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E. CHIRON, Éditeur, 40, Rue de Seine. 19 2 0
MOBI LISATI ON & CONCENTRATION
Pour se faire une opinion nette et précise sur une décision du commandement, quelle quelle soit, en un point déterminé et à un moment donné de la guerre, il est indispensable de ne pas envisager cette décision toute seule, en faisant abstraction de ce qui s'est passé auparavant ou de ce qui se passe au même moment sur les autres parties du théâtre des opérations. Pour juger des causes qui ont amené le commandement à prendre cette décision, il importe essentiellement de considérer l'ensemble des opérations à l'époque envisagée, de voir la place que prend dans ce cadre général le fait que Ton veut étudier et de se rendre compte des répercussions qu'ont ou qu'auront sur lui les événements qui se sont passés ou se passent ailleurs. C'est une erreur
commune à bien des exécutants, quelle que soit l'importance de l'unité qu'ils commandent que de surestimer en toute bonne foi, l'importance des événements dont ils sont les acteurs responsables et qui se passent sur la fraction du front où ils se trouvent eux-mêmes.
Cette erreur est du reste, de leur part, parfaitement excusable et compréhensible, car les exécutants, ne possédant pas les éléments nécessaires pour apprécier une situation générale qu'ils ne connaissent qu'imparfaitement, ne peuvent placer au rang qui leur revient dans l'ensemble des faits les événements qui les intéressent le plus directement, ni voir sur eux la réaction de cet ensemble.
Le plan de mobilisation, qui était en vigueur quand commença la guerre (plan 17), datait du printemps 1913.
A cette époque, une réfection totale du plan était apparue nécessaire, tant en raison des modifications survenues dans la situation générale extérieure, que des changements apportés à nos lois organiques et des progrès réalisés dans notre outillage militaire et dans l'utilisation technique de nos voies Terrées.
En vue de la réalisation éventuelle
d'un plan d'opérations conçu par le général chef d'état-major de l'armée, commandant en chef désigné des armées françaises du nord-est, un plan de mobilisation et de concentration, dénommé plan 17 avait été présenté au Conseil supérieur de la guerre, le 18 avril 1913, et approuvé par le Ministre le 2 mai suivant.
D'une façon générale, les grandes lignes du plan de mobilisation et de concentration étaient les suivantes :
1° Au point de vue de l'organisation s'y révélait le souci d'organiser, de plus en plus fortement, les formations de réserve, de les rendre de plus en plus souples et de mieux en mieux encadrées. De la sorte, il devenait possible de les employer immédiatement aux côtés des troupes actives au lieu de les conserver initialement loin des grandes unités de première ligne, comme il
était prévu dans les plans précédents.
Le nombre des divisions de réserve passait de 22 (plan 10) à 25 (plan 17), cependant qu'un régiment de réservistes était affecté organiquement à chaque division active, au lieu et place de la brigade de réserve antérieurement attribuée à 15 de nos corps d'armées mobilisés.
Tous les réservistes non affectés aux troupes actives entraient dans la composition de l'une ou l'autre de ces formations. Cette organisation permettait ainsi de mettre en li^ne la totalité de nos forces, mais sans amalgame ni mélange prématurés d'unités, lesquels eussent été de nature à diminuer le rendement de notre instrument de combat.
2° Quant à la concentration, elle n'est autre que la réunion des moyens, le rassemblement des forces en vue de
la réalisation du plan d'opérations conçu.
Dans le plan 17, le centre de gravité des forces du théâtre du nord-est était reporté notablement plus au nord que dans les plans précédents, en raison de l'éventualité, considérée comme de plus en plus probable, de la violation du territoire belge par les forces allemandes.
Je puis ajouter qu'avant le plan 16, le plan de concentration se faisait au sud de Verdun. Dans le plan 16, on est remonté un peu plus au nord, et dans le plan 16 bis, on est remonté encore plus haut jusqu'à Mézières. Enfin dans le plan 17 on est allé beaucoup plus au nord. On a surtout augmenté beaucoup les forces indiquées au nord.
