CHAPITRE PREMIER
I,E COMITÉ CENTRAI,
Après la grande commotion du siège, la population Etat de de Paris était restée en proie à une sorte de fièvre, Parts, dont l'isolement où elle se trouvait rendait les accès plus fréquents et plus forts. Tout étonnée et mfcrrie de ne plus être le siège des pouvoirs publics, humiliée de se trouver seulement de nom, au moins pour l'instant, la capitale de la France, la grande cité, où pullulaient les éléments du désordre et de l'anarchie, sentait déjà sourdre, en ses profondeurs, le tumulte précurseur d'une révolution.
Deux membres du Gouvernement, Jules Favre et Ernest Picard, y résidaient seuls, le premier parfaitement impopulaire et sans autorité, le second détesté de la populace pour son rôle au 31 octobre. A leurs côtés, le général Vinoy, commandant en chef d'une armée
qui, aux termes de la convention préliminaire, allait être réduite au chiffre de 40 000 hommes au grand maximum ; le général Clément Thomas, commandant de la garde nationale, maintenue en armes, comme on sait, par la faiblesse de Jules Favre ; enfin Jules Ferry, maire de Paris, s'épuisaient en vains efforts pour obtenir Tordre et le calme, dans un milieu où l'effervescence grandissait chaque jour au point défaire craindre quelque incident décisif. Ils ne réussissaient qu'à exciter davantage des esprits auxquels cinq mois d'agitation continue avaient enlevé toute pondération.
Depuis que les portes de la ville s'étaient ouvertes, beaucoup de personnes qui y avaient été retenues pendant le siège et qui, pour la plupart, appartenaient aux partis raisonnables, s'étaient hâtées de sortir, tandis qu'affluaient, d'autre part, des gens sans aveu venus pour chercher fortune, à la faveur des troubles que tout le monde prévoyait. On a pu évaluer cette tourbe à 20 000 hommes pour le moins. Elle se mêlait peu à peu à la garde nationale, à laquelle une longue oisiveté avait inculqué les habitudes les plus funestes, et qui, accoutumée maintenant à ne pas travailler, dépensait dans les cabarets les allocations que lui fournissait le Gouvernement, allocations qu'elle entendait conserver. « Deux ou trois cent mille individus, a dit M. Thiers, avaient passé plusieurs mois à ne rien faire ou à porter un fusil, dont ils ne se servaient pas beaucoup; ils vivaient des secours de l'administration munici-
pale (1). » Comme on leur avait laissé leur organisation et leurs armes, ils espéraient que cette existence de désœuvrés durerait toujours.
L'armée elle-même, dont le licenciement ne pouvait s'opérer que progressivement, était gagnée par l'indiscipline et le désordre. Exposée aux plus mauvais contacts, mêlée à ces mobiles de la Seine « qui avaient toujours donné tant de preuves de leur insubordination et de leur turbulence (2) » , elle commençait à ne plus être une sauvegarde, sinon à devenir un danger. Dès le 28 février, elle avait laissé apparaître les premiers symptômes de sa décomposition morale (3), et il semblait bien que, à part quelques éléments restés sains, elle fût toute prête à oublier son devoir. La gendarmerie et les sergents de ville étaient les seuls sur qui on pouvait absolument compter.
Quant à la population en général, bien qu'elle fût encore, pour sa plus grande partie, relativement passive et en tout cas éloignée des pensées de désordre, elle montrait cependant, à l'égard de l'Assemblée nationale, des sentiments peu sympathiques, qui devinrent réellement méfiants, pour ne pas dire hostiles, quand Versailles eut été désigné comme siège de Gouvernement. Le fossé creusé entre la députation parisienne et
(1) Déposition devant la Commission d'enquête sur l'insurrection du 18 ma».
(2) Général Vinoy, L'Armistice et la Commune, p. 109.
(3) Ibid.,p. 110.
celle de la province s'en trouva tout à coup agrandi, et les démissions nombreuses des représentants de la Seine, encore qu'elles n'aient pas eu pour raison déclarée l'ostracisme dont Paris était frappé, ne furent point pour le combler. La scission éclata, encore plus profonde, quand l'Assemblée, vraiment trop indifférente à l'égard d'une grande cité qui sortait toute meurtrie des plus douloureuses épreuves, s'avisa de prendre certaines mesures qu'il eût assurément été plus politique de réserver pour des temps moins agités.
Déjà, le 15 février, elle avait décidé que la solde des gardes nationaux (ifr. 50 par jour) ne serait plus payée qu'à ceux qui justifieraient du défaut de travail. C'était, pour une économie insignifiante, infliger à ces derniers une humiliation inutile. Le 10 mars, à la demande de M. Dufaure, elle ajourna la question du paiement des loyers non acquittés depuis l'investissement, mécontentant ainsi à la fois les locataires, qui espéraient obtenir un sursis, et les propriétaires, qui ne pouvaient plus se faire payer. En même temps, elle votait une loi rendant exigibles, dans les quarante-huit heures, à partir du 13 mars, tous les effets échus du 13 août au 22 novembre 1870, au fur et à mesure que sept mois, jour pour jour, se seraient écoulés depuis qu'ils auraient été souscrits. H y eut, de ce fait, cent cinquante mille protêts en quatre jours, et le petit commerce parisien, particulièrement touché, en éprouva une irritation qui s'explique.
