feuillage des arbres clairsemés, quelques villas en lambeaux. Mélange de tristesses et de joies, de renaissance et de deuil, qui était l'image même de nos âmes, pleines à la fois de douleur et d'espoirs.

Sur la pelouse, l'armée de Versailles était venue peu

ago 1871

à peu se masser. Il y avait là cent vingt mille hommes, en tenue de campagne, et qui portaient encore sur leurs vêtements la trace des sanglants combats qu'ils venaient de soutenir pour arracher Paris à rémeute. Leur attitude était ferme et confiante, avec une nuance de fierté. Celle de l'énorme foule qui se pressait pour les acclamer, grave, recueillie et satisfaite. On voyait qu'il ne s'agissait plus là d'un simple spectacle des yeux, comme en donnait la splendeur des revues impériales, mais du réveil de la puissance militaire française, un moment engloutie dans le torrent de l'invasion. C'était, comme a écrit Thiers, la joie d'une heureuse convalescence par un jour de beau temps (i).

On salua d'enthousiastes bravos le vaillant 54 e de ligne, défenseur héroïque de Bitche, qu'il n'avait pas livrée. On applaudit avec transports les revenants des prisons allemandes, dont l'allure martiale rappelait les glorieuses légions d'autrefois. Et, devant l'imposant défilé de ces masses, qui se mouvaient d'un pas rigide, précis et alerte à la fois, on vit tous les cœurs se fondre en une commune allégresse. M. Thiers dissimulait à peine son émotion profonde. Quand le maréchal de Mac- Mahon, s'avançant tout seul, vint le saluer de son épée, il descendit de la tribune présidentielle, prit la main du vaillant soldat, et lui, si verbeux d'ordinaire, il ne put que la serrer sans mot dire, tandis que de grosses lar-

(1) Notes et Souvenirs de M. Thiers, p. 174.

mes roulaient sur ses joues, et que les yeux du maréchal s'en emplissaient à leur tour.

Le seul bénéfice tiré de l'insurrection parisienne était qu'elle nous avait permis de reconstituer tout de suite un noyau respectable de forces. On peut même dire qu'elle nous y avait obligés. L'armée de Versailles était sans doute inférieure par le nombre à ce qui nous eût été nécessaire pour reprendre notre rang en Europe ; mais elle était suffisante pour nous rendre le droit d'y être entendu. Comme elle venait de se montrer vigoureuse, disciplinée et hardie, Thiers résolut de la conserver telle quelle, avec ses cadres de vieux officiers, et sous les ordres du même chef qui l'avait conduite, par un chemin assurément pénible, à des succès aussi indispensables que complets. Le maréchal de Mac-Mahon hésitait à garder un commandement dont la permanence ne lui semblait pas justifiée après la prise de Paris et qui constituait, disait-il, une charge pour l'État. Mais M. Thiers n'eut pas de peine à triompher de sa modestie trop grande, ni à obtenir qu'il revînt sur le premier refus (1). Iye chef de l'État avait entendu d'ailleurs donner aux soldats un témoignage éclatant de la recon-

(1) Notes et Souvenirs de M. Thiers, p. 176. — Déjà, on s'en souvient, le maréchal avait fait des objections quand M. Thiers l'avait nommé au commandement en chef. Étant un vaincu, disait-il, sa désignation pouvait soulever des critiques. — « Vaincu, lui avait répondu le chef du pouvoir exécutif, tout le monde l'a été, malheureusement. Et quant aux critiques, c'est à moi d'y répondre. » Il n'eut pas, d'ailleurs, à prendre ce soin.

naissance nationale, et malgré que l'ennemi fût encore en forces aux portes de la Capitale, occupant les forts

de l'Est et du Nord, il n'hésitait pas à réunir, pour une revue solennelle, passée en présence du corps diplomatique, les troupes qu'il avait réussi à si rapidement rassembler.

Cette journée, pendant laquelle M. Thiers avouait « avoir trouvé moins lourd le fardeau qu'il portait », fut probablement la plus belle qu'il ait connu au cours de son principat. Et quant à la France, à peine remise encore de tant de secousses affreuses, elle venait de reprendre, au contact de son armée ressuscitée, le sentiment de son existence et de sa vitalité.

Pièce n° 1.

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