Le dispositif d'ensemble prévu pour les armées françaises comprenait initialement :
En première ligne, 18 corps d'armée et 8 divisions de réserve (répartis entre 4 armées) sur le front compris entre Belfort et Ilirson.
En deuxième ligne, une armée de 3 corps d'armée dans la région de Saint-Dizier, Bar-le-Due, une variante étant d'ailleurs prévue dans les débarquements de cette armée, permettant de létablir initialement plus au nord, s'il paraissait nécessaire de remonter le centre de gravité du dispositif.
Il est nécessaire d'avoir ces variantes, parce que la difficulté de la concentration est l'emploi des chemins de fer.
Une fois que la concentration est commencée, il est impossible de prendre des troupes au sud pour les porter au nord, parce que les routes sont parallèles. Si l'on veut taire un mouvement de flanc, on cisaille toutes les lignes de
transport. Ce n'est pas possible ou bien il faut revenir en arrière jusqu'à Paris. On ne peut donc faire comme variantes pendant la concentration que celles qu'on a prévues. Et on avait prévu celle-là.
Le généra! en chef disposait en outre directement de groupes de divisions de réserve et d'un certain nombre de divisions actives ou de réserve parmi lesquelles les divisions venant d'Algérie et éventuellement des Alpes.
:j° La protection de la concentration dans le plan 17 était prévue à l'aide d'un dispositif de couverture dont le but était de permettre à nos armées d'exécuter leur débarquement, de se former, de se réunir et, le cas échéant, de déboucher offensivemcnt, sans que l'ennemi puisse entraver ces diverses opérations.
Cette couverture était notablement
renforcée par rapport aux prévisions du plan 16. Le dispositif de couverture du plan 16 avait en effet deux défauts :
faiblesse des effectifs, largeur trop grande des secteurs affectés aux trois corps frontières, seuls chargés de la couverture de première urgence.
La nouvelle loi de recrutement, en donnant des ressources en hommes, permettait d'une part de renforcer les unités de couverture et de les mettre presque sur le pied de guerre. D'autre part, les régions territoriales étaient modifiées de telle sorte que cinq d'entre elles viennent border la frontière, la couverture pouvait ainsi être confiée au début de la mobilisation aux cinq corps frontières, disposant de divisions de cavalerie, et que venaient renforcer, du cinquième au sixième jour, trois nouvelles divisions d'infanterie.
Ces cinq corps frontières, c'étaient
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le 7% le 21e (nouveau), le 20e (Nancy), le 6* (Verdun) et une division du 2« corps.
En outre, la couverture était plus rapprochée de la frontière sur l'ensemble du Iront que dans le plan précédent, en raison du souci du haut commandement de réduire au minimum la bande de territoire français que les Allemands seraient susceptibles d'envahir dans une attaque brusquée.
A partir du cinquième jour, les commandants des 1-, 2% 3« et 5e armées devaient exercer le commandement des secteurs de couverture correspondant à la zone de leur armée. Les troupes de couverture s appuyaient sur un certain nombre d'ouvrages du moment, qui devaient leur permettre de tenir longtemps contre des forces supérieures et qui, selon les prévisions du plan 17, devaient être établis dès la
mobilisation vers Montmédy, sur les Ilauts-de-Meuse, sur le Grand-Couronné de Nancy et au débouché de la forêt de Charmes. Les études relatives à ces organisations avaient été faites dès le temps de paix, en détail. Certains ouvrages, notamment ceux du Grand- Couronné de Nancy avaient même reçu, plusieurs mois avant la mobilisation, un commencement d'exécution en commençant par les plus urgents, ceux de la ligne de résistance, les ouvrages avancés, d'urgence secondaire, ne devant être entrepris qu'après ceuxlà.
Les bases du plan de mobilisation et de concentration étant approuvées, le plan d'opérations en vue de l'exécution duquel ces bases avaient été prévues pouvait dès lors être préparé en détails. Ce fut la tâche de l'état-major de l'armée nue d'établir tous les clocu-
ments relatifs à la réalisation du plan d'opérations conçu.