Il accueillit aussitôt certaines rumeurs que mettaient en circulation les hommes intéressés à bouleverser les esprits et qui dénonçaient l'Assemblée de Bordeaux comme se préparant à détruire la République. Il était presque entièrement composé de républicains et, conséquemment, s'inquiétait de ces nouvelles, d'ailleurs amplifiées très au delà de ce qui existait réellement dans le moment. Il s'inquiétait encore, avec tout le monde, de l'entrée imminente des Allemands dans Paris. Car, bien que cette entrée eût été fort heureusement limitée au secteur des Champs-Elysées, la population entière, toujours frémissante de ses cinq longs mois de vie guerrière, la regardait comme une injure, sinon même comme une provocation. Et n'était-elle pas tout cela ? Nul ne pouvait affirmer, en tout cas, que Bismarck, qui avait mis tant de ténacité à l'obtenir, n'ait pas eu l'idée, très digne de lui, de provoquer une révolte, afin de pouvoir ensuite la réduire, avec bénéfices. Le général Trochu l'a laissé entendre, et peut-être n'avait-il pas tort (1).
Pour toutes ces raisons, la capitale était en proie à un malaise latent et à une sourde effervescence que les éternels ennemis de l'ordre se préparaient à exploiter. Ceux qui, au 31 octobre et au 22 janvier, n'avaient pas reculé devant l'émeute, malgré que l'ennemi fût aux portes, devaient avoir maintenant moins de scrupules encore. Révolutionnaires de profession, vieilles barbes
(1) Déposition devant la Commission d'enquête du 18 mars.
socialistes de 1848, jacobins sectaires et violents, ils s'entendaient tous dans une haine commune contre les hommes du 4 septembre, qui, à la chute de l'Empire, les avaient brutalement écartés, et contre ce qu'ils appelaient le gouvernement bourgeois, étant entendu qu'ils englobaient, dans cette dénomination méprisante, tous les gouvernements réguliers (1). Théoriciens et hommes d'action se mettaient d'accord, sous prétexte de sauvegarder la République, pour en créer une à leur gré, c'est-à-dire qui fût basée sur l'anarchie. Et ils trouvaient dans certaines associations préexistantes, telles que Je « Comité des vingt arrondissements », la « Fédération des chambres syndicales », et surtout la fameuse société dénommée «l'Internationale des travailleurs », un concours à la fois empressé et actif.
Cette dernière, qui constituait la plus puissante organisation des trois, avait une origine allemande. Fondée par Karl Marx, elle s'était étendue à l'Angleterre d'abord, à la France ensuite, quand, en 1862, soixante délégués ouvriers furent envoyés à l'exposition de I^ondres par le gouvernement de Napoléon III. Deux ans plus tard, les bases de l'association étaient jetées dans un grand meeting, à Saint-Martin's Hall, et
(1) Certains députés de Paris, parmi les plus avancés, avaient demandé à l'Assemblée nationale la mise en accusation des membres du Gouvernement de la Défense nationale. Ayant échoué, ils donnèrent leur démission.
une section française se créait, à la tête de laquelle on plaçait le citoyen Tolain. Dès lors, les congrès se succédèrent chaque année, à Londres, à Genève, à Lausanne, à Bruxelles, à Bâle, et les motions les plus périlleuses pour Tordre social y furent discutées. Il s'agissait de conférer aux ouvriers des droits politiques spéciaux, c'est-à-dire une représentation directe* et d'y arriver par une révolution qui aurait le communisme pour premier objectif. Les écrivains d'avant-garde propagèrent ces théories dans des articles enflammés, que la justice impériale poursuivait sans réussir à les supprimer, et bientôt, passant aux actes, ils fomentèrent les grèves d'Aubin et de la Ricamarie, qui donnèrent lieu à de sanglantes répressions. Puis vinrent les émeutes; les violences de Flourens séquestrant un commissaire de police ; de Mégy abattant un agent à coups de revolver ; de Félix Pyat faisant l'apologie du régicide ; les désordres du Creusot, où un futur membre de la Commune, Assi, joua le rôle de meneur ; enfin l'inutile procès de Tours, où furent jugés par la Haute Cour soixante-douze membres de l'Internationale. Entre temps, celle-ci s'organisait ; elle avait ses clubs, ses journaux, ses orateurs. En elle se fondaient les autres associations révolutionnaires, et c'était à son siège même, 6, rue de la Corderie-du-Temple, qu'elles se réunissaient toutes pour préparerde concert l'avènement de la Commune, c'est-à-dire la substitution à la vieille unité nationale du gouvernement fédéraliste municipal*
On s'explique fort bien qu'à cette révolution radicale les anarchistes d'une part, les collectivistes de l'autre, trouvassent un intérêt immédiat. Les premiers entendaient faire table rase de la société existante, et pour cela tous les moyens devaient leur être bons. Les seconds, dont le système çst de mettre en commun toutes les richesses, toutes les ressources, tous les moyens d'action, cherchaient dans l'autonomie de la cité une assise pour étayer leurs théories sophistiques et le point de départ d'une réalisation qu'ils espéraient prochaine (i). Ce qui semble le plus extraordinaire, c'est qu'à une pareille conception de la République se soient ralliés sans hésitation ceux qui la proclamaient « une et indivisible » et se réclamaient, comme Delescluze, Félix Pyat, Vermorel, des grands ancêtres de la Convention. Ils oubliaient sans doute la façon assez
(i) I<e 8 déeembre 1869 avait été déposée, par deux membres du parti révolutionnaire, une proposition de loi dont voici les passages les plus significatifs :
4 Un État est le multiple de la Commune ; la Commune est le multiple de la famille. I*e Conseil municipal élu pour trois ans nommera le maire, pour un an. En cas de différend entre les deux communes, un jury de dix membres les juge ; si c'est entre deux arrondissements, ils sont soumis au Corps législatif.
