‹ 1914-1915Chapitre 12 sur 30 · LORAINE B · texte numérisé non relu

LORAINE B

N'est-on pas tenté de conclure avec saint Augustin : « C'est la montée ardue des sentiers escarpés du calvaire qui conduit seule aux cimes de la vertu ».

Sœurs, originaires de l'arrondissement de Briey (Meurthe-et-Moselle), elles grandirent dans le gros village de Villerupt, enclavé entre les frontières du Luxembourg et de la Lorraine.

Deux jeunes Allemands^ Ulrich et Wilhelm, avaient ouvert, à Villerupt, un commerce de droguerie bientôt prospère. Ils se firent naturaliser et, devenus ainsi Français, épousèrent les sœurs.

Le mariage eut lieu en 1912.

Rosa et Marine aimaient profondément ces hommes qui avaient préféré la patrie française à la terre germanique. Les affaires allaient de mieux en mieux. C'était le bonheur, la confiance en l'avenir. L'unique parente dés

jeunes femmes, leur grand'mère, habitant la ville voisine de Longwy, bénissait le ciel d'avoir assuré ainsi la félicité de ses chères petites.

Le 29 juillet 1914 arriva. Ce jour-là, Ulrich et Wilhelm se montrèrent préoccupés. Interrogés par leurs compagnes, ils finirent par répondre que les bruits de guerre les inquiétaient, et Ulrich conclut :

— Si le conflit éclate, nous devrons nous réfugier à Longwy .

Et le lendemain, 30, il se décida, vers cinq heures du soir, à expédier les jeunes femmes auprès de la grand'maman. Elles arrangeraient l'exode avec la vieille dame et rentreraient à Villerupt le jour suivant.

Or, les voyageuses ne trouvèrent pas leur parente. Une voisine leur apprit qu'elle serait absente jusqu'au surlendemain, une affaire l'ayant appelée à Longuyon.

Dès lors, Marine et Rosa ne pouvaient que regagner leur domicile. A neuf heures et demie, le train de retour les déposait â la gare de Villerupt.

L'angoisse régnait sur la frontière. Les habitants s'enfermaient chez eux. Nul bruit dans les maisons; nul mouvement sur la route.

Les sœurs marchaient vite; elles sentaient la peur autour d'elles. Mais voici la droguerie. Les volets pleins sont clos, assujettis par les barres de fer. L'imposte, au-dessus de la porte, découpe un rectangle noir. Le magasin n'est donc pas éclairé.

Cela n'a aucune importance. Rosa, suivie de Marine, contourne la maison et pénètre dans le jardin, sis en arrière, par le portillon que ferme seulement un loquet.

La nuit est pleine d'étoiles; la brise tiède caresse la terre. Les fleurs, remises de la rude chaleur du jour, sentent meilleur et plus fort.

Le calme des choses, en ce coin familier, rassure les voyageuses. Est-ce que l'on peut croire à la guerre au milieu d'une telle paix !

Elles traversent sans hâte le petit enclos.

— Ils sont dans la salle du rez-de-chaussée, murmure Marine.

C'est vrai. Une bande lumineuse se glisse

entre les persiennes entr'ouvertes. Le vent sans doute les a disjointes. Qui «aurait mesurer la part du vent dans la préparation de ce qui doit arriver!

Il leur semble qu'elles deviennent folles.

La fenêtre est ouverte au large, il a fait si chaud, ce 30 juillet, et à travers l'écartement des volets, elles voient..., et leur cœur, leur esprit se refusent à croire qu'elles voient.

A table, Ulrich et Wilhelm sont assis, en face de deux étrangers. Ce sont des uhlansl A la frontière on les connaît bien, les sinistres cavaliers.

Que font-ils làf

Mais Ulrich parle, sans soupçonner qu'il répond â la question déchirante :

— Les femmes dehors, nous sommes tranquilles. J'ai serré la strychnine dans le bocal au camphre...; à onze heures on la coule dans les tonneaux, et en route... Ah! c'est commode d'être Français... on a la commande de vin de la garnison de Longwy...

— Tu es sur de la dose?

