CHAPITRE IX
I,A commune en province.
I/histoîre de cette douloureuse époque serait incomplète si elle passait sous silence les événements dont furent le théâtre certaines villes de province, qui, en imitation de la capitale, avaient essayé de s'ériger en petits gouvernements indépendants. Paris a toujours exercé sur le reste du territoire français une influence en quelque sorte magnétique, et donné le signal de tous les mouvements généreux, imprudents ou funestes, qui ont agité le pays. Quand, le 18 mars, il sauta sur ses armes, son geste provoqua dans les milieux populaires une manière de commotion électrique, dont tressaillirent les grandes cités. Et Ton vit alors se produire, en des points très distants les uns des autres, une émotion subite, spontanée et violente, qui était comme le contre-coup de celle de la grande ville. Les effets en furent heureusement moins terribles. On va voir qu'ils allèrent cependant parfois jusqu'à l'effusion du sang.
L'agita- C'est Lyon qui, d'abord, sembla devoir être entraîné tion à p ar l'exemple. Quand, le 16 mars au matin, y arrivèrent
Lyon et à \ es premières nouvelles de l'insurrection parisienne, Saint- une g ran d e animation, qui montrait bien qu'entre tenne. i>A ssemD iée nationale et le Comité central la populace avait déjà pris son parti, agita les quartiers excentriques et provoqua des manifestations inquiétantes. Le préfet Valentin, qui était un homme d'énergie et de vigueur, — il l'avait suffisamment montré à Strasbourg (i) , — prit aussitôt des mesures précautionnelles et interdit la vente des journaux. Mais la garde nationale déjà s'agitait. Elle réclamait, comme celle de Paris, l'autonomie municipale ; elle parlait de se fédérer. Et le 22, malgré les efforts du maire Hénon (2) pour la ramener au devoir, elle se mutinait, aux cris de : « Vive la Commune ! A bas Versailles ! » En même temps s'installait à l'hôtel de ville une commission municipale, dont le premier acte était de mander le préfet, puis de le faire arrêter, après qu'il eut déclaré très fermement qu'il défendrait jusqu'au bout le gouvernement régulier. Après quoi elle proclamait la Commune, destituait M. Valentin, nommait Ricciotti Garibaldi au commandement en chef de la garde nationale et arborait le drapeau rouge sur le fronton du monument.
(1) Voir notre Histoire générale de la guerre de 1870-71, III e partie : le siège de Strasbourg.
(2) Hénon était un des membres du fameux groupe des Cinq, au Corps législatif de l'Empire.
Mais ici comme ailleurs, on en vint bien vite aux parlotes et aux proclamations. Et dès lors ce fut la confusion. La Commission avait bien entouré l'hôtel de ville de canons, de barricades et de piles d'obus, mais elle laissait en même temps ses bataillons fidèles se disperser pour courir les cabarets. Elle laissait, chose plus étrange, le conseil municipal régulier s'assembler tout à côté d'elle, dans le cabinet du maire. Et, pendant ce temps, le général Crouzat réunissait les forces dont il pouvait disposer, tandis qu'un des héros de la défense des Vosges, le colonel Bourras, nommé par M. Hénon commandant supérieur des gardes nationales, groupait dans sa main les officiers et les hommes restés obéissants à la loi. Devant la menace d'un confit imminent, la Commission perdait la tête et demandait à parlementer. En vain, trois délégués parisiens, Amouroux, plus tard membre de la Commune, et deux membres du Comité central, qui venaient d'arriver, essayaientils de réchauffer son zèle et de ranimer son ardeur expirante. Ils ne purent empêcher sa dispersion, activée d'ailleurs par l'attitude énergique de la municipalité. Et dans la nuit du 24 ou 25, cette aventure tragi-comique prit fin, en sombrant dans le ridicule. Quant à ses promoteurs, ils payèrent plus tard leur accès de fièvre chaude de trente-deux condamnations, la plupart à la déportation.
Beaucoup plus graves furent les événements de Saint-Étienne. L'élément révolutionnaire, très ardent
et très puissant dans cette ville, n'avait pas cessé, depuis le 31 octobre, de fermenter. Quand survint le 18 mars, l'occasion parut excellente aux amateurs de désordre pour provoquer une agitation anarchiste, et ils n'eurent garde de la laisser échapper. Le jour même où s'évanouissait la pseudo-commune de Lyon, ils essayèrent d'en constituer une à Saint-Étienne, plus solide et surtout mieux armée. Peu s'en fallut qu'ils ne réussissent,
Le 24 donc, après une journée fort agitée, deux colonnes d'ouvriers ou gardes nationaux, que dirigeaient les membres du club révolutionnaire, se présentaient à dix heures du soir devant les grilles de l'hôtel de ville, tenuesferméespar]ordredupréfetnouvellementnommé, M. de l'Espée, qui venait d'arriver. Elles réclamaient à grands cris la Commune et menaçaient d'enfoncer la barrière, qui seule les empêchait de pénétrer dans le monument où sans doute elles l'auraient proclamée. Biles restèrent là jusqu'au matin, hurlant, menaçant, trépignant. Enfin, de guerre lasse, le maire consentit, vers sept heures, à annoncer qu'il consulterait ses administrés par un plébiscite et, sur cette assurance, la foule se dispersa.
Mais le préfet n'était pas homme à ratifier une convention ainsi arrachée parla violence. Il déclara d'abord qu'il ne la reconnaissait pas, puis, prévoyant que de sa décision allait probablement renaître le désordre, il fit battre le rappel pour rassembler les quelques troupes dont il disposait : un bataillon d'infanterie
avec deux escadrons de hussards et les gardes nationaux de Tordre. Malheureusement, l'avertissement servit aussi aux émeutiers. Bientôt on vit ceux-ci se masser autour de l'hôtel de ville, exigeant la retraite de la troupe, qu'une foule hostile menaçait déjà. I*e conseil municipal joignit ses protestations aux vociférations populaires, et le préfet, devant ce déchaînement universel, crut devoir faire rentrer les soldats dans leurs quartiers. Il ne resta plus, pour protéger l'édifice luimême, que les pompiers et deux compagnies de garde nationale, dont une ou moins avait partie liée avec les manifestants.
Alors commencent les scènes de désordre et de violence. Des délégations de la garde nationale réclament une entrevue du préfet, qui refuse de les recevoir et donne au contraire des ordres pour que la défense s'organise. Toute la journée il résiste aux objurgations des conseillers municipaux, qui songent à capituler, et tient bon devant l'émeute qui gronde. Mais voici que tout à coup les pompiers faiblissent, lèvent la crosse en l'air et livrent passage à un groupe furieux qui pénètre dans l'hôtel de ville. Au même moment, sur la place, un ouvrier tombe, tué par un coup de feu tiré d'une maison. I/émoi grandit, les cris redoublent, les remous de la foule deviennent comme les vagues d'une mer démontée. Iye préfet a essayé de se dérober, mais il est saisi, traîné au balcon en compagnie du substitut du procureur de la République. Tous deux sont hués, mal-
traités, puis enfin ramenés dans la salle du conseil municipal, complètement envahie maintenant, et pleine à s'écrouler.
Là, on accuse le préfet d'avoir fait tirer sur le peuple, Tannée d'avant, à Aubin. H proteste. Alors on le somme de proclamer la Commune. Il refuse, et, comme huit heures vont sonner, le peuple s'en va dîner, tandis qu'on apporte aux prisonniers quelque nourriture. Mais à neuf heures, la foule revient et recommence ses sommations brutales. 1& préfet et le substitut ont pour garde du corps deux énergumènes qui ne les lâchent pas, les nommés Fillon et Victoire. Comme, à dix heures, une bousculade s'est produite, provoquée par l'entrée de nouveaux arrivants, le premier tire au jugé deux coups de revolver, dont l'un tue raide son camarade, et l'autre blesse un garde national. Mais alors, à cet acte imbécile, la cohue répond par une décharge instantanée. ]^e préfet et Fillon tombent foudroyés ; quant au substitut, qui a été épargné par miracle, il est saisi et mis en lieu de sûreté.
Sans s'émouvoir de cette scène de carnage, les meneurs révolutionnaires nommèrent tôt après une commission communale, qui, dans la nuit, convoqua les électeurs pour le 29. Mais, bien qu'elle eût fait mine de s'emparer de la gare, du télégraphe, et lancé, à l'habitude, quelques proclamations redondantes, elle n'eut, pas plus que celle de I^yon, le courage suffisant pour persévérer. Et comme, à cette date même du 29, étaient
arrivés à Saint-Étienne les francs-tireurs des Vosges avec quelques troupes venues de Montbrison, elle se dispersa devant la sommation du général commandant la division. Le département de la Loire n'étant pas en état de siège, c'est le jury qui fut appelé plus tard à juger les émeutiers de Saint-Étienne. H en condamna vingt-deux à des peines variant de la simple prison à la déportation, et envoya Amouroux aux travaux forcés perpétuels (1).
Tandis que dans le Centre se passaient ces évé- La Comnements plus ou moins gaves, certaines cités du *nune à Midi, où l'exaltation est plus vive et surtout plus Marsettte ' habituelle, avaient, elles aussi, cédé aux excitations ambiantes. Depuis l'armistice, Marseille, par exemple, était en proie à une sorte d'agitation fiévreuse que des clubs nombreux entretenaient en lançant de constants appels à l'insurrection. Un de leurs orateurs, l'avocat Gaston Crémieux, jeune homme à la parole ardente et colorée, celui-là même qui, à Bordeaux, avait qualifié de « ruraux » les députés de l'Assemblée nationale, demandait nettement que la cité phocéenne donnât une adhésion sans réserve au gouvernement parisien. Peut-être n'aurait-
(1) Au Creusot également, où trônait à la mairie un ancien ouvrier de l'usine, affilié à l'Internationale, la Commune fut un instant proclamée, le 26 mars. Mais, dès le lendemain, la troupe dispersait les émeutiers, bousculait la garde nationale et étouffait dés la naissance cette tentative avortée.
il obtenu que des succès de réunion publique si, à ses diatribes enflammées, les autorités, c'est-à-dire l'amiral Cosnier, faisant fonctions de préfet, le maire Bories et le général Espivent de la Villeboisnet, qui commandait la division, n'avaient pas eu l'idée assez fâcheuse de répondre par une contre-manifestation de la garde nationale. Ils auraient dû savoir que, depuis le 4 septembre, celle-ci était en majeure partie acquise au désordre et prête bien plutôt à proclamer la Commune qu'à faire quoi que ce soit pour l'empêcher.
Ses bataillons se réunirent bien le 23 mars, au matin, dans les larges avenues de la ville, mais ce fut pour acclamer Paris et marcher sur la préfecture. I*es bataillons de Tordre, sur qui l'on comptait, s'étaient tenus cois. Dès une heure de l'après-midi, le préfet, ses secrétaires, le général de brigade Ollivier étaient arrêtés, et Crémieux, pérorant au balcon, annonçait l'élection d'une commission communale, tandis que, sur ses indications, la foule se ruait dans les magasins d'armes et s'emparait des fusils qu'ils contenaient.
Aussitôt installée, au milieu d'un inexprimable tumulte, la commission réclama la démission de l'amiral, qui, espérant par là calmer les esprits, ne résistapoint (1) . Après quoi, elle déclara qu'elle s'emparait de tous les pouvoirs, et força le conseil municipal, ainsi que le
( 1) Désespéré de la faiblesse que certains journaux lui reprochaient avec trop d'amertume, le malheureux amiral Cosnier se fit, quelques mois plus tard, sauter la cervelle.
comité de la garde nationale, à lui adjoindre chacun trois délégués. Enfin, obéissant à la coutume, elle lança une proclamation, rédigée par Crémieux, où il était dit que Marseille soutiendrait le gouvernement républicain « régulièrement institué dans la capitale ». Quant à la force armée, elle avait disparu dès la tombée de la nuit. Le général Espivent, qui n'avait en ses troupes qu'une confiance limitée, avait jugé prudent de les remettre en mains, en les tenant à l'abri des émotions communicatives et des tentatives de débauchage. Il venait de les réunir toutes à Aubagne, emmenant avec lui les caisses publiques et les divers services de son commandement.
La ville était donc, pour le moment, livrée à ellemême, c'est-à-dire à sa commission municipale. Mais, dans celle-ci, la discorde régnait déjà. Ses membres, divisés contre eux-mêmes, ne s'entendaient même pas avec leur chef, Crémieux, lequel blâmait l'érection du drapeau rouge et le maintien des autorités comme otages. Ils ne s'entendaient pas davantage avec le conseil municipal, qui essayait de reprendre le dessus et avait fait appel à la garde nationale pour soutenir son autorité. Et, tandis qu'ils se débattaient dans l'impuissance, les villes voisines demeuraient sourdes à leur appel. Arles avait refusé d'arborer le drapeau rouge et, dans la région, personne ne semblait s'émouvoir.
Cependant un ordre du jour du général Espivent,
ayant, le 26, annoncé la mise du département des Bouches-du-Rkône en état de siège, les gens qui trônaient à l'hôtel de ville commencèrent à prendre peur, et la plupart parlaient déjà de se soumettre quand, dans la soirée, arriva l'inévitable Amouroux, flanqué des deux acolytes qui l'accompagnaient dans ses tournées. I/un d'eux, le nommé Landeck, autrefois compromis dans le procès de l'Internationale, se mit à la tête de la Commission, traitant presque Crémieux en suspect. Quant aux autres, ils s'occupèrent d'entretenir l'agitation et le désordre. Ils décidèrent, le 29, la garde nationale à se fédérer, tandis que les commissaires réclamaient la Commune et la suppression des préfectures. Entre temps, ceux-ci se battaient à coups de manifestes avec le conseil municipal, qui ripostait de la même encre, puis finissait par aller, en compagnie du secrétaire général de la préfecture, chercher un refuge à bord de la frégate la Couronne, mouillée dans le port de la Joliette. On arrêtait le procureur de la République, son substitut, le fils du maire et le directeur des douanes, pour bientôt les relâcher d'ailleurs, ainsi que le général Ollivier. L'affaire tournait décidément à la comédie, et même à la comédie burlesque, car Landeck entraînait maintenant la Commission dans des mesures dont le grotesque dominait encore l'odieux.
C'est ainsi quelle crut devoir remplacer le drapeau rouge par le drapeau noir, symbole, paraît-il, de la révolution totale. Elle destitua le général Espivent et donna
son commandement à un certain Pélissier, ancien brigadier de chasseurs, qui n'avait pas un homme sous ses ordres et ne disposait que de canons sans projectiles. C'est lui qui, lorsque quelques semaines plus tard le président du conseil de guerre devant lequel il comparaissait lui demanda : « Mais de quoi donc étiez-vous général ? »répondit : « J'était général de la situation (1).» Enfin elle fit sa garde prétorienne de quelques officiers garibaldiens faméliques, qui attendaient à Marseille qu'on les rapatriât et ne commandaient d'ailleurs qu'à quelques francs-tireurs dépenaillés.
Une situation aussi ridicule ne pouvait se prolonger longtemps. Le 4 avril, au matin, le général Espivent se présenta avec ses troupes pour la dénouer. Il disposait de la portion de la garde nationale restée fidèle à l'ordre ou lassée de cette révolution de carnaval, de quelques bataillons plus ou moins sûrs, du 6 e chasseurs à cheval, régiment discipliné et solide, enfin des marins de la Couronne, qu'on avait fait débarquer. Ces troupes marchèrent concentriquement sur la préfecture, en bousculant devant elles les guérillas déconcertées, ce que voyant, la Commission essaya de parlementer. Crémieux fit un discours, Pélissier débita quelques sottises. On arrêta ce dernier, tandis que l'autre s'éclipsait. Et le siège de la préfecture commença.
Mais les choses n'allaient pas toutes seules. Des défaillances partielles se produisaient dans les troupes,
(i) IjSSAGARAY, loc. Ctt. t p. 189.
que la foule essayait de désarmer, comme à Paris le 18 mars. Et la fusillade se prolongeait sans résultats appréciables, quand le général Espivent fit tout à coup démasquer une batterie postée sur la hauteur de Notre- Dame-de-la-Garde,et entrer en action les pièces de fort Saint-Nicolas. C'était plus que les insurgés n'en pouvaient supporter. A sept heures et demie du soir, ils commencèrent la retraite, que les marins de la division navale transformèrent bientôt en déroute. La préfecture fut alors enlevée et l'insurrection définitivement vaincue du coup. Les troupes de l'ordre comptaient vingt-neuf morts et une cinquantaine de blessés. Quant aux émeutiers, leurs pertes n'ont pu être établies ; elles paraissent cependant avoir été assez considérables (i). Ce qui est certain, c'est que la répression fut sévère, près de neuf cents individus ayant été incarcérés. Gaston Crémieux, arrêté chez le concierge du cimetière israélite, fut condamné à mort et fusillé le 30 novembre, sur la place du Pharo, malgré les efforts faits pour le sauver (2). La Commission des grâces s'était montrée impitoyable envers cet homme dont les erreurs avaient été partagées par beaucoup d'autres moins durement châtiés, et qui n'était coupable, au demeurant, d'au* cun crime de droit commun.
(1) Iyissagaray parle de plus de 150 morts.
(2) I<andeck avait trouvé moyen de gagner le large. On ne put le juger que par contumace. Des journalistes, Royannez, Sorbier, Clovis Hugues, furent condamnés à des peines variant entre deux et quatre années de prison.
En même temps que Lyon, Marseille et d'autres Les mt
villes encore, Toulouse avait semblé unmoment vouloir vemen
suivre le mouvement général et arborer le drapeau de To
insurrectionnel. Ce ne fut heureusement qu'une simple louse
velléité, et qui ne dura guère. Ici l'énergie montrée tout
de suite par les représentants du gouvernement étouffa
ctc l'émeute avant qu'elle ait eu le temps de prendre
consistance et surtout de se développer.
Il y avait à la tête de la Haute-Garonne un préfet, nommé au 4 septembre, ancien proscrit de 1851, et dont l'administration fantaisiste flattait beaucoup plus les passions populaires qu'elle n'était faite pour les contenir. Il s'appelait Duportal. Quand survint la catastrophe du 18 mars, M. Thiers comprit que le laisser en place serait jouerjavec le feu et peut-être susciter la révolte dans tout le Sud-Ouest. Il s'empressa donc de le remplacer par M. de Kératry, dont on connaît le rôle pendant la guerre, et qui avait été son collègue au Corps législatif. Mais, devant l'effervescence de la garde nationale, celui-ci ne put prendre son poste et dut se replier sur Agen, tandis que Duportal, resté maître de la situation, essayait de manœuvrer pour ne mécontenter personne, en affirmant son intention de maintenir l'ordre, mais en n'en laissant pas moins proclamer la Commune et nommer une commission municipale, laquelle, d'ailleurs, se révéla tout de suite comme incapable de faire autre chose que des manifestes ou de vains pourparlers.
De son observatoire d'Agen, Kératry guettait le moment propice. Le 27 mars, dans la matinée, il se présenta dans le chef -lieu de sa préfecture honoraire, escorte de trois escadrons, au milieu desquels il se rendit à l'arsenal où se tenaient les chefs militaires. Il donna Tordre de réunir les six à sept cents hommes disponibles, d'occuper le pont Saint-Cyprien et la préfecture, puis de marcher sur le Capitole (1) devant lequel six pièces furent braquées. Cette démonstration suffit pour calmer les plus enragés, qu'avaient effrayés les sommations réglementaires. Ils se dispersèrent, tandis que les gardes nationaux rentraient chez eux, et, le soir même, Duportal évacuait la préfecture. Ainsi finit cette échauf fourée presque risible, qui ne coûtait heureusement ni mort ni blessé, et après laquelle tout le monde se réconcilia sur le dos des communeux déconfits (2).
Par contre, l'affaire fut beaucoup plus sérieuse à Narbonne, où était venu, de Carcassonne, un nommé Digeon, ancien proscrit de l'Empire, qui, le 24 mars au soir, chassa de l'hôtel de ville la municipalité établie, proclama la Commune, et distribua au peuple tous les fusils qu'il put trouver. La troupe qui, le lendemain, faisait mine de se montrer, fut en partie désarmée par des femmes, dignes émules des viragos de Montmar-
(1) On désigne ainsi l'hôtel de Ville de Toulouse.
(2) Iya Commission communale avait fait amende honorable. Quelques jours plus tard, M. de Kératry choisissait parmi ses membres le maire qu'il donnait aux Toulousains. Quant à Duportal, traduit au mois d'août devant le jury des Basses-Pyrénées, il fut acquitté.
tre. Deux officiers, faits prisonniers, étaient pris comme otages et placés en tête des gardes nationaux qui s'en allaient occuper les divers établissements publics, ou forcer l'arsenal pour en enlever les armes. Enfin Digeon s'occupait de soulever, en même temps que Narbonne, les villes voisines, Béziers. Cette, Perpignan. Il faisait construire des barricades, organiser des défenses et recommandait à ses fédérés de toujours viser les officiers (1). On voit qu'il était de la bonne école révolutionnaire, bien autrement décidée et redoutable que celle à laquelle appartenaient les timides émeutiers toulousains.
Comme la situation se compliquait et que, là aussi, les femmes commençaient à s'en mêler, le préfet et le procureur général essayèrent de négocier, mais sans succès, et alors il fallut bien recourir à la force. Le général Zentz, commandant la division, lança sur l'hôtel de ville deux compagnies de tirailleurs algériens, qui ouvrirent aussitôt le feu. En même temps on amenait quelques pièces, et les insurgés étaient menacés d'un bombardement immédiat. Ces procédés d'intimidation suffirent. Une heure après, Narbonne rentrait dans le calme, et Digeon, chassé de la mairie par la foule ellemême, que la terreur avait subitement assagie, était conduit en prison (2).
(i) IfISSAGARAY, loC. Cit., p. l68.
(2) Traduit huit mois plus tard, avec ses complices, devant la cour d'assises de rAveyron, il bénéficia d'un acquittement général, assez injustifié certes, au moins en ce qui le concernait.
Venons maintenant à Limoges, où la révolte qui couvait sourdement depuis une quinzaine de jours avait subitement éclaté le 4 avril, quand était arrivée la nouvelle de la sortie manquéepar Bergeret. Ce jourlà, comme un bataillon de ligne allait partir pour rejoindre Tannée de Versailles, la foule, échauffée par quelques meneurs, l'entoura tout à coup, le désarma, et fraternisa avec ces malheureux soldats démentalisés. Immédiatement, la garde nationale, rassemblée d'elle-même, se porta en armes devant l'hôtel de ville, aux cris de « Vive Paris ! A bas Versailles ! », puis se répandit dans la ville et dressa des barricades. On jeta à sa rencontre la seule troupe sur laquelle on pût compter, le 4 e cuirassiers. Elle le reçut à coups de fusil et tua raide son colonel, le brave Billet, un des héros de Frœschwiller, dont le corps, troué de balles, fut entraîné à travers la ville par son cheval emporté (1). I*a garde nationale eut-elle honte de ce forfait, ou simplement conscience des périls auxquels elle s'exposait? On ne le sait. Toujours est-il, que, après avoir assassiné ainsi un officier que les balles ennemies avaient épargné, et à qui son courage aurait mérité une fin moins lamentable, elle se dispersa d'elle-même, sans autre manifestation. La cour d'assises de la Vienne condamna
(1) I*e colonel Billet avait été blessé dans la charge exécutée le 6 août par la division de Bonnemains, en avant d'Elsasshausen, pour protéger la retraite du I er corps écrasé par des ennemis dnq fois supérieurs.
M. T hier s et les négociateurs.
à des peines sévères les gens qui avaient provoqué cette déplorable affaire, ou s'y étaient mêlés trop activement. Malheureusement, ici comme bien souvent ailleurs, les plus coupables avaient réussi à s'enfuir.
Ces secousses violentes et soudaines, éclatant La presque simultanément en des points du territoire seconde fort distants les uns des autres et n'ayant point insurrecentre eux de relations directes, montraient bien en iion d* quel état d'agitation fiévreuse se trouvait ce malheu- Lyon. reux pays. Elles n'étaient d'ailleurs pas les seules, car, dans les plus petites bourgades, comme dans les plus grandes villes, couvait une effervescence qui se traduisait par des manifestations bruyantes, sinon par des menaces directes d'insurrection. Certaines municipalités envoyaient au gouvernement des sommations hautaines, l'invitant à donner des garanties aux revendications parisiennes. D'autres allaient jusqu'à adhérer à la Commune, ou bien laissaient circuler des adresses d'encouragement au pouvoir insurrectionnel. A Grenoble, on empêchait le départ des troupes ; à Nîmes, on promenait le drapeau rouge ; à Bordeaux, on insultait les officiers et les soldats. Ailleurs, on empêchait de démarrer les wagons de matériel et de munitions.
Ce fut bien pis après que les élections municipales du 30 avril eurent donné, en beaucoup d'endroits, la majorité aux républicains avancés. Les mouvements tu-
multueux se multiplièrent, et gagnèrent même des petites cités fort paisibles d'ordinaire, telles que Montargis, Coulommiers, Château-Landon, Nemours. A Lyon, où, depuis le 24 mars, le drapeau rouge n'avait pas cessé de flotter à la Guillotière, l'émeute reprit de plus belle, et l'on put craindre un instant que la Commune victorieuse ne dictât bientôt, là comme à Paris, ses odieuses lois.
Le Conseil municipal lyonnais, inquiet de la fermentation ambiante, avait essayé de l'apaiser en dépêchant à M. Thiers des délégués chargés d'obtenir des concessions pour Paris. Ceux-ci furent éconduits, comme beaucoup d'autres, avec les bonnes paroles dont le chef du pouvoir exécutif n'était jamais avare à l'égard des négociateurs, mais aussi sur ces mots comminatoires : « Que les insurgés déposent d'abord les armes. Nous verrons après. » Ils revinrent donc à Lyon l'oreille basse, n'ayant à offrir à la populace que des réponses dilatoires et la proposition d'atermoiements nouveaux. Ce n'était point là de quoi calmer les révolutionnaires, qui, furieux de leur échec récent, n'attendaient qu'une occasion pour reprendre la partie. Le jour des élections, on les vit reparaître en masse, s'emparer des salles de vote et nommer une commission communale au lieu et place de la municipalité existante. En même temps, ils faisaient afficher un manifeste où ils annonçaient sans ambage qu'ils «étaient résolus, plutôt que de se voir ravir la victoire, à ne faire qu'un monceau de rui-
nés d'une ville assez lâche pour laisser assassiner Paris et la République ». L'affaire prenait donc tout de suite une tournure grave, et d'autant plus inquiétante que la garde nationale, réunie sur le cours de Brosses par ordre du colonel Bourras, son commandant supérieur, venait de lâcher pied et de se disperser.
Heureusement, le préfet Valentin n'était pas homme à se laisser intimider. Voyant que le 31 e de ligne, qu'il avait fait lancer contre la Guillotière, montrait quelque hésitation devant les objurgations de la foule, il le fit soutenir par un bataillon de chasseurs, puis se mit résolument à sa tête, en compagnie du général Crouzat et du procureur de la république Andrieux (1). Les sommations réglementaires furent faites, et, comme les insurgés répondaient par des coups de feu, dont un blessa le préfet, on les canonna vigoureusement. Au bout d'une heure, la mairie de la Guillotière était enlevée, les barricades détruites et les émeutiers dispersés. Il y eut bien encore quelques résistances partielles, dans les rues ou à la Croix-Rousse ; mais l'autorité resta désormais maîtresse incontestée du terrain, encore que l'émotion ait duré jusqu'à la fin de l'insurrection parisienne et que certains mouvements se soient encore produits, que l'on put, d'ailleurs, facilement étouffer.
Cette convulsion fut la dernière. L'ordre se rétablit peu à peu partout, et les préfets y tinrent énergique-
(1) Depuis préfet de police et député.
ment la main. M. Thiers se trouva donc débarrassé des inquiétudes que lui avait un instant données la province, mais il n'en eut pas fini pour cela avec les soucis ni les difficultés. Il lui fallait d'abord calmer les méfiances de l'Allemagne, à qui la durée de l'insurrection ne laissait pas de donner quelques craintes sur l'exactitude des paiements qui lui étaient dus. Il lui fallait répondre aux députations qui venaient l'assaillir sans cesse, au nom de populations agitées, inquiètes ou turbulentes, lesquelles ne voyaient le plus souvent dans le mouvement parisien qu'une levée de boucliers légitime contre ceux qui méditaient d'étrangler la République, et exigeaient des gages, sous peine de se mutiner, elles aussi . « En réalité, a écrit Jules Simon, presque tous ceux qui venaient à Versailles tenaient, dans le fond, pour Paris. Les plus sages mettaient Paris et Versailles sur le même rang. Us proposaient l'abdication simultanée de l'Assemblée et de la Commune et l'élection d'une Assemblée nouvelle. C'était proposer de déserter le droit et de légitimer la révolte. Les tentatives se renouvelèrent si souvent, et sous tant de formes, qu'on finit pas craindre qu'elles n'altérassent le bon sens public (i). »
M. Thiers était bien obligé cependant de ne point les accueillir trop brusquement, et, s'il refusait toujours nettement de consentir des concessions quelconques, en ce qui concernait l'insurrection, il n'hésitait pas à
(i) Le Gouvernement de M. Thiers, t. 1, p. 409.
s'engager formellement sur le reste : « Il se trouve sans doute dans l'Assemblée, disait-il, des membres favorables au rétablissement de la monarchie, mais il n'existe aucun complot pour renverser le régime actuel; et en tout cas, s'il existait un complot de cette nature, je ne me prêterais pas à son exécution (1). »
Ces engagements, destinés à une publicité très large, réussissaient peut-être à calmer quelques irritations, mais sans pour cela triompher des défiances. « I^es négociateurs trouvaient que M. Thiers ne promettait rien, parce qu'il persistait à traiter les chefs de la Commune comme des rebelles (2). » Et quant à la majorité de l'Assemblée, elle s'irritait de pareilles déclarations.
De plus en plus jalouse de son autorité, elle semblait maintenant suspecter celui dont elle en avait fait le dépositaire. Elle le surveillait, l'épiait, lui reprochait sa condescendance et ses ménagements. « Elle aurait voulu qu'il refusât toute audience, ou, s'il en accordait, qu'il ne parlât que de sa volonté d'exterminer l'insurrection (1). » Le 11 mai, un de ses membres, qui était cependant lié depuis longtemps avec Thiers, M. Mortimer-Ternaux, monta à la tribune et réclama des explications sur certains propos prêtés au chef du pouvoir exécutif, dans une entrevue avec le maire de Bordeaux, et où l'on pouvait voir, en même temps que les
(1). Notes et souvenirs de M. Thiers, p. 155. (2) J. Simon, loc. cit., p. 409.
assurances coutumières relatives au maintien de la République, quelques intentions bienveillantes à l'égard des insurgés qui viendraient à résipiscence. M. Thiers en parut comme outragé. Il fit une réponse acerbe, violente, agressive, où se trouvaient des phrases comme celle-ci : « Je dis qu'il y a parmi vous des gens qui sont trop pressés. Il leur faut huit jours encore ; au bout de ces huit jours, nous serons à Paris ; il n'y aura plus de danger, et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité. » Il se plaignit qu'on ait choisi, pour le mettre sur la sellette, le jour où la Commune le proscrivait et démolissait sa maison... Il s'écriait : « Oui, Messieurs, lorsque, prévoyant les ingratitudes, n'en ayant aucun doute, je dévoue ma vie au service du public, il ne faut pas au moins que vous m'affaiblissiez. Eh bien ! que tous ceux qui sont de cet avis se lèvent et qu'ils prononcent ; que l'Assemblée décide. Je ne puis gouverner dans de telles conditions ! » Et, sur ces mots cinglants, la droite consternée, baissant la tête et rengainant ses colères, lui vota à une majorité énorme l'ordre du jour de confiance qu'il réclamait (i).
Il se remit aussitôt à la besogne, et celle-ci était singulièrement compliquée et ingrate, car, outre l'in-
(i) Deux jours plus tard elle vota, sur la proposition de M. Cazenove de Pradines, des prières publiques à faire dans toutes les églises de France, afin, disait-elle, de « supplier Dieu d'apaiser nos discordes civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligent » .
surrection parisienne, à qui le coup mortel n'était pas encore porté, une autre avait éclaté, presque aussi terrible et dangereuse, qui menaçait de nous faire perdre notre empire algérien. Époque tragique et douloureuse entre toutes, où la France, chancelante sous les assauts que lui portaient à la fois ses propres enfants et ses sujets rebelles, semblait n'être sortie d'une guerre effroyable que pour succomber à ses déchirements !