« I,e Corps législatif, librement élu par le suffrage universel, est la Commune des Communes... 1/impôt progressif remplace tous les autres impôts. I<e Corps législatif fixe annuellement le chiffre de l'impôt; il est réparti par la Commune... I<e Corps législatif nomme les généraux, etc.... »
M. de Forcade la Roquette, ministre de l'Intérieur, traita de conceptions ridicules ces belles: imaginations, n n*avait pas absolument tort.
rude dont ceux-ci traitaient les villes rebelles à leur omnipotence, ou bien ne voulaient pas s'en souvenir. Toujours est-il que la fusion s'opéra sans difficultés ni perte de temps, et qu'elle fut assez absolue pour réunir dans le même effort et la même violence des hommes qu'on aurait pu croire peu faits pour s'accorder.
Cependant, comme la population restait toujours assez indifférente et passive au point de vue de l'action elle-même, il fallait chercher un autre levier pour déclancher le mouvement. Et c'est ainsi que naquit l'idée d'une mobilisation générale, ou, ce qui revenait au même, d'une fédération de tous les bataillons de la garde nationale, laquelle devait, suivant l'expression d'un des acteurs du drame, faire « l'union des forces parisiennes contre les ruraux triomphants (1) ».
Déjà, vers la fin de janvier, une première tentative en ce sens avait, sinon échoué, du moins momentanément avorté. Mais le 15 février, au cours d'une réunion tenue rue de la Douane, dans la salle du Vaux-Hall, on décida la création d'une commission chargée d'élaborer les statuts d'un Comité central et sa nomination immédiate. De l'élection faite par les délégués de dixhuit arrondissements sur vingt ne surgirent, en réalité, que des hommes sans aucune notoriété. Mais la manifestation qui venait de se produire constituait par ellemême un symptôme d'une gravité telle; elle dénonçait si bien l'agitation créée dans la garde nationale, que
(1) I4ISSAGARAY, Histoire de la Commune de Paris, p. 86.
io 1871
Clément Thomas, qui commandait celle-ci, crut devoir donner sa démission (i). Il fut remplacé, jusqu'à nouvel ordre, par le général Vinoy.
Quelques jours plus % tard, le 24, 2.000 délégués des compagnies décidaient que la garde nationale ne reconnaissait pour chefs que ses élus ; qu'elle s'opposerait au désarmement par tous les moyens ; qu'enfin la question serait posée aux gardes nationaux euxmêmes de savoir si l'on devait empêcher par les armes l'entrée des Prussiens dans Paris. Puis, pour finir une journée si bien commencée, la réunion se transporta en masse place de la Bastille et planta en haut de la colonne un drapeau rouge, emblème de la révolution qui commençait.
Dès lors, ce furent chaque jour des manifestations du même genre. I^es bataillons fédérés, roulant avec eux des soldats qui avaient à leur tête un clairon, et des troupeaux épais de gardes mobiles de la Seine, conduits par quelques-uns de leurs sous-officiers, défilaient sur la place, bras dessus, bras dessous, la populace saluant « comme une de ses meilleures chances de succès ce coupable et honteux accord (2) ». Tout se borna cependant à des promenades tumultueuses et
(1) « Il cL clara qu'il voyait chaque jour tomber de ses mains, sans pouvoir l'y retenir, l'autorité nécessaire pour triompher des menaces constantes de l'émeute, et qu'il préférait se retirer. » (Général Vinoy, loc. cit., p. 126.)
(2) Général Vinoy, loc cit., p. 134.
LA COMMUNE A PARIS ET EN PROVINCE. n
bruyantes, jusqu'au 26 février, où, pour la première fois, la foule flaira le sang.
Tandis que, ce jour-là, elle se livrait à ses ébats habituels, quelqu'un signala sur la place un agent de police nommé Vincensini, qui, dit-on, prenait des notes. Aussitôt, quinze ou vingt individus se jettent sur lui. Il est brutalisé, frappé, mis en sang. Abattu bientôt et terrassé, il est attaché à une planche, torturé d'une manière affreuse et jeté dans le canal, après avoir vainement supplié ses bourreaux de le laisser se brûler la cervelle avec son revolver. Et, alors, commence pour lui un horrible supplice. Le malheureux, qui surnage, est lapidé. Son corps ne forme plus qu'une plaie et flotte au cours de l'eau, tandis que les misérables auteurs de •cet assassinat le criblent de pierres en ricanant. C'est une scène de sauvagerie digne de cannibales, et qui se prolonge jusqu'à ce que la mort de l'infortuné vienne «nfln la terminer. Mais alors la tourbe immonde, dans laquelle figurent des soldats en uniforme, et dont la férocité est maintenant déchaînée, cherche une nouvelle victime. Elle tourne sa fureur contre le commissaire de police Macé et un inspecteur, qui ont courageusement essayé de sauver Vincensini. Elle les hue, les frappe et va leur faire subir un sort pareil au sein, lorsque, dégagés par un hasard heureux, ils peuvent trouver un refuge dans la caserne des Célestins, dont la porte se ferme sur eux. Aussitôt un attroupement se forme, hurlant de rage déçue et, jusqu'à sept heures
du soir, essaye de donner l'assaut à la citadelle qui renferme ceux qu'ilrecherche. Enfin les énergumènes se lassent, et les deux hommes sont délivrés. Cependant un employé de chemin de fer, qui passait par là, est pris pour un gardien de la paix et accablé de coups. Il peut, il est vrai, faire à la longue reconnaître son identité et se sauver, mais dans un état pitoyable. A ce moment d'ailleurs, apparaissent quatre bataillons en armes, envoyés en hâte par le gouvernement. Mais leur intervention est aussi tardive qu'inutile, car entre la foule et la troupe s'établissent aussitôt des colloques, qui se terminent par un désordre général, où Ton peut voir les soldats fraternisant avec les émeutiers (i).
Évidemment, ce crime abominable constituait un acte isolé. Mais, dans les autres quartiers de Paris, le spectacle, pour être moins sanglant, n'en était pas moins lamentable. On rencontrait, errant par les rues, des militaires déguenillés, des mobiles qui, jetés sur le pavé en attendant qu'on les rapatriât, allaient de cabaret en cabaret, dépensant dans l'ivrognerie et la débauche le produit des aumônes qu'ils ne craignaient pas de solliciter. Le travail ne reprenait pas ou ne reprenait que lentement, et les ouvriers désœuvrés liaient partie avec les troupiers, qu'ils accompagnaient chez le marchand de vins. Le petit commerce était mort, et seuls avaient retrouvé quelque prospérité des boutiquiers sans scrupules, qui affichaient à leur
(i) Général Vinoy, loc cit., p. 140.
devanture des dessins immoraux ou outrageants pour la famille impériale. Les Halles centrales devenaient presque journellement le théâtre de scènes de pillage. La rue était livrée à tout le monde ; chacun faisait à peu près à sa fantaisie, et la police, honnie et détestée, assistait, impuissante, à ce débordement de choses malsaines, à cette succession d'actes violents, qui dénotaient une oblitération à peu près générale du sens moral. Il était clair que, dans cette atmosphère surchauffée, la moindre étincelle pouvait allumer l'incendie.
entre en action.
Le Comité central n'existait encore qu'à l'état em- Le Comit bryonnaire, et cependant de son siège partaient déjà les central mots d'ordre ou les suggestions auxquels obéissait quasi automatiquement la foule impressionnable et surexcitée. Dans la soirée du 26, sur un racontar venu probablement de la rue de la Corderie, le bruit se répand que, le lendemain, les Allemands entreront dans Paris, et que les canons parqués place Wagram et à Passy vont leur être livrés. Aussitôt une masse d'individus, dont quelques-uns sans aucun doute croient faire acte de patriotisme (1), dont la plupart agissent sous la poussée instinctive d'un accès de « fièvre obsidionale », se rue vers les emplacements signalés. Le tocsin retentit, les clairons sonnent le rappel, et Paris reprend en un instant
(1) Général Vinoy, loc cit., p. 142.
sa physionomie du siège (i). On traîne les pièces à bras, sans que les gardes nationaux préposés à leur garde aient tenté la moindre résistance, et on les emmène place des Vosges, à Belleville, au boulevard Ornano, à la barrière d'Italie. En même temps, d'autres groupes, où domine l'élément révolutionnaire, vont forcer la prison de Sainte-Pélagie et délivrent les prisonniers politiques qui y sont enfermés. Puis, dans la nuit, une colonne, forte de plusieurs milliers de gardes nationaux, est formée aux Château-d'Eau. A trois heures du matin, elle remonte les Champs-Elysées, ayant à sa tête des officiers délégués par le Comité central, et va se poster partie à l'Arc de Triomphe, partie au Trocadéro, pour arrêter les Prussiens. Mais, comme, à huit heures, ceux-ci ne se sont point montrés, la cohue se disperse, et les bataillons qui la composent regagnent leurs quartiers respectifs.
I^s jours suivants, l'agitation continua. I^e Gouvernement, qui disposait de quelques attelages, avait bien réussi à faire enlever une douzaine de pièces restées place Wagram. Mais, en face de lui, le Comité central commençait à s'affirmer, et même à devenir menaçant. La Commission qui avait été chargée de le constituer s'assembla, dans l'après-midi, à la mairie du III e arrondissement, rue des Archives, et décida de prendre les armes contre les Prussiens. I^e maire Bonvalet finit cependant par la dissoudre à grand'peine.
(i) I<ISSAGARAY, loC cit., p. 89.
Malheureusement, ni lui ni personne ne pouvait empêcher le pillage des munitions qui s'organisait partout, tandis que des mobiles, bien que prisonniers de guerre, reprenaient leurs armes dans les secteurs, et que les canonniers de la garde nationale remontaient sur leurs affûts les pièces du bastion 36, à la porte Saint-Ouen, pour les braquer sur les cantonnements prussiens. Devant ces manifestations anarchiques, qui pouvaient causer les pires malheurs, le Gouvernement se sentait désarmé. La garde nationale lui échappait complètement, et Tannée devenait de moins en moins sûre. Certaines tentatives de débauchage, faites dans les casernes par les émeutiers, venaient en partie de réussir, et Ton avait pu voir, chose grave entre toutes, une compagnie de fusiliers-marins participer à la manifestation quotidienne de la place de la Bastille (1) . La situation était donc tout à fait critique, et déjà des catastrophes s'annonçaient, que nul ne pouvait plus prévenir.
Par bonheur, la concorde ne régnait pas absolument rue de la Corderie. Les vieilles organisations révolutionnaires observaient avec une réserve jalouse (2) les hommes obscurs, et peut-être suspects, qui, uniquement chargés d'élaborer les statuts du futur Comité central, semblaient vouloir maintenant prendre la direction du mouvement et le conduire à leur guise.
(1) Général Vxnoy, loc cit., p. 149.
(2) IyISSAGARAY, loC Cit., p. ÇO.
Elles leur imposèrent la publication d'un manifeste qui recommandait le calme, et qui parut, encadré de noir, le 28 au matin, sur les murs de Paris. H était ainsi conçu :
« Comité centrai, de i<a Garde nationale.
« Citoyens !
« Le sentiment général de la population paraît être de ne pas s'opposer à l'entrée des Prussiens dans Paris. Le Comité central, qui avait émis un avis contraire, déclare qu'il se rallie à la résolution suivante :
« H sera établi, tout autour des quartiers que doit occuper l'ennemi, une série de barricades propres à isoler complètement cette partie de la ville. Les habitants de la région circonscrite dans ces limites devront l'évacuer immédiatement.
« La Garde nationale, de concert avec l'armée formée en cordon tout autour, veillera à ce que l'ennemi, ainsi isolé sur un sol qui ne sera plus notre ville, ne puisse communiquer avec les parties retranchées de Paris.
« Le Comité central engage donc toute la Garde nationale à prêter son concours à l'exécution des mesures nécessaires pour arriver à ce but et éviter toute agression qui serait le renversement immédiat de la République. »
Ces sages conseils, que malheureusement le Comité central ne renouvela pas par la suite, furent écoutés. L'entrée des Prussiens, que nous avons racontée en détail ailleurs (1), ne donna lieu qu'à des incidents sans
(1) Voir : Histoire générale de la guêtre franco-allemande, t. Il, II e partie, livre III.
aucune gravité. Seuls, quelques bataillons de Montmartre esquissèrent une tentative tôt avortée. Quant à l'ennemi, dont les intentions avaient été déjouées par la rapidité donnée à la ratification des préliminaires de paix, qu'il croyait devoir être beaucoup plus tardive, il dut se contenter d'un triomphe un peu sommaire et incomplet, qui se termina le 3 mars à onze heures du matin. I^e Gouvernement avisa aussitôt de son départ la population parisienne, en une proclamation justement élogieuse, mais qui se terminait par l'affirmation de certaines espérances dont l'optimisme était assurément prématuré.
Tandis que les quartiers où s'était déroulé ce simulacre de prise de possession étaient désertés et enfouis dans un morne silence, l'agitation, en effet, durait toujours par ailleurs. Dans la journée même, elle gagna les Champs-Elysées, où l'on mit à sac les établissements qui, de gré ou de force, avaient ouvert leurs portes aux Prussiens. Aux bastions, dans les parcs d'artillerie, le pillage des munitions continuait ; le poste de police des Gobelins était investi par quatre bataillons de la Garde nationale et contraint de déposer ses armes. C'était partout le désordre, la violence, et une révolte ouverte que les pouvoirs publics étaient obligés de subir, faute d'avoir en mains les moyens de la réprimer.
I^e préfet de police, M. Cresson, reconnaissant son
impuissance, avait cédé la place, le 16 février, à son
beau-frère, M. Choppin, qui lui-même fut bientôt rem-
placé par le général Valentin, ancien commandant de la Garde de Paris, dont la nomination, en raison même de cette origine, reçut un peu encourageant accueil. D'autre part, M.Thiers avait cru bien faire en confiant au vainqueur de Coulmiers, général d'Aurelie de Paladines, le commandement de la Garde nationale (i). Il ne fit qu'irriter celle-ci davantage. D'abord elle entendait nommer ses propres chefs. Ensuite elle considérait comme insupportable d'être placée sous les ordres d'un sénateur de l'Empire, destitué par Gambetta. Ni lui, ni Vinoy, ni les membres du Gouvernement ne parvenaient à se faire obéir, et il faut bien convenir qu'en l'état des moyens dont ils disposaient, toute répression leur était impossible. Depuis le 3 mars le Comité central était bien réellement le maître de Paris.
Ce jour-là, les délégués de deux cents bataillons, réunis au Vaux-Hall, adoptèrent le statut rédigé par la Commission préparatoire. On y lisait d'abord que la République était « le seul gouvernement de droit et de justice, supérieur au suffrage universel, qui est son œuvre », et que « les délégués devraient prévenir toute tentative qui aurait pour but son renversement k Quant au comité, il devrait être formé de trois délégués, par arrondissement, élus, sans distinction de grade, par
(1) le général d'Anrelle n'entra en charge que le 4 mars, après, l'entrée des Allemands. Il avait mis cette condition sine qua non k. son acceptation.
les compagnies et les légions ; puis du chef de légion luimême. Mais, en attendant des élections régulières, on avait nommé une commission executive, composée de Varlin, Pindy et Jacques Durand. Enfin, après décision portant réélection pour tous les grades, la motion suivante, grosse de conséquences, avait été votée : « Le département de la Seine se constituera en République indépendante, au cas où l'Assemblée décapitaliserait Paris. »
A cette déclaration de guerre, le ministre de Tintérieur, Picard, répondit par une proclamation qui demeura sans effet, et la Garde nationale n'en continua pas moins à s'armer, à s'approvisionner, à s'organiser pour la résistance, Le 4, elle enlevait vingt-neuf obusiers lisses du parc de la Villette ; le 6, elle s'emparait de deux mille fusils appartenant à des soldats soignés à l'hôpital Saint-Antoine. Chaque jour était marqué par un rapt nouveau, plus ou moins important, et, dernière précaution ou provocation suprême, les canons enlevés étaient transférés sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre, pour les mettre à l'abri de tout enlèvement clandestin.
Le Gouvernement, alors, malgré qu'il comprît « qu'il ne pouvait tenter un acte de vigueur sans courir les chances de guerre civile où l'autorité aurait le dessous (1) », voulut cependant essayer de prendre, à tous risques, une attitude plus ferme. Le 11 mars, au
(1) Jules Simon : Le Gouvernement de M. Thiers, t. I e », p. 200,
moment même où Paris apprenait que l'Assemblée se transférait à Versailles et qu'un conseil de guerre venait de condamner à mort par contumace deux des auteurs de l'insurrection du 31 octobre, Blanqui et Flourens, le général Vinoy, en qualité de commandant de l'état de siège, signait, par ordre, la suppression de six journaux, « dont la polémique particulièrement violente était une incessante provocation à la révolte ». C'étaient le Vengeur, de Félix Pyat; le Cri du peuple, de Jules Vallès; le Mot d'ordre, d'Henri Rochefort ; le Père Duchesne, de Vermersch; la Caricature, de Pilotell; enfin, la Bouche de fer, de Paschal Grousset. I^a coïncidence de ces trois événements ne pouvait qu'augmenter l'exaspération générale, et Vinoy prévoyait avec raison une recrudescence imminente de celle-ci. Elle fut presque instantanée, car, dès le lendemain, le Comité, brûlant ses vaisseaux, faisait placarder sur tous les murs de Paris une affiche rutilante, au propre et au figuré, qui, adressée à l'armée, constituait un appel non dissimulé à la rébellion.
« A 1/ Armée « Les Délégués de la Garde nationale de Paris.
« Soldats, Enfants du peuple !
« On fait courir en province des bruits odieux.
«Il y a à Paris 300 000 gardes nationaux, et cependant on y fait entrer des troupes que l'on cherche à tromper sur l'esprit de la population parisienne. Les hommes qui
ont organisé la défaite, démembré la France, livré tout notre or, veulent échapper à la responsabilité qu'ils ont assumée en suscitant la guerre civile. Ils comptent que vous serez les dociles instruments du crime qu'ils méditent.
« Soldats citoyens, obéirez- vous à Tordre impie de verser le même sang qui coule dans vos veines ? — Non, vous ne consentirez pas à devenir parricides et fratricides !
« Que veut le peuple de Paris ?
« H veut conserver ses armes, choisir lui-même ses chefs, et les révoquer quand il n'a plus confiance en eux.
« Il veut que Tannée soit renvoyée dans ses foyers pour rendre au plus vite les cœurs à la famille et les bras au travail.
«Soldats, enfants du peuple, unissons-nous pour sauver la République ! Les rois et les empereurs nous ont fait assez de mal. Ne souillez pas votre vie. La consigne n'empêche pas la responsabilité de la conscience. Embrassonsnous à la face de ceux qui, pour conquérir un grade, obtenir une place, ramener un roi, veulent nous faire entr'égorger.
« Vive à jamais la République ! »
Aussitôt, la foule se rue vers les placards, qu'elle semble lire avec avidité. Cette idée, que la République est menacée, la hante. L'atteinte portée à la liberté de la presse la mécontente et Témeut. Elle n'a confiance ni dans TAssemblée, qui a si peu souci d'elle, ni dans M. Thiers, dont les antécédents monarchiques lui sont suspects. Même dans les quartiers paisibles, règne une animation de mauvais augure. Des groupes de soldats vont et viennent, lisant la proclamation et la commen-
tant. Certains d'entre eux la défendent contre la police, qui veut la lacérer. Le maire de Paris, Jules Ferry, et le commandant des gardes nationales, général d'Aurelle, tous deux cependant liommes d'énergie et de volonté, se sentent débordés. Le général a lancé déjà un ordre du jour annonçant des mesures sévères, auxquelles personne n'a cru parce qu'on savait qu'il n'existait aucun moyen de les sanctionner. Immédiatement, le Comité central, encore qu'il ne soit pas régulièrement constitué, a riposté en faisant élire au Vaux-Hall, le 15 mars, par les délégués de deux cent quinze bataillons, des généraux qu'il a désignés avec, en tête, Garibaldi. En même temps, des sous-comités se sont organisés dans les quartiers populaires, et deux d'entre eux, celui de la rue des Rosiers et celui du quartier d'Italie, contrecarrent nettement tous les ordres venus du Gouvernement régulier. Le premier, en particulier, a fait échouer les essais tentés par le maire de Montmartre, M. Clemenceau, pour amener une détente et laisser l'artillerie reprendre les canons. Le second, qui est présidé par un ouvrier fondeur, nommé Duval, bientôt général de la Commune, gouverne en maître toute la rive gauche. Le général d'Aurelle ne commande plus que de nom.
Cependant le Comité central s'organisait peu à peu. Dans cette même réunion du 15 mars, il faisait définitivement désigner ses membres, au nombre de quarante-huit. C'étaient tous encore d'illustres inconnus.
dont quelques-uns seulement, promus un peu plus tard au gouvernement insurrectionnel, devaient acquérir une certaine notoriété, d'ailleurs assez fâcheuse. Pour le moment, ils constituaient réellement dans la capitale le seul pouvoir existant, pouvoir assez mal vu, il est vrai, par l'Internationale, par les blanquistes et les jacobins, qui ne voulaient pas admettre que ces hommes obscurs fussent une force (1), mais pouvoir qui allait bientôt absorber tous ceux qui maintenant le jalousaient ou le dédaignaient. Quand, le 18 mars au soir, un peu surpris de leur triomphe rapide, les hommes du Comité central se transportèrent à l'Hôtel de Ville, ce fut pour y former le noyau solide auquel allaient s'agglomérer tous les réfractaires, les anarchistes ou les violents, réunis pour constituer ce que Vallès appelait le Parlement en blouse et en sabots. Se posant jusquelà en simples défenseurs de la République contre les entreprises monarchiques qui pouvaient la menacer, ils n'avaient encore aucun programme (2). I^es théoriciens de l'émeute allaient se charger bientôt de leur en donner un.
Et ceux-ci, on les connaissait bien. «Non seulement, a écrit J. Simon, les hommes de la Commune ne sont pas sortis de terre le 18 mars comme une génération spontanée ; mais on les désignait par leurs noms, depuis plus de deux ans ; on les devinait, on les sen-
(i) IylSSAGARAY, ÎOC. cit., p. 9.
(2) Ibid.
tait depuis plus de six ans ; on savait leur but, leurs moyens d'action ; on pouvait compter leurs échecs et mesurer d'un échec à l'autre les progrès deleurs forces (i) . » Comment alors n'essayait-on pas de les réduire à l'impuissance ? Comment des hommes aussi énergiques que Vinoy, d'Aurelle, Jules Ferry, des politiques adroits et avisés comme Ernest Picard, se laissaientils ainsi déborder par un mouvement dont les menaçants prodromes n'étaient pour eux ni imprévus ni soudains ? C'est qu'en réalité ils se sentaient contre lui sans défense. On leur conseillait bien de briser le Comité central par un coup de force. M. Vautrain, maire d'un arrondissement de Paris, regardait comme impérieusement commandée par les circonstances l'arrestation en masse des meneurs (2). Et le général Vinoy, aussi bien que le général Valentin, n'auraient pas hésité devant cette solution extrême, s'ils avaient eu en mains les moyens d'y recourir. Mais la Garde nationale, dont tous les bons éléments s'étaient dispersés ou se terraient, était acquise à l'insurrection ; l'armée, à peine en voie de réorganisation, n'inspirait aucune confiance (3) , exception faite pour les 12 000 hommes de
(1) Le Gouvernement de M. Thiers, t. I er , p. 167.
(2) Déposition de M. Vautrain devant la Commission d? enquête du 18 mars.
(3) I«e 7 mars, le général Vinoy, passant en revue des troupes qui arrivaient pour contribuer à la constitution de l'armée de Paris, avait reçu d'elles un accueil qui ne pouvait laisser aucun doute sur leur mauvais esprit.
la division Faron, lesquels ne pouvaient rien contre 200 000 ou 300 000 citoyens en armes, qui possédaient maintenant des fusils, des canons et des munitions à souhait ; enfin la police, suspecte et honnie, se réduisait à une poignée d'agents découragés. Dans des conditions pareilles, personne n'osait prendre l'initiative d'une mesure hardie, dont la réussite n'eût été rien moins que certaine. Et ils connaissaient bien les motifs secrets de cette abdication du pouvoir, ceux qui renouvelaient chaque jour contre lui, avec une audace croissante, leurs menées audacieuses et leurs arrogants défis.
Sur ces entrefaites, M. Thiers était arrivé à Paris. M . Thien Le 15 mars, il s'installait au ministère des Affaires à Paris, étrangères et tout aussitôt demandait des consultations à quelques personnages de marque. Les banquiers lui disaient qu'il fallait songer à payer les Prussiens : « Vous ne ferez jamais d'opérations financières si vous n'en finissez pas avec tous ces scélérats et si vous ne leur enlevez pas les canons. Il faut en finir, et alors on pourra traiter d'affaires (1). » L'opinion générale qu'il recueillait était qu'on ne devait plus tergiverser, et lui-même jugeait que « ne pas agir dans la situation où étaient les esprits, avec les bruits qui circulaient dans Paris, c'était se montrer faible et impuissant (2) ». Aussi, dans un conseil des ministres tenu
(1) Déposition de M. Thiers devant la Commission d'enquête du 18 mars.
(2) Ibid.
le 17, fut-il décidé qu'une opération militaire serait tentée dès le lendemain pour reprendre les pièces que détenaient les fédérés au haut de la butte Montmartre. Le général Vinoy était chargé de son exécution.
Il aurait souhaité qu'on prorogeât cet acte risqué jusqu'au retour des prisonniers d'Allemagne, de façon à disposer d'une armée vigoureuse et sûre. Car il connaissait celle à laquelle il pouvait avoir affaire et n'ignorait pas qu'elle possédait 400 000 fusils, 2 000 canons, des cartouches, des gargousses à profusion, sans compter des forteresses naturelles : Belleville, Montmartre, les hauteurs de Sainte-Geneviève, etc., qu'elle pouvait utiliser. Mais la date du 20 mars, qui était celle de la réunion à Versailles de l'Assemblée nationale, approchait, et Thiers voulait, avant son échéance, avoir fait quelque chose (1). Sans donc consulter les maires, à qui Ernest Picard avait dit qu'on leur demanderait avis, sans tenir compte des graves avertissements donnés par certains chefs de bataillon de la Garde nationale, dont les troupes passaient pour bonnes, et qui venaient cependant déclarer qu'ils ne pouvaient en répondre, il se lança dans une aventure hasardeuse, à peu près improvisée, et qui, si elle échouait, devait rendre immédiatement la situation inextricable. Que la révolution sortît en effet victorieuse de cette affaire, et c'était l'exaltation de sa puissance et de ses moyens en même temps qu'une défaite complète pour le Gou-
(1) Général Vinoy, loc. cit., p. 210.
vernement régulier, dépouillé de son prestige pour avoir trop complaisamment étalé sa faiblesse. Et, c'était aussi la guerre civile, déchaînée en un moment où Ton n'avait en mains que des ressources tout à fait insuffisantes pour l'étouffer dans l'œuf .
Ces considérations, pourtant si impérieuses, n'arrêtèrent pas le chef du pouvoir exécutif. Il fit donner, dans la nuit même, les ordres nécessaires à l'exécution des projets qui venaient d'être résolus. Il croyait, avec Jules Simon, que « tout était préférable à la prolongation d'une crise qui mettait le Gouvernement en présence de l'émeute organisée, des conservateurs indifférents et de l'armée prête à lever la crosse en l'air, ou à fraterniser avec la révolte (1) ». La journée du lendemain devait lui montrer qu'il existe quelque chose de plus dangereux que tout cela. C'est d'aller braver dans son repaire le fauve populaire, sans pouvoir lui montrer un appareil de force qui soit capable de le réduire et de le maîtriser.
(1) Jules Simon, loc. cit., p. 225.