— Par le vieux bon Dieu, comme dit notre empereur; il y a de quoi empoisonner la garnison et ses réserves!

Dans le jardin, Marine et Rosa se sont étreintes nerveusement.

Dans un tremblement qui balbutie, elles gémissent :

— Nos maris ! . . . Ils veulent empoisonner nos

soldats !

Est-ce que la chose s'est passée?... Est-ce qu'elle s'est passée comme ça?

Pour savoir, il faudrait revivre cette nuit du 30 juillet; il faudrait arracher le voile de rêve atroce qui est tiré entre cette nuit et aujourd'hui.

Qu'il est dur de se souvenir! Cela nous fait le cœur lourd, lourd.

Allons, il faut ce qu'il faut.

Marine a agrippé le poignet de sa sœur. Irrésistible, elle l'entraîne dans la maison, dans le magasin. Elle la pousse sur une chaise.

— Reste là.

Rosa s'écroule. Elle grelotte; elle est per-

due. Elle ne pense pas, pas plus qu'une chose inerte.

Elle perçoit la vibration légère de la verrerie, le glou-glou d'un liquide que l'on transvase.

Elle sursaute. Marine est près d'elle. Elle lui applique la main sur l'épaule. Comme elle serre ! Et Marine parle.

Elle dit que des étrangers sont venus; qu'ils ont menti à leurs confiantes fiancées, à leurs femmes dévouées.

Elles n'ont pas été les aimées, mais uniquement les accessoires méprisés d'une comédie de trahison.

Bah! elles, cela ne compte pas! La souffrance de deux femmes est si peu de chose !

Elles ont été bêtes, aveugles... Tant pis pour elles. Seulement les autres, les soldats du pays ne doivent pas en souffrir.

Un crime empêchera le crime plus grand.

— Tu me fais mal, Marine.

La plainte s'éteint. Marine a repris le poi-, gnet de Rosa. Elle l'attire dans son sillage. Elle parle encore :

— Tiens-toi. Nous aussi nous devons mentir. La lumière les inonde brusquement. Marine

a poussé la porte de la salle à manger. Ulrich, Wilhelm et leurs hôtes se dressent, stupéfiés par l'apparition de celles qu'ils croyaient à Longwy.

Mais Marine les rassure. Elle explique leur retour. La présence des uhlans la réjouit. Puisqu'ils sont à Villerupt, bien paisibles, c'est que l'on n'aura pas la guerre.

Ravis de ses bonnes dispositions, les dîneurs approuvent bruyamment.

— Aussi, continue la jeune femme, je veux vous offrir une bonne bouteille : nous trinquerons à la paix, à la joie de vivre en bons voisins.

Elle disparaît, revient, débouche un flacon poudreux. Elle verse. Ils ont bu.

Au matin, Marine et Rosa s'enfuyaient à travers la campagne. Elles étaient veuves.

— Nous avons empoisonné, disent les deux sœurs, décidez de nous : livrez-nous à la jus-

tice, ou bien postez-nous au chevet de nos soldats.

Pauvres femmes, on peut vous confier nos blessés; est-ce que vous ne vous êtes pas déjà immolées tout entières pour les soldats de France !

Nous avions passé seize jours dans les tranchées. Notre tour de repos nous ramena à Soissons. L'homme des terriers que j'étais devenu, reporté à la surface du sol, s'était promis de se soigner.

Aussi je pris logis à l'hôtel de la Croixd'Argent : tout le confort moderne, la moitié seulement en ayant été rasée par le bombardement; cuisine soignée, vin supportable et puis aération de premier ordre : il ne restait pas un carreau.

Avec cela, la vue sur l'altière silhouette de Saint- Jean-des-Vignes, bombardée en 1870, ruine sur laquelle s'acharnaient les Huns de 1914-1915.

Que pouvait désirer de plus le simple lieutenant que je suis?

L'hôte seul, M. Mesral, m'apparut insuffisant, distrait, absent. Je m'en ouvris à la fille de service qui, à ma grande surprise, rougit copieusement, murmura cette phrase sybilline :

— Ils ont emmené M'"^ Mesral avec ses fillettes, Louise et Marie, douze et onze ans.

Son geste embrassa les hauteurs de la rive droite de l'Aisne, vers Saint-Médard, Saint- Paul, Saint-Gergues et Laon, puis elle me planta là, sur cette excuse :

— On m'appelle.

De nouveau, je suis enfoui dans la tranchée. La nuit de relève et le lendemain, nous jouissons d'une tranquillité parfaite. Aucune attaque, pas de fusillade de l'ennemi. De temps à autre seulement, un vol d'obus, à destination de la malheureuse ville, passe au-dessus de nos têtes, avec un chant de sirène enrouée.

Dans des rafales d'ouest commence notre seconde nuitée. La pluie tombe. On n'entend que son bruissement. Le canon s'est tu.

Je crois bien que je somnolais, lorsqu'une main me prit à l'épaule.

— Mon lieutenant !

— Quoi?

— Ils viennent.

C'est vrai. Par la meurtrière d'observation je distingue un grouillement à une centaine de mètres.

Vite, un ordre à voix basse, qui se transmet de proche en proche :

— Silence ! Immobilité ! A bout portant, feu précipité ! Le magasin vidé, à la baïonnette !

L'averse a cessé. A travers les nuages peu épais, la lune se trahit par un halo opalin. On voit un peu. Tant mieux.

Rrrra! La tranchée crache des éclairs. Les Allemands, surpris alors qu'ils croyaient surprendre, détalent, laissant des morts, des blessés en arrière.

Avec un couac formidable, le clairon Lebègue entame la charge.

— A la baïonnette!

J'ai bondi hors du trou. Mes lascars se ruent é la poursuite. Aie! ma satanée sciatique

me tord la cuisse gauche. Impossible de faire la course avec cela. Je suis forcé de rester en arrière.

Soudain, j'ai la perception confuse qu'un corps, étendu au pied d'un buisson, se soulève, marque un geste. Un coup de feu claque. A la tète, je sens comme un coup de marteau, et je perds connaissance.

Je rouvre les yeux. Que ma tête est lourde, lourde!...

Au-dessus de moi, une large figure blafarde semble me narguer. Je grogne, et puis je reconnais la lune.

L'ébranlement du coup reçu a troublé ma vision.

Autre chose qui me fait frissonner. On a gémi tout près de moi. La première plainte en éveille d'autres. Ici, \i\, tout près, là-bas, on dirait que, par cent bouches, la terre se lamente.

Je comprends. Des blessés. Sont-ils Français ou Allemands? Je ne distingue pas.

Et pourtant, je voudrais savoir si ce sont des nôtres... ou des autres.

Je tente de soulever ma tête pour regarder. Je me procure ainsi une douleur intense, un éblouissement qui me fait passer une véritable aurore boréale devant les yeux. Je ne m'entête pas : je ne bougerai plus.

Ah ! qu'est-ce encore que cela?

Une grande forme se meut, s'avance. La lune coule un rayon curieux entre deux nuages et éclaire la forme, la forme d'une femme.

J'ai le délire. Que ferait une femme, ici, entre les tranchées françaises et les carrières de Saint-Gergues, où sont terrés les Allemands ?

Tiens ! Une branche a craqué sous le pied de l'apparition. Mais alors ce pied n'appartient pas à un fantôme.

De nouveau l'on gémit tout à côté de moi. Le blessé, l'autre, a aussi aperçu la femme.

Elle vient à lui. Elle s'agenouille près du malheureux. Elle parle. Ah ça! mes oreilles me trompent. Je perçois ces paroles bizarres :

— Un beau soldat du kaiser !

Puis un rire contenu et terrifiant. Elle poursuit :

— Oui^ ton casque, je le reconnais. Je l'ai vu si souvent dans les carrières de Saint- Gergues... avec mes petites Louise et Marie.

Mon sang se glace. Louise, Marie, les prénoms des petites Mesral, que les Allemands ont entraînées avec leur mère, en évacuant Soissons.

Que dit-elle encore? Que fait-elle?

— Elles sont sous la terre. Elles s'ennuient dans la tombe. Va les rejoindre.

Un cri étranglé. Un grand silence.

La femme s'est redressée. La lune frappe en plein son visage, aussi blafard que sa clarté. Oh ! ces yeux de fièvre ; cette chevelure dont les mèches fauves se tordent ainsi que des serpents.

C'est une folle, une folle que je vois là.

Elle prononce tendrement, avec un geste dans le vide :

— Patience, petites. Je vous en enverrai d'autres, beaucoup d'autres sous la terre.

Tout me devient clair. Les Allemands ont causé la mort des enfants, et dans le naufrage de sa raison, M"'*= Mesral a conservé l'idée fixe des vengeances.

Sapristi! Elle m'a vu. Elle marche vers moi. J'ai peur, Vais-je mourir de la main de cette victime française?

Quelle minute effroyable! Elle se penche sur moi... comme sur l'autre.

Ma bouche~est incapable de prononcer une parole.

La démente ramasse mon képi, dont les deux galons sont voilés sous le manchon déteint par ces mois de campagne.

Combien doux le regard qu'elle repose sur moi.

— Tu es des tranchées de là-bas, fait-elle d'une voix tendre... Tu es de ceux qui m'aident à envoyer des casques à mes petites... Il ne faut pas rester ici... Ils sont si brutes!

Je reprends la faculté de parler.

— Blessé... incapable de marcher...

Elle caresse ma blessure.

— Oui, oui, je vois... Du sang. Attends, je te traînerai près des tiens.

Ses mains se glissent sous mes omoplates, ses doigts se recourbent sous mes bras. Elle me soulève, appuie ma tête à ses genoux, et lentement, à reculons, avec des précautions maternelles, elle me traîne vers ma tranchée.

Diable! mes hommes sont méfiants. Ils vont nous canarder. J'appelle, pour les avertir, et cinq minutes après je suis à l'abri, dans le trou, entouré de ma section qui se réjouit de mon retour.

Un instant j'ai oublié celle qui vient de me sauver. Je la cherche. Un caporal me répond :

— Elle est partie vers les Boches, mon lieutenant. Elle a dit comme ça : « Je vais en envoyer à mes petites, sous la terre... Regardez cette nuit vers Saint-Gergues, vous en verrez partir beaucoup, beaucoup, beaucoup... » Elle vous avait ramené, je l'ai laissée aller.

LA FOLLE DE SOlSSONS 49

Deux heures, trois heures sonnent à une église de village que, par hasard, les Allemands n'ont pas ruinée.

Et comme le dernier coup s'envole dans la nuit, tout s'embrase vers Saint-Gergues. Une haie de flammes relie un instant la terre et le ciel, puis arrive sur nous, dans un coup de vent furieux, un grondement de tonnerre.

Au matin, à l'hôpital temporaire où l'on me pansait, j'appris que les Allemands avaient accumulé des munitions dans les carrières de Saint-Gergues.

La folle avait vengé ses fillettes et ellemême.

J'étais bonnetier à Mulhouse quand les Allemands eurent l'idée stupide de m'arrêter comme otage, moi, Kasper, homme si pacifique que (les gens d'Alsace sont guerriers) mes compatriotes me jugeaient poltron.

Au vrai, je n'aimais pas les coups et j'étais disposé à beaucoup de concessions pour n'en pas recevoir.

Je fus d'abord interné en Bavière, puis ramené dans le duché de Bade, à quelques kilomètres au sud de Fribourg-en-Brisgau.

Dans un vaste enclos de ronces artificielles, renforcées d'un cordon de factionnaires, fusils chargés, des baraquements assez confortables nous abritaient.

Le logement était acceptable; mais la nour-

riture... Oh! la nourriture... exécrable et insuffisante !...

La cantine d'Odan Storf, obèse Saxon, eût pu nous fournir des suppléments ; seulement, le commandant militaire du cantonnement nous interdisait d'avoir de l'argent.

Odan Storf, avec ce génie particulier des Schwobs à dépouiller les autres, obvia à cet inconvénient. Renseignements pris sur chacun de nous, il nous offrit le crédit le plus large, et aussi le plus usuraire.

Une choucroute surie, avec une saucisse moisie, se facturait 5 marks (6 fr. 25). Bref, je regrettais amèrement Mulhouse, mon magasin de la place du Marché et la petite brasserie de la porte du Miroir, où j'allais vider une chope en devisant des affaires de la cité.

Si j'avais eu du courage, j'aurais abrégé la durée de ma souffrance, comme dit la légende de la ruine du Honeck... N'en possédant pas assez, je continuai â vivre.

Au nombre des otages figurait une fillette

de treize à quatorze ans, blonde de ce blond d'Alsace que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Pourquoi cette enfant parmi nousf Je ne l'ai jamais su. On la nommait Gredel.

Les^ circonstances nous mirent en sympathie.

Évidemment, elle craignait, comme moi, la douleur inutile, car, au lieu de faire la fîère, ainsi que tant d'autres, elle accepta le poste de petite servante à la cantine d'Odan Storf.

Ce fut un scandale. Tous les otages lui reprochèrent sa bassesse d'âme.

Seul, j'approuvai sa résignation, et même, quand un de mes compagnons lui jetait un mot dur, dont ses grands yeux bleus se remplissaient de larmes, je la remontais avec de bonnes paroles :

— Laisse aboyer, petite Gredel, tu es dans le vrai. Il faut vivre avec le moins de désagréments possible.

Vous devinez qu'on était devenu camarades. Tout naturel, n'est-ce pas? Dans le cantonnement, nous deux seuls n'étions pas des lions de courage.

Voilà qu'un matin, en me servant un plat de pommes de terre, orné d'une saucisse et de confitures de myrtilles, elle me chuchote à l'oreille :

— Je me sauve ce soir.

Je manquai lâcher l'écuelle de fer battu qu'elle me présentait.

Sans paraître s'en apercevoir, elle continua :

— Je peux en emmener un autre... Si vous voulez, ce sera vous.

Quelle journée! J'aimais l'idée d'être libre; mais entre la liberté et moi, il y avait les ronces barbelées du camp; les factionnaires, fusils chargés; la poursuite probable; des balles dans le corps, ou, à tout le moins. le cachot d'une forteresse.

Ces choses-lâ font réfléchir un homme raisonnable, voyez-vous !

Toutefois, aucune réflexion ne tint contre la volonté de Gredel. Cette gamine avait une façon de vouloir... irrésistible.

Elle reprend l'entretien en enlevant le couvert.

— Venez à 5 heures à la cantine. Odan

Storf garde volontiers ceux qui font de la . dépense... Vous jouerez à l'ivresse.

— Mais...

— Chut!

Odan Storf s'est rapproché. Il invective lourdement la petite Alsacienne.

— Plus vite que ça, cancrelat d'Alsace. Si j'étais le kaiser, j'exigerais de tous les ivackes de là-bas quatre heures de pas de parade chaque jour.

Il rit comme meugle un bœuf. Eh! eh! c'est de l'esprit boclie, ça.

Cet esprit m,e semble terrible, comme tout ce qui vient des Schivobs. Par sainte Odile, risquerai-je l'évasion?

Tout l'après-midi, je me réponds : « Non. » 5 heures sonnent. Je cours à la cantine.

Je mange, je bois les chopes que Gredel remplace de temps à autre. Je demande une bouteille de Champagner, sur l'ordre de la petite. J'en offre à Odan, qui engloutit les verres, a croire que leur contenu tombe dans un abime. Je le regarde, car Gredel m'a fait signe de ne pas boire,

56 FKMMES ET GOSSES nÉROIQUES

Qu'est-ce qu'il a"^ Il tombe le nez sur la table. Il ronfle.

Je cherche la jeune servante pour qu'elle m'explique... Elle a disparu. Ah! la voici qui rentre avec, à la main, une bouteille vide.

Elle rit sans bruit, découvrant ses dents blanches, blanches même dans sa figure claire et rose de robuste fillette d'Alsace.

— Arrivez, me dit-elle.

Ah! mon cœur bat. J'aimerais certainement mieux autre chose. Et je la suis, cette gamine endiablée.

Nous sommes dehors, nous passons Tenceinte des ronces. Je regarde partout. Je tremble d'entendre la voix du factionnaire.

La nuit est noire, c'est vrai; mais ces gueux de Schwobs sont de fins renards quand il s'agit d'ennuyer les autres.

Gredel devine mon anxiété. Elle me tire vers la droite, m'arrête près d'un corps étendu sur le sol.

— Je lui ai offert du bon schnaps. Quand on relèvera les factionnaires, qu'est-ce que son unleroffîzier lui offrir^^t

Elle m"'ahurit, cette jeune Gredel. Elle me tire en avant. A quelques centaines de mètres commencent les futaies du Schwartzwaldt, la Forêt-Noire, ainsi que disent ceux de France.

Presque à la lisière, une cabane de bûcheron, avec le trâmeau-schlitte accroché à la muraille.

Gredel a tout prévu, brave cœur! Des vêtements nous attendent. Nous serons différents du signalement qu'enverront nos geôliers quand ils s'apercevront de notre évasion.

Comment a-t-elle pu tout préparer? J'interroge. Elle me coupe net :

— Plus tard! A présent, il s'agit de faire du chemin.

Et puis c'est la course dans le noir.

Gredel me guide. On dirait qu'elle voit à travers l'obscurité, comme les petits gnomes du Honeck.

Moi, je bute, je trébuche, je suis en nage, quoique la nuit soit froide. Il gèle fort.

Je n'en puis plus quand je m'aperçois que le noir devient gris. C'est l'aube qui s'annonce.

Au pied du mamelon boisé qui nous porte, la vaillante fillette me montre une route.

— La frontière suisse.

Sauvés! Nous sommes sauvés! J'en ai les larmes aux yeux.

Baoum !

Un coup de canon résonne dans le silence matinal.

— Ça doit être pour nous, fait paisiblement la petite.

— Pour nous! Pour signaler notre fuite! Oh! sainte Odile, rendez-nous invisibles aux Scliwobs.

La fillette ne tourmente pas les saintes de vains discours. Elle m'a pris la main; elle m'oblige à dévaler la pente vers la frontière, vers le salut.

Quoi? Un arrêt brusque. Un avertissement, léger comme un souffle :

— Couchez-vous!

— Quoi?

— Le poste-frontière.

Je vois. En bas, sur la route, un peloton d'uniformes qui vient d'apparaître en

travers du chemin que nous devons suivre. Je m'aplatis sur la mousse roussie par le gel.

— Je vais les entraîner à ma poursuite. Le passage libre, filez à la douane suisse. Je vous rejoindrai.

C'est Gredel qui a susurré cela. Je veux la retenir. Trop tard. Elle s'est déjà perdue dans les arbres.

Des cris, des appels rauques. Les soldats scliwobs ont vu l'enfant. En tirailleurs, ils se précipitent. L'exploit est digne d'eux. Dix hommes armés pourchassant une gamine sans défense.

Mais les sapins serrés masquent les poursuivants, la poursuivie.

La route est libre, comme l'a voulu Gredel. Courons à la douane suisse. J'ai confiance. Ma petite sœur d'Alsace m'y rejoindra. Elle est si adroite, si décidée.

Je descends la côte à toutes jambes. En trois bonds je franchis la route. Je passe le poteaufrontière.

A dix pas, une maisonnette, quelques fan-

tassins helvétiques. J'arrive en trombe au milieu d'eux. Je halète :

— Otage, non combattant, évadé!

Un gradé me pousse dans la cabane. Je suis sauvé.

Quoi encore. Des bruits lointains auxquels répondent des clameurs toutes proches !

Je me précipite à la fenêtre.

Bravo! Gredel, dans une course éperdue, franchit à son tour la frontière. La brave petite est en sûreté.

Hélas! Le Schwob ne respecte rien : Traités, frontières, humanité, honneur, sont pour lui des mots vides de sens.

Le sous-officier allemand a commandