CHAPITRE II
I,E l8 MARS.
Tandis que, dans la nuit du 17 au 18, des gardes Tentative nationaux, tenus à l'œil par des délégués du Comité de reprist central, veillaient, armes en mains, aux portes de leurs des postes de circonstance, un conseil de guerre se tenait can<m ^au Louvre, auquel prenaient part, en même temps que M. Thiers, les généraux l^e Flô, ministre de la Guerre, d'Aurelle et Vinoy. Il y fut décidé qu'on s'emparerait simultanément de Montmartre et de Belleville, d'où l'on rayonnerait ensuite vers les alentours, de façon à mettre la main sur les dépôts de canons et de munitions constitués par les fédérés en des points assez distants les uns des autres, et qui tous étaient gardés.
Pour l'attaque de Montmartre, la division de Susbielle, formée en deux colonnes, devait marcher par l'avenue de Saint-Ouen et la rue Mercadet, sur le Moulin de la Galette (1), puis par le boulevard Ornano
(1) Gardiens de la paix ; demi-compagnie de Garde républicaine ; demi-compagnie de génie ; I er et 2 e bataillon du 76 e de marche. I<e tout aux ordres du général Paturel.
et la rue du Mont-Cenis sur l'église Saint-Pierre et la tour Solferino (i). Une réserve de deux bataillons stationnerait rue Marcadet et boulevard de Clichy. Une autre réserve de même force serait placée partie au pied de la Butte, du côté nord-est, partie boulevard de Rochechouart, à l'angle du boulevard Magenta. Deux batteries d'artillerie, aux ordres du général de Susbielle, devaient stationner place Clichy.
Contre Belleville, c'était la division Faron qui était chargée d'opérer. Elle avait à occuper les Buttes-Chaumont, le boulevard de la Villette, les gares du Nord et de Strasbourg. On faisait tenir en même temps la place de la Bastille (2), l'Hôtel de Ville, la Cité (3), le Luxembourg, les Invalides, l'École militaire, la caserne du Prince-Eugène et les Tuileries. C'est-à-dire que l'armée de Paris tout entière était mise en mouvement (4).
A trois heures du matin, les troupes s'ébranlent. Tout dort dans la ville, sauf quelques sentinelles dont les gendarmes ont vite raison. Il n'est pas cinq heures que déjà les deux citadelles de l'insurrection sont cernées et prises. Il ne s'agit plus que d'emmener les canons. Mais alors on s'aperçoit que l'opération va pré-
(1) Trois bataillons du 88 e de marche ; 18 e bataillon de chasseurs; demi-compagnie de Garde républicaine ; demi-compagnie de génie ; gardiens de la paix. I«e tout aux ordres du général I^ecomte.
(2) Brigade Wolf, de la division de Maud'huy.
(3) Brigade Hanrion.
(4) Général Vinoy, loc. cit., p. 213 et suiv.
senter des difficultés presque insurmontables. Par une prudence assurément mal entendue, et en prévision d'une résistance possible, les attelages ont été laissés aux Champs-Elysées et place de la Concorde. On leur envoie Tordre d'accourir : premier et fatal retard. Au surplus, il y a à Montmartre 191 pièces enchevêtrées, séparées de leurs avant-trains, et, pour une telle quantité de matériel, on n'a pas assez de chevaux, le siège ayant fait de ces animaux une consommation considérable, et le peu qui reste étant employé à traîner les batteries attelées. On constate, d'ailleurs, que, pour l'enlèvement total des pièces, il va falloir beaucoup de temps. On en descend cependant une soixantaine (1) ; pour les autres, on les laisse au parc, sous la garde des soldats.
Cependant la ville s'est éveillée. Devant l'appareil militaire qui s'étale, devant les mitrailleuses braquées dans les rues, la foule s'émeut et se groupe en attroupements menaçants. On se montre une énorme affiche, toute fraîche, où Thiers adjure les bons citoyens de se séparer des mauvais et d'aider la force publique. «Les coupables seront livrés à la justice », dit-il un peu imprudemment à ces gens armés jusqu'aux dents. Les femmes, plus ardentes que les hommes, entourent
(1) Menées à bras jusqu'au boulevard de Courcelles, elles allaient être attelées, grâce au concours des gendarmes, quand le 128 e bataillon, conduit par Bergeret, se jeta sur elles, coupa les traits et les remmena.
les soldats, leur parlent, les excitent à la révolte, les adjurent de ne pas tirer sur le peuple. Et voici que tout à coup, au son du tambour, une colonne de gardes nationaux débouche du boulevard Ornano, fraternise avec le 88 e de marche, qui se débande et lève la crosse en l'air ; après quoi tout ce monde escalade les pentes de la Butte. 1^ général Lecomte, abandonné de ses soldats, est cerné, enlevé par une bande hurlante, et traîné avec son état-major, au milieu des insultes de la foule, qui le prend pour Vinoy, d'abord au poste de la rue des Rosiers, puis de là à celui du Châtau-Rouge, quartier général des bataillons de Montmartre, où trône un capitaine des fédérés, SimonMayer. De l'autre côté de Montmartre, la brigade Paturel a dû, elle aussi, abandonner la partie après un premier et court succès. Vers huit heures, elle a reculé en désordre sur la place Clichy, sous la pression des gardes nationaux, qui ont repris les quelques canons qu'elle emmenait avec elle. Quant à la réserve du général de Susbielle, elle se contente de faire tête, au lieu de prendre résolument l'offensive, comme il aurait fallu. Place Pigalle, un escadron de chasseurs a esquissé un mouvement à reculons sur la foule ; mais, accueilli par des huées, des menaces, il charge bientôt sérieusement, et le capitaine Saint-James est tué, peut-être par un des soldats de la ligne, dont on peut voir les uniformes en grand nombre trancher sur les vareuses des émeutiers ! Il faut que les gardes républicains à pied, s'embus-
quant derrière les baraquements du boulevard extérieur, protègent la retraite, au cours de laquelle le général Paturel est blessé. I*e recul devient général, et Vinoy lui-même finit par l'ordonner. Voyant ses soldats qui se débandent ou fraternisent avec les gardes nationaux, il n'a pas osé tenter un retour offensif pour délivrer les officiers prisonniers, sur qui vont se ruer tout à l'heure les mégères avinées et hurlantes, qui, pour l'instant, s'occupent à dépecer la chair encore fumante du cheval du capitaine Saint-James, tombé au coin de la rue Houdon et du boulevard extérieur (i). A onze heures, la révolution est partout maîtresse du terrain, car, aux Buttes-Chaumont, le général Faron a dû, lui aussi, abandonner sa prise et reculer, en se .
frayant un chemin à travers les rangs menaçants des insurgés.
Tandis que ces graves événements se déroulaient Départ dt •sur les deux points les plus importants de Paris, le M. Thier Oouvernement siégeait en permanence au ministère des Affaires étrangères, où M. Thiers était revenu. I/es nouvelles se succédaient, rapides, inquiétantes. Vers une heure, le général ±£ Flô, qui avait failli être enlevé place de la Bastille, venait annoncer que la partie était définitivement perdue (2). On avait battu
(1) Gaston Da Costa, la Commune vécue, Paris, ancienne maison •Quantin, 1903, t. I CT , p. 22.
(2) Tandis que, place de la Bastille, les fédérés venaient de se mê-
le rappel dans les quartiers considérés comme dévoués à Tordre, et quelques centaines de gardes nationaux à peine s'étaient rendus au ralliement (i). A l'hôtel des Affaires Étrangères, il n'y avait, en tout et pour tout, qu'un demi-bataillon de chasseurs, qui n'était pas absolument sûr et, dans les casernes, plus personne. On craignait d'être enlevé d'un moment à l'autre, encore qu'on sût qu'à l'Hôtel de Ville, gardé par quelques troupes de la caserne Lobau restées fidèles (2}, Jules Ferry tenait toujours bon.
Thiers était agité, nerveux. Il s'était rendu sur la place de la Concorde pour demander des détails à ceux qu'il rencontrait. Il vit, en rentrant au ministère, passer sur le quai les bataillons du Gros-Caillou qui allaient manifester à l'Hôtel de Ville. Il apprit qu'à la caserne du Prince-Eugène le 120 e avait déposé ses armes et passé aux insurgés; qu'au Luxembourg le 135 e en avait fait autant, après avoir ouvert les grilles ; qu'enfin l'armée, qu'elle fût consciente de ses actes ou entraînée malgré elle, oubliait presque partout son devoir. I,a position devenait critique, et une solution rapide s'imposait.
1er aux soldats, passa le convoi funèbre de Charles Hugo que son père Victor Hugo, menait de la gare d'Orléans au Père-I^achaise. Ifis émeu.tiers firent silence, présentèrent les armes, et ouvrirent les barricades, laissant passer, comme a écrit un des leurs, « la gloire et la mort ►.
(I<XSSAGARAY, loc. Cit., p. IO4.)
(1) Un millier, dit Thiers ; 600, écrit le général Vinoy.
(2) 110 e de ligne et Garde républicaine.
Mais sur celle-ci on n'était pas d'acord. Tandis que l'amiral Pothuau, Jules Favre, Jules Simon et Ernest Picard entendaient que le Gouvernement restât coûte que coûte à Paris, le chef du pouvoir exécutif paraissait résolu à se transporter à Versailles. L'abstention de la Garde nationale de l'ordre l'avait désemparé. Les espoirs qu'il fondait sur elle, en souvenir du régime de Juillet et des journées de Juin, s'étant évanouis, il ne voyait plus d'autre ressource à la situation présente qu'un prompt départ, permettant de revenir plus tard mieux armé. «C'est le plan qui a réussi à Windischgrâtz, lors des événements de Vienne, disait-il ; c'est celui que j'avais conseillé en 1848, à l'époque des journées de Juin, pour le cas où l'insurrection triompherait (1). » Et à ceux qui s'élevaient contre l'inopportunité d'une retraite aussi hâtive, il répondait : « Il s'agit de la France, et non pas de nous (2). » Il s'agissait peut-être un peu aussi de lui et de ses collègues, à qui, dans le même moment, le général Le Flô disait : « Je crois que nous sommes flambés. Nous allons être enlevés. » Mais il faut bien convenir que, toute question d'inquiétude personnelle mise à part, la capture du Gouvernement, qu'eût probablement suivie une catastrophe sanglante, devait être évitée à tout prix, parce qu'elle détruisait la dernière barrière qui se dressât encore contre la révolution.
(1) J. Simon, loc. cit., p. 242,
(2) Ibid.
A ce moment, cinq heures environ, le général Vinoy s'approcha de M. Thiers : « Allons ! lui dit-il, mettez votre pardessus. La porte du Bois de Boulogne est gardée et votre sortie est assurée par là. » !Le chef du pouvoir exécutif monta alors dans la voiture du général et gagna Versailles sous escorte. Il avait, avant de partir, ordonné l'évacuation de Paris et l'envoi immédiat, auprès de sa personne, de la brigade Daudel, qu'on lui avait donnée comme la plus sûre. Peu d'instants après, le commandant en chef se rendait à l'École militaire, tandis que les ministres se donnaient rendez- vous pour le soir rue Abatucci, chez M. Calmon, sous-secrétaire d'État à l'Intérieur (i). Mais, entre temps, s'étaient déroulées à Montmartre des scènes révoltantes, préludes des excès monstrueux dont devaient se rendre coupables des gens qui, sous prétexte de défendre la République et de donner à Paris la liberté, allaient bientôt noyer leur pouvoir éphémère dans l'orgie, dans l'incendie et dans le sang.
A ssassinat Depuis qu'ils avaient été conduits au Château-Rouge,
tes le général Lecomte et ses officiers étaient gardés à
généraux vue# Simon Mayer en avait répondu au maire de
Lecomte et Montmartre, M. Clemenceau, et une compagnie de Clément
1 nomas . (i) « on avait choisi ce lieu de rendez- vous, dit Jules Simon, parce que les ministères étaient envahis par les effarés et les donneurs de conseils. » (Ibid., p. 246.) — Et aussi, probablement, parce qu'aucun d'eux n'était plus protégé.
renfort était même arrivéepour doubler la garde, quand tout à coup survint un ordre émanant du Comité de vigilance de XVIII e arrondissaient, qui prescrivait d'amener les prisonniers au poste séant rue des Rosiers, n° 61 (1). Ce Comité était composé de Ferré, Dereure, J.-B. Clément, Bavois, Lemoussu, Aronsart et Garcin, qui tous se méfiaient de M. Clemenceau et voulaient lui arracher leur proie (2). Telle était la crainte qu'ils inspiraient que Simon Mayer obéit aussitôt. Il forma un cortège, encadré de gardes nationaux, qui avança péniblement à travers une foule menaçante et furieuse, où les soldats du 88 e se mêlaient à des femmes qui hurlaient en montrant le poing, à des rôdeurs de barrière, à des souteneurs et à des gens sans aveu. Quand on fut arrivé rue des Rosiers, le citoyen Garcin, en uniforme de capitaine de fédérés, interrogea les officiers, pendant que le chef de poste, un certain Kazdanski, franc-tireur polonais de Garibaldi venu prendre part à l'émeute, délibérait/avec quelques personnages restés inconnus, sur le parti à prendre devant une effervescence dont la rapide montée commençait à les inquiéter (3).
Cependant des cris : « A mort ! » retentissaient dans
(1) Cette maison appartenait à M me Scribe, la veuve du dramaturge bien connu.
(2) I<es signatures étaient illisibles. Mais l'ordre portait le timbre du Comité.
(3) Ces détails et ceux qui suivent sont empruntés en grande partie à l'ouvrage cité de Gaston Da Costa, qui relate le drame avec exac-
la rue, plus pressés et plus violents à chaque minute. Les officiers fédérés, cherchant à gagner du temps, criaient à la foule qu'il fallait attendre le Comité, — ce Comité qui s'était évanoui après avoir lancé son ordre meurtrier, — quand tout coup, vers quatre heures et demie, une grande rumeur s'éleva, la foule s'agita, s'ouvrit, et un vieillard à barbe blanche, coiffé d'un chapeau à haute forme, fut jeté, plutôt que conduit, contre la porte de la maison. C'était Clément Thomas, l'ancien commandant supérieur de la Garde nationale, qui, s'étant imprudemment aventuré rue des Martyrs, d'autres disent place Pigalle, avait été reconnu, appréhendé et maltraité, puis conduit rue des Rosiers. La Garde nationale de lui pardonnait pas les appréciations sévères, encore que très fondées, qu'il avait à plusieurs reprises portées sur elle, non plus que la rigueur qu'il apportait à l'exécution du service. Victime toute désignée aux vengeances de cette milice turbulente autant qu'indisciplinée, il était, par une fatalité inconcevable, venu lui-même se jeter dans la gueule du loup.
Maintenant, les deux généraux étaient face à face, dans une salle du rez-de-chaussée, que peu à peu envahissait la foule, après avoir brisé portes et carreaux. On les insultait, on les frappait. Des mobiles et des sol-
titude et sincérité. Nous avons également consulté les documents du Conseil de guerre, qui jugea, à Versailles, les meurtriers de la rue des Rosiers.
<Lats, qui s'étaient frayé un chemin jusqu'au premier rang, leur mettaient le poing sous la figure : « Tu m'as f ... une fois trente jours de prison ! clamait l'un d'eux au général Lecomte ; c'est moi qui te tirerai le premier coup de fusil (i) ! » Quant à Clément Thomas, il répondait à Garcin, qui lui reprochait « d'avoir fait verser le sang de ses frères » : — « Je suis plus républicain que vous. Vous n'êtes qu'un braillard et une canaille. Je n'ai pas de compte à vous rendre. » Et Garcin de répliquer : « Tu vas payer ça; tu vas être fusillé (2). »
Alors, malgré les objurgations d'un ancien capitaine de francs-tireurs garibaldiens, devenu chef de bataillon de la Garde nationale, Herpin-I^acroix, qui protestait et réclamait la constitution d'une cour martiale, on pousse dehors Clément Thomas, lequel ne résiste pas, espérant, par cet acte de générosité magnanime, détourner sur lui seul la fureur populaire et sauver les autres officiers prisonniers, comme d'ailleurs il y réussit (3). On le jette contre le mur du petit jardin situé derrière. Il est debout, son chapeau à la main, très calme et ferme, quoique vraisemblablement déjà blessé. Une fusillade prolongée, irrégulière, saccadée, retentit, faisant de cette exécution un long supplice
(1) lettre écrite au journal le Soir, le 26 mars 1871, parle capitaine Beugnot, l'un des officiers arrêtés. — Citée par Gaston Da Costa.
(2) Déposition du capitaine Franck, des chasseurs à pied, devant le Conseil de guerre de Versailles {Ibid.).
(3) Ibid-
A la fin, il tombe mort. Alors c'est au tour du général I^ecomte, qui est traîné sur le perron. H demande à parler. On ne lui en laisse pas le temps, et on l'abat d'un coup de fusil tiré par derrière, à bout portant. Puis des enragés, à face de fauves, s'acharnent sur les deux cadavres, en criant : « Moi aussi, je veux tirer dessus ! » On tiraille encore pendant quelques minutes ; après quoi, la foule, gavée de sang, peu soucieuse des autres officiers que l'on reconduit au Château- Rouge, où Jaclard les fait mettre en liberté, et comme stupéfiée par l'excès de ses violences mêmes, s'écoule et se disperse, abandonnant les deux cadavres, qui attendent jusqu'au lendemain qu'on vienne les relever et les ensevelir (i).
Un instant avant, on avait vu accourir M. Clemenceau, ceint de son écharpe, qui, très pâle et les traits convulsés, criait : « Pas de sang, mes amis, pas de sang ! » Il arrivait malheureusement trop tard et ne recueillait plus que des menaces, quand il témoignait ainsi son indignation et sa douleur (2).
I^es généraux ont-ils été mis à mort par leurs soldats, comme on l'a dit, ou par les émeutiers ? S'appuyant sur un procès-verbal établi par l'ancien aide de camp
(1) Us furent conduits au cimetière Saint-Vincent. I^e 26 décembre 1875, leurs restes étaient transférés au Père-I^achaise, dans un monument construit par l'État, en exécution de la loi du 26 mars 1871, qui fixait en même temps le taux de la pension allouée à leur veuve et à leurs enfants.
(2) Gaston Da Costa, loc. cit., p. 34 et 41.
de Clément Thomas, et qui constate que la plupart des blessures relevées sur les corps provenaient de balles Chassepot (1), certains écrivains ont conclu à la première hypothèse, pour cette raison que la Garde nationale était armée de fusils à tabatière, exclusivement. Ce ne serait pas là une preuve décisive, puisque, après leur passage à l'ennemi, dans la matinée, les soldats avaient livré ensemble, armes et munitions, dont les fédérés s'étaient aussitôt emparés. Mais, d'autre part, il n'est que trop certain, malheureusement, que, si les militaires ne sont point les seuls coupables, ils ont du moins coopéré en grand nombre à ces exécrables assassinats. Et ceci suffit à montrer quels ravages avaient produit, dans cette armée démentalisée, la défaite, le désœuvrement et une promiscuité fatale avec les pires éléments de la population. Il eût fallu, pour conserver aux troupes, après les secousses du siège et de la capitulation, un peu de cohésion et de discipline, les tenir casernées, sous un régime sévère en même temps qu'actif, et ne point les laisser se débander au hasard de cantonnements plus ou moins surveillés,
(1) I«e corps de Clément Thomas portait dix-neuf blessures, celui du général Iyécomte neuf, dont une seule (la première) avait frappé la tête à l'occiput. De l'examen des cadavres, il résultait que nombre de coups de feu avaient été tirés sur eux quand ils étaient déjà à terre. I^es chaussures de Clément Thomas étaient percées de balles et deux projectiles avaient labouré les chairs du général I^ecomte, depuis les genoux jusqu'aux épaules, preuve que les bourreaux s'étaient accroupis pour tirer sur l'homme étendu.
où elles prenaient les pires habitudes avec le goût d'une périlleuse oisiveté. Mais la catastrophe avait rompu d'un coup tous les liens hiérarchiques. Si quelques régiments tenaient bon encore, d'autres, en très grand nombre, étaient irrémédiablement corrompus. I/armée de Paris, gangrenée, dissociée et en partie pervertie, ne constituait plus un boucher suffisant contre la ruée d'une population furieuse, que la folie rouge obsédait (i).
Attesta- Cependant, un autre général, et des plus illustres, tion du Chanzy, avait f ailli partager le sort des deux malheugénétal reuses victimes de la rue des Rosiers. Comme le train Chanzy. qui l'amenait d'Orléans approchait des fortifications, un officier de fédérés, le nommé Duval, donna le signal d'arrêt et s'empara de sa personne. Il croyait, paraîtil, tenir d'Aurelle. Fort heureusement se trouvait là, par hasard, un député de l'Assemblée nationale, M. Edmond Turquet, qui fit reconnaître la méprise. L'arrestation fut néanmoins maintenue, et tous deux,
(i) Ifi 22 février 1872, trois des individus impliqués dans la tragédie du 18 mars, Herpin-I^acroix, I^agrange et Verdagner, sergent au 88* de marche, étaient fusillés au plateau de Satory, en exécution d'un jugement du Conseil de guerre. Treize autres accusés avaient été condamnés à des peines diverses. Simon Mayer vit sa peine de mort commuée en travaux forcés à perpétuité. Garcin, arrêté seulement en 1878, fut condamné aux travaux forcés, puis gracié à raison de son âge (soixante-douze ans). Plusieurs, parmi ces malheureux, payaient un forfait qu'ils n'avaient peut-être pas commis en personne, et dont les véritables auteurs ont échappé pour la plupart au châtiment.
le général et le député, furent conduits, au milieu des cris de menaces et des mauvais traitements, à la prison du secteur, où ils trouvèrent le général de Langourian, qui venait, lui aussi, d'être fait prisonnier. Les scènes horribles de Montmartre allaient peut-être se renouveler, quand survint un adjoint du XIV e arrondissement, Léo Meillet (i), qui s'interposa avec un réel courage et empêcha qu'on ne fusillât sommairement l'ancien commandant en chef de la deuxième armée de la Loire, contre la chapelle du général Bréa (2). Ensuite il fit relâcher M. Turquet, puis, pour plus de sûreté, recueillit les deux généraux à son propre domicile. Au bout de quelques heures, ils étaient conduits à la prison de la Santé, où on les retint plusieurs jours avant de les remettre enfin en liberté.
La tragédie de Montmartre était à peine terminée Jules que l'insurrection, s'organisant peu à peu, mais de fa- Ferry çon en quelque sorte spontanée et automatique, à l'Hôtel cherchait à mettre la main sur l'Hôtel de Ville, où de Ville* Jules Ferry s'était barricadé. On connaît l'énergie, le courage, la présence d'esprit toujours éveillée de l'an- ' cien maire de Paris, qui n'affirmait jamais mieux ces qualités que dans les moments périlleux. Il devait,
(1) Plus tard membre de la Commune.
(2) I«e général Bréa et son aide de camp Mangin avaient été traîtreusement mis à mort par les insurgés, au cours des journées de Juin 1848, près de la barrière de Fontainebleau. Une chapelle, qui existe encore, a été élevée sur le lieu même de l'assassinat.
pendant cette journée, en donner une nouvelle preuve et se montrer, seul ou à peu près, homme de volonté, de fermeté et de résolution.
Il disposait d'une brigade d'infanterie (109 e et 110 e ) , de 300 gardes républicains à pied et de 40 à cheval. Il possédait des munitions en abondance. Enfin, à ses côtés, étaient le général Derroja, dont la vaillance n'avait pas besoin d'être stimulée, et le colonel Vabre, de la Garde nationale, officier très vigoureux. Déjà, au cours de l'après-midi, deux tentatives faites par les fédérés avaient été victorieusement repoussées, et l'on comptait bien en faire autant pour toutes les autres, quand, vers six heures, on apprit que, par suite d'un ordre venu de la Préfecture de police, les gardes républicains s'étaient repliés sur la caserne I*obau,parle souterrain de communication, et de là sur Versailles. « C'est livrer l'Hôtel de Ville, télégraphie aussitôt Jules Ferry au Gouvernement, et je ne subirai pas cette extrémité honteuse. »
Cependant la faute commise n'est pas réparée. Aucun renfort n'arrive, bien au contraire ; bientôt même on reçoit un ordre d'évacuation. Ferry s'indigne. Il envoie au ministre de l'Intérieur dépêches sur dépêches, pour préciser la situation et affirmer qu'il peut résister, à la seule condition de n'être pas désarmé. I/es ordres et les contre-ordres se succèdent. Enfin, à près de dix heures du soir, le général Derroja est obligé d'obéir et de se retirer, d'ailleurs très crânement, avec
toutes ses troupes (1). Jules Ferry reste seul. Comme il n'a plus aucune chance d'être secouru et que le sacrifice de sa vie serait inutile, il se décide, une demi-heure plus tard, à partir, emportant ses papiers, dont se chargent leshommes de service, et gagnelamairiedu Louvre. Mais voici qu'au bout d'un instant des cris : « A mort Ferry ! » retentissent dans la rue qui la borde. La foule s'est attroupée et demande qu'on lui livre le maire de Paris. Alors Edmond Adam, maire du I er arrondissement, et M. Méline, adjoint, le font passer par le presbytère de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui communique avec la mairie. De là, il peut gagner la demeure d'un ami qui lui donne l'hospitalité pour la nuit, et, le lendemain, il rejoint le Gouvernement à Versailles, ayant ainsi donné tin bel exemple de vigueur et de fermeté.
Entre temps, les fédérés, commandés par un certain Brunel (2), étaient entrés dans l'Hôtel de Ville, sombre et complètement désert. Ils allumèrent les
(1) Sa retraite fut facilitée par I^ullier, qui venait d'être nommé commandant en chef de la Garde nationale, en attendant Garibaldi, et qui, pour se ménager une porte de sortie, trahissait ses amis. (Voir Da Costa et Ijssagaray, passint.)
(2) Ce Brunel était un ancien officier de l'armée, chassé pour inconduite. Il avait été arrêté le 30 janvier, à la suite d'une échauffourée sans grande importance, qui s'était produite le 28. Délivré le 26 février, quand fut forcée la prison de Sainte-Pélagie, il devint chef du Comité du X e arrondissement, puis général de la Commune, et finit professeur à l'école navale anglaise de Darmouth, où il eut pour élève le roi d'Angleterre actuel, George V. Nous aurons l'occasion de reparler de lui.
becs de gaz, hissèrent le drapeau rouge et hérissèrent la place de barricades. Sur leurs pas, arrivait le Comité central, qui s'installa dans le cabinet que le maire de Paris venait de quitter. Depuis le matin, il errait de la rue de la Corderie, qu'il avait abandonnée pour échapper à la surveillance de la police, à l'école de la rue Basfroi, derrière la Bastille. Beaucoup de ses membres, dispersés dans leurs quartiers, avaient été occupés toute la journée à organiser la révolte. A onze heures du soir, il trouvait enfin le logis définitif où il devait abriter ses délibérations tourmentées et parfois tumultueuses, en attendant que l'armée de la France vînt le chasser l'épée dans les reins.
Ainsi, à la fin de cette journée sanglante, la révolution avait triomphé partout. Sur l'initiative des comités dits de vigilance, qui fonctionnaient dans presque tous les arrondissements, au moins de la périphérie, elle dressait des barricades à Montmartre, à Belleville, au faubourg Saint-Antoine, à Charonne, à Grenelle, aux Batignolles, à Vaugirard. Ses troupes s'emparaient des ministères, de la Préfecture de police, des Tuileries, de la place Vendôme, que le I er bataillon de la Garde nationale, non fédéré, évacua sans résister aucunement. Un à un les monuments publics, les mairies tombaient en son pouvoir. Et, chose étrange, personne ne commandait, personne ne dirigeait. I<e mouvement insurrectionnel éclos spontanément, à la suite des nouvelles de la matinée, se généralisait, s'étendait
comme une tache d'huile, gagnant le centre après les points éloignés, et réunissant au cœur même de Paris les vagues humaines qui déferlaient des faubourgs. Il semblait que cette foule, qui opérait d'ailleurs avec méthode et décision, ait obéi à un mot d'ordre. Et cependant de mot d'ordre, il n'y en avait aucun. Si, à cette date fatale, le Comité central avait eu conscience de sa force et donné aux opérations de la Garde nationale une impulsion ferme, au lieu de se disperser dans toutes les directions, il est très probable que le Gouvernement tout entier aurait été capturé. Et l'armée que le général Vinoy emmenait en ce moment sur la route de Versailles n'aurait certainement pas dépassé les portes de Paris, qu'on ne songea à fermer que quand elles les eut franchies (1).
Cependant la rapidité de la catastrophe semblait Réunion avoir complètement étourdi le Gouvernement. Aus- des sitôt après le départ de M. Thiers, ses membres s'étaient séparés, et seul restait au ministère des Affaires étrangères M. Ernest Picard, à qui le général d'Aurelle tenait compagnie. Une délégation des maires de Paris se présenta bientôt, venant chercher une
(z) 1& retraite commença à une heure du matin, quand fut achevé la concentration à l'École militaire. Un régiment, le 69 e de marche, avait été oublié auI,uxembourg. Il se barricada dans le palais et ne le quitta que quatre jours après, en se frayant un passage à travers la foule, qui le huait. Son chef, le lieutenant-colonel Perier, reçut les félicitations de M. Thiers et de l'Assemblée.
maires.
direction ou une indication quelconque. Elle ne trouva rien que deux hommes complètement désorientés. Elle se retira alors à la mairie du Louvre, où s'étaient réunis un certain nombre de magistrats municipaux, et là, étant connue la gravité de la situation, il fut décidé qu'on ferait quelque chose. Mais quoi?
Les plus déterminés, Vacherot, Vautrain, insistaient pour une résistance manifestement impossible désormais. D'autres, moins absolus, cherchaient un terrain de conciliation. Onfinit, comme il arrive presque toujours, par aboutir à un expédient. Edmond Adam remplacerait le général Valentin à la Préfecture de police ; le colonel Langlois, un blessé de Buzenval, serait mis à la tête de la Garde nationale; M. Dorian nommé préfet de la Seine et le général Billot commandant en chef. On croyait ainsi rallier la partie saine de la Garde nationale, surtout les républicains modérés, et s'en servir pour mater les autres. On croyait aussi fournir au Gouvernement le moyen de souscrire à des concessions qui ne fussent pas trop blessantes. C'était une double erreur.
Tout d'abord, quand Jules Favre reçut, un peu après sept heures, la délégation composée de MM. Tirard, Vautrain, Vacherot, Bonvalet, Méline, Tolain, Hérisson, Peyrat et Millière, il bondit (i). «Est-il vrai,
(i) Millière était un des agitateurs les plus connus du siège. Il avait pris une part importante à la journée du 31 octobre. En outre, Jules Favre le considérait comme un ennemi personnel, en raison de cer-
s'écria-t-il, qu'on ait fusillé les généraux? » Et comme tout le monde se taisait, il laissa tomber ces mots péremptoires v : « On ne traite pas] avec des assassins ! » C'était couper court à tout. Mais le ministre des Affaires étrangères eût-il été moins absolu et moins cassant que la tentative ainsi engagée pour amener une trêve n'aurait pas abouti davantage. A l'armée du désordre on n'avait plus rien à opposer, et les révolutionnaires ne suspendent jamais leur marche victorieuse quand ils ne trouvent point en face d'eux une force capable de l'arrêter.
I^es maires de Paris n'allaient d'ailleurs pas tarder à le constater par eux-mêmes. Ils venaient de voir rêvenir leurs délégués, un peu confus, et ils délibéraient encore à la mairie du Louvre, quand on vint leur dire que l'Hôtel de Ville était évacué et qu'il fallait qu'ils s'y rendissent pour sauver les archives et la caisse. Quelques-uns d'entre eux se dévouèrent. Mais ce fut le Comité central, arrivé dans l'intervalle, qui les reçut, ou plutôt refusa de les recevoir, déclarant qu'il se chargeait lui-même de prendre les mesures que les circonstances pourraient exiger (1). Quand les négociateurs ainsi déboutés regagnèrent la place Saint- Gennain-l'Auxerrois, l'émeute y grondait, et déjà les représentants des municipalités parisiennes en étaient
taines fâcheuses révélations qui touchaient à sa vie privée, et dont Millière portait la responsabilité.
(1) Jules Simon, loc. cit., p. 345.
réduits à une fuite précipitée. Ils allèrent chercher un refuge à la mairie du II e , rue de la Banque, où ils s'établirent en permanence jusqu'après les événements dont il sera question plus tard.
Départ du Cependant le Gouvernement s'était réuni rue Aba- Gouver- tucci, chez M. Calmon. Il discutait beaucoup, s'agitait, nement. mais ne concluait pas. Certains ministres, Picard et Jules Favre surtout, montraient une vive répugnance à abandonner Paris. Le général Le Flô, lui, déclarait, au contraire, qu'il entendait avant tout sauver l'armée, c'est-à-dire la soustraire, au moins momentanément, au contact des émeutiers. Quant au général d'Aurelle, il était très sombre et affirmait que tout était perdu. Son découragement visible décida le conseil à le remplacer par le colonel Langlois, qui, mandé sur-le-champ, accepta et partit pour l'Hôtel de Ville. Après quoi on nomma M. Dorian maire de Paris, sauf approbation de M. Thiers, et l'on décida que, dès le 20 mars, on déposerait sur le bureau de l'Assemblée un projet de loi municipale. C'était donner satisfaction, un peu tardivement, à la délégation des maires, que Jules Favre avait si rudement éconduite. Ce n'était pas résoudre le conflit. Jules Simon crut trouver la pie au nid en rédigeant une proclamation dernière, comme si l'abus qu'on avait fait depuis sept mois de ce genre d'élucubrations ne le rendait pas complètement vain, sinon ridicule ; comme si, devant une révolution qui versait
LA COMMUNE A PARIS ET EN PROVINCE. Si
déjà le sang, les mots eussent gardé un pouvoir quelconque. Et, séance tenante, il écrivit l'affiche suivante, qui, le 19 au matin, s'étalait sur les murs :
« Gardes nationaux de Paris,
« Un comité prenant le nom de Comité central, après s'être emparé d'un certain nombre de canons, a couvert Paris de barricades et a pris possession, pendant la nuit» du ministère de la Justice.
«Il a tiré sur les défenseurs de l'ordre; il a fait des prisonniers; il a assassiné de sang-froid le général Clément Thomas et un général de l'armée française, le général I^ecomte.
« Quels sont les membres de ce Comité ?
«Personne à Paris ne les connaît; leur noms sont nouveaux pour tout le monde. Nul ne saurait même dire à quel parti ils appartiennent. Sont-ils communistes ou bonapartistes, ou Prussiens ? Sont-ils les agents d'une triple coalition ? Quels qu'ils soient, ce sont les ennemis de Paris, qu'ils livrent au pillage ; de la France, qu'ils livrent aux Prussiens ; de la République, qu'ils livreront au despotisme. Les crimes abominables qu'ils ont commis ôtent toute excuse à ceux qui oseraient ou les suivre ou les subir.
«Voulez- vous prendre la responsabilité de leurs assassinats et des ruines qu'ils vont accumuler ? Alors, demeurez chez vous I Mais si vous avez souci de l'honneur et de vos intérêts les plus sacrés, ralliez-vous au Gouvernement de la République et à l'Assemblée nationale.
«Paris, le 19 mars 1871. »
(Suivaient les signatures des ministres présents à Paris.)
Ce langage violent n'eût été raisonnable que s'il se fût appuyé sur des moyens d'action consistants et solides. Tenu par des hommes qui abandonnaient Paris à lui-même, faute de pouvoir le garder, il ne devait satisfaire ni les révolutionnaires, qui étaient traités de Prussiens et de pillards, ni les gens d'ordre, qui voyaient là un aveu décisif de faiblesse. Il fut partout mal accueilli, et les affiches, lacérées aussitôt que posées, traînèrent bientôt dans les ruisseaux.
Après cette manifestation pour le moins inutile, le Gouvernement se sépara. Il était plus de minuit. Dufaure, Jules Simon, l'amiral Pothuau et le général Le Flô gagnèrent l'École militaire et sortirent aussitôt de Paris, avec l'armée. Picard et Jules Favre attendirent le lendemain matin pour gagner Versailles, où M. Thiers les pressait d'arriver. Quant au nouveau commandant de la Garde nationale, il s'était rendu, comme on l'a vu, à l'Hôtel de Ville. Il y fut reçu par les membres présents du Comité central, qui lui déclarèrent sèchement qu'ils ne reconnaissaient pas l'autorité de M. Thiers, et que la Garde nationale nommerait elle-même son chef. Ainsi congédié, le pauvre colonel Langlois n'eut plus qu'à courir à l'imprimerie du Journal officiel, où son ordre du jour de prise de commandement, qu'il avait composé en hâte, était déjà sous presse, et à le retirer. Son commandement finissait avant même d'avoir commencé?
Ainsi se termina cette journée du 18 mars 1871,
inaugurale d'une guerre civile que rien, désormais, ne pouvait plus empêcher, mais qui aurait peut-être été évitée avec un peu plus d'adresse et d'esprit politique. Sans vouloir chercher une justification, d'ailleurs introuvable, à l'odieuse conduite de ceux qui, sous les yeux mêmes de l'ennemi, et à l'heure où la France presque agonisante se débattait sous l'étreinte d'un vainqueur implacable, n'hésitèrent pas à ajouter à ses douleurs et à ses ruines celles d'une lutte fratricide de deux mois, il faut bien reconnaître que des fautes avaient été commises, si grosses de conséquences possibles qu'on aurait dû les prévoir et les écarter. M. Thiers était un Parisien qui connaissait très mal Paris, ou bien qui depuis trop longtemps l'avait perdu de vue. Il ne savait rien de son irritation contre les hommes du 4 Septembre, rien de ses espoirs déçus, rien de l'énervement qui s'était emparé de lui après cinq longs mois de privations, de souffrances et d'inutile résignation. Il ignorait la fermentation qui couvait dans une population restée à peu près tout entière sous les armes, qui vivait uniquement de ces armes et dont l'habitat ressemblait à celui d'une troupe dans les camps. L'agitation fiévreuse qui secouait ces âmes dépitées et inquiètes, il n'en comprenait ni la violence ni les raisons profondes.
Tout de suite, il opposa, sans le vouloir probablement, Paris à la province. L'entrée dans son ministère de Jules Favre, de Jules Simon, d'Ernest Picard,
avait produit dans la capitale, qui s'était refusée à élire deux d'entre eux (i), une impression fâcheuse que n'effaçait point, bien au contraire, la nomination consécutive des généraux Vinoy, d'Aurelle et Valentin. Bientôt survinrent les mesures économiques dont il a été question plus haut, et qui lésaient profondément les intérêts de Paris, puis le transfert du Gouvernement à Versailles, qui le décapitalisait. Et alors le peuple en colère se laissa aller à ceux qui lui répétaient que les ruraux voulaient renverser la République au profit d'un monarque inconnu. Il jeta sur les hommes qui l'oubliaient ou passaient pour le trahir un regard de défiance et de haine, et, comme un dogue irrité, il se retira en grondant derrière ses canons.
Pouvait-on les lui retirer? Peut-être, mais en s'y prenant adroitement. Plusieurs maires, parmi lesquels M. Clemenceau, peu suspect cependant de goût personnel pour les capitulations, étaient d'avis qu'on ne brusquât point les choses. Us pensaient qu'en négociant, en gagnant du temps, on provoquerait, chez les farouches gardiens de Paris, une lassitude dont il serait possible de profiter. Mais, d'autre part, la finance réclamait une solution rapide, et la province, qui ne connaissait rien de la situation vraie, s'étonnait qu'on hésitât devant ce qu'elle croyait être une poignée de factieux. Quant à M. Thiers, il ne soupçonnait très probablement pas, quand il disait qu'A lui
(x) Seul, Jules Favre figurait sur la liste des 44 députés de Fuis.
faudrait «soumettre Paris », de quels énormes sacrifices cette soumission devrait être payée. Il se méprenait sur l'organisation redoutable de la Garde nationale, sur ses puissants moyens d'action et sa soumission aveugle aux instructions émanées des Comités de vigilance, reflets eux-mêmes de l'omnipotent Comité central. Et de plus, il comptait sur le concours des bataillons de l'ordre, avec un optimisme dont il eut bien vite lieu de se repentir. Si l'on ne connaissait cet état d'esprit du chef du pouvoir exécutif, on ne comprendrait pas qu'il ait pu se résoudre à l'opération imprudente, scabreuse et si aléatoire que, même en l'exécutant avec toute la hardiesse possible, on n'était pas sûr de réussir, qui a abouti à la tragédie de la rue des Rosiers. Ce qui semble d'ailleurs plus extraordinaire encore, c'est que, parmi les généraux de son entourage, il ne s'en soit point trouvé un pour lui en démontrer les dangers.
Qu'on se fît des illusions sur toute l'étendue de la désorganisation morale qui avait gagné l'armée, c'est possible, encore qu'assez peu explicable, car, à sa tenue seule, on aurait pu la juger; mais qu'on ait été jusqu'à faire état de sa force matérielle, voilà qui ne se comprend pas. Ses chefs devaient bien savoir que, par suite des libérations et des maladies, elle ne comptait pas plus de 22 à 24 000 hommes dans le rang, au lieu du chiffre de 40 000 que la convention d'armistice avait fixé. Espéraient-ils vraiment tenir tête, avec si peu de
monde, aux 200 000 gardes nationaux que l'émeute pouvait réunir, étant donnée surtout l'obligation de se disperser qui résultait de l'énorme étendue du terrain à garnir? Il ne s'agissait que d'un coup de main, disait-on. Soit. Mais un coup de main exige toujours une préparation minutieuse et une grande fermeté d'exécution. La première était ou insuffisante ou précaire, et, quant à l'autre, il fallait se montrer bien confiant pour espérer l'obtenir avec des soldats dont une grande partie était prête à tourner casaque avant même d'avoir reçu un coup de fusil. En fait, l'exécution fut aussi faible que la préparation avait été manquée.
Que signifie d'abord cette relégation, place de la Concorde et aux Champs-Elysées, c'est-à-dire à une distance fabuleuse en arrière, des attelages destinés à emmener les pièces? Le général Vinoy, plaidant pour sa propre cause, a dit qu'il avait bien fallu « laisser ces attelages un peu loin des têtes de colonnes afin qu'elles n'en fussent pas encombrées, dans le cas plus que probable où elles auraient rencontré une vive résistance, que l'insuccès des tentatives en vue d'une conciliation obligeait à prévoir (1) ». Il ajoute, qu'à son avis, quarante-huit heures au moins étaient nécessaires pour évacuer les pièces et les munitions qui se trouvaient sur la hauteur de Montmartre (2). On est en droit de
(1) U armistice et la Commune, p. 217.
(2) Ibid., p. 219*
s'étonner, s'il en est ainsi, que lui-même n'ait pas fait valoir des objections aussi dirimantes au Conseil des ministres du 17. Tous les préparatifs tendaient à une attaque brusquée. Du moment qu'il s'agissait d'une opération de longue haleine, il devenait parfaitement impossible de la tenter avec les moyens notoirement insuffisants dont on disposait.
Quant à l'exécution elle-même, elle a été pitoyable. Les troupes postées en réserve ont gardé une attitude passive qui contraste tristement avec l'énergie violente des fédérés. Comment, après l'échec constaté des premières tentatives, n'ont-ellespasmême esquissé quelque retour offensif, quand il suffisait probablement d'un acte vigoureux pour disperser les émeutiers et délivrer les généraux prisonniers? On s'étonne vraiment, et l'on est un peu humilié de la retraite précipitée qu'elles ont accomplie sans presque se servir de leurs armes, sans utiliser leur artillerie et en abandonnant même, rue d'Allemagne, une batterie tout attelée aux mains des fédérés. Leurs généraux, qui s'en méfiaient, n'ont pas osé les lancer en avant, cela n'est que trop clair. Alors à quoi bon les déployer, puisqu'on était assuré d'avance de n'aboutir qu'à une manifestation inutile et à une reculade à tous points de vue lamentable? Mettre en mouvement tout ce qu'on possède de forces actives pour être ensuite obligé, sans même avoir combattu, de fuir précipitamment devant la révolution qu'on a laissée se déchaîner, et de déménager en
hâte le Gouvernement désorienté, c'est vraiment mie manoenvre bien malhabile, et que rendent plus inexcusable encore les sacrifices qa'il a fallu faire pour la