L'idée maîtresse de ce plan d'opérations était la suivante : étant donnée la puissance de l'armée allemande et le nombre de ses unités, il importe de n'engagercontre elles la bataille qu'avec la totalité de nos forces, bien soudées, bien coordonnées, en liaison les unes avec les autres. En engageant prématurément des éléments isolés avant la réunion des gros, c'est-à-dire avant d'avoir en mai n l'ensemble de nos forces , on risquerait de les faire battre en détail. Le succès ne peut être obtenu que par une action d'ensemble nécessitant au préalable la concentration des moyens, leur soudure et leur liaison.
Tant à la bataille des frontières qu'à la bataille de la Marne, la réalisation de cette idée a été strictement recherchée, et si, pour des causes qui seront
examinées plus loin, la première de ces batailles a échoué, ce principe a trouvé dans le succès de la seconde de ces batailles une éclatante consécration.
N'engager la bataille qu'en ayant toutes ses forces en main ne signifie d'ailleurs nullement que, d'un bout à l'autre du front, le combat en vue d'une même opération stratégique doit s'allumer partout au même instant. Il est telle circonstance où le commandement peut avoir avantage à engager la bataille un peu plus tôt sur certains points que sur d'autres, en vue par exemple d'attirer les réserves ennemies dans telle région où il lui paraît favorable de le faire pour l'exécution de son plan. Mais ces actions, ainsi échelonnées dans le temps, font partie d'un même ensemble où toutes nos forces travaillent côte à côte et en liaison, et où aucune d'elles
n'est lancée dans une opération isolée et sans relation avec le reste.
C'est en application de l'idée maîtresse énoncée plus haut que le plan d'opérations prévoyait ainsi qu'il suit, dans ses très grandes lignes, l'emploi des forces du nord-est.
En tout état de cause, l'intention du général commandant en chef est de se porter, toutes forces réunies, à l'attaque des armées allemandes.
L'intervention des armées françaises se manifestera scus la forme de deux actions principales se développant l'une à droite, dans les terrains entre les massifs forestiers des Vosges et de la Moselle, en aval de Toul ; l'autre à gauche, au nord de la ligne Verdun- Metz.
Ces deux actions seront étroitement soudées par des forces agissant sur les Hauts-dc-Meuse et en Woëvre.
Les directives de concentration ne font pas mention de la place éventuellement réservée à l'armée britannique.
Elles ne pouvaient effectivement eu parler pour des raisons d'ordre politique. Nos conventions militaires avec l'Angleterre avaient en effet un caractère à la fois secret et éventuel qui interdisait d'en faire mention dans un pareil document. Mais l'entrée en action de l'armée anglaise, pour secrète qu'elle était tenue, avait été prévue en détails : des mesures avaient été prises pour son débarquement et sa concentration, et son emploi éventuel avait été envisagé à la place qui devait logiquement lui être réservée, à la gauche du dispositif des armées françaises qu'elle devait ainsi prolonger. Dans l'éventualité prévue, bien que secrète, de l'intervention britannique, ce n'était donc pas le seul front français qui était envisagé comme
front de bataille, mais bien un front plus étendu vers la gauche.
Les « directives de concentration »
indiquaient dans leurs grandes lignes, les missions à remplir par les diverses armées en vue de la réalisation du plan général ci-dessus, missions pour l'exécution desquelles tous les renseignements nécessaires étaient réunis en un dossier remis dès le temps de paix à chaque commandant d'armée désigné, de façon qu'il fût nettement orienté et pût se préparer à son rôle futur sans qu'il fût besoin, à la déclaration de guerre, d'une réunion plénière des commandants d'armée.
. — Au 3e bureau on savait tout ce qu'il y avait à faire, et s'il y avait des modifications quelconques. Nous nous tenions constamment au courant de ce qu'il y avait à faire.
En particulier, la 3e armée chargée
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du rôle de liaison entre les deux armées d'attaque de droite et de gauche, recevait la mission générale ci-après :
(Ceci est copié textuellement dans le dossier.)
La 3e armée, constituant la liaison entre les actions principales projetées sur la rive droite de la Moselle, d'une part, au nord de la ligne Verdun-Metz, d'autre part, doit se tenir prête :
Soit à rejeter sur Metz-Thionville les forces ennemies qui en auraient débouché.
Soit à préparer un premier investissement de la place de Metz, sur le front ouest et nor '-ouest.
Elle prendra appui sur les Hauts-de- Meuse dont elle assurera la possession.
Elle utilisera à cet effet, dès leur arrivée, le groupe de divisions de réserve et l'artillerie lourde qui lui sont
affectés pour y tenir les positions dont l'occupation est prévue.
Ultérieurement, ces mêmes éléments sont destinés à lui permettre d'organiser comme il a été dit ci-dessus, l'investissement de Metz.
— Voici textuellement quelle était la mission de l'armée.
Le plan d'opérations ainsi établi dès le temps de paix n'est pas un immuable schéma qui sera invariablement appliqué quoi qu'il advienne. Il exprime seulement une idée générale, un projet d'opérations dont les modalités de réalisalition doivent s'adapter aux circonstances. C'est ainsi que le plan d'opérations(commed'ailleurs aussi les missions des diverses armées prévues pour son exécution) ne peut définitivement prendre corps et se préciser que peu à peu, d'après les renseignements de toute nature, tant diplomatiques et politiques
que militaires, qui parviendront successivement à partir de la mobilisation.
La concentration qui n'est autre chose que le dispositif initial de nos forces en vue de la réalisation du plan d'opérations, ne peut donc être non plus un dispositif arrêté ne varietur dès letemps de paix, qu'on déclanche à la déclaration de guerre et dont les étapes successives se déroulent automatiquement, quoi qu'il arrive. Elle doit se modifier avec le plan et s'adapter comme lui aux circonstances. Divers moyens avaient été envisagés à l'avance pour permettre de telles modifications inévitables, en particulier :
— La 5e armée ne bougeait pas beaucoup, mais la 4e venait l'étoffer.
Un plan de renseignements pour le groupe des armées du nord-est avait été établi à la fin de mars 1914 par l'étatmajor de l'armée, afin de préciser les
renseignements dont la connaissance était indispensable et les moyens de se les procurer. Ce plan envisageait tout spécialement l'éventualité tout à fait probable de la violation du territoire belge par les "forces allemandes et prévoyait les mesures à prendre pour suivre éventuellement pas à pas, le développement et l'extension de cette violation.
Dans l'hypothèse considérée comme possible où l'ennemi étendrait son mouvement sur la rive gauche de la Meuse, le plan de renseignements posait en particulier le problème suivant : « 11 importe de savoir si les Allemands préparent une offensive brusquée dans la région de Liège. » Il insistait sur l'intérêt que nous avons à connaître l'amplitude des mouvements allemands par la Belgique, sur l'utilité de savoir s il y a des rassemblements allemands sur la frontière de Hollande. Tous renseigne-
ments considérés par le commandement comme étant d'une importance capitale pour le développement des opérations.
Tels sont, dans leurs grandes lignes, le plan de mobilisation et le plan d'opérations.
— Nous avons parlé de la variante pour mettre la 4e armée entre la 3e armée et la 5e armée. Nous avions un autre moyen de nous étendre sur la gauche :
c'était d'y transporter des troupes spéciales venant d'Algérie et du Maroc et des troupes prélevées sur les Alpes ou ailleurs. Ce sont ces troupes qui pouvaient nous permettre d'étendre le front sur la gauche. J'y ai même envoyé des troupes prises sur la droite.
A. — De la mobilisation à la bataille des frontières.
Le 2 août, de grand matin, tes troupes allemandes pénètrent sur le territoire luxembourgeois. Dans la nuit du 3 au 4 août, les avant-gardes allemandes entrent en Belgique.
Sitôt connus, et ils le sont immédiatement, grâce à notre service de renseignements, aiguillé par le plan de renseignements sur la violation possible de la Belgique, ces faits provoquent des déterminations importantes.
Dès le 2 août, c'est-à-dire le jour même de la déclaration de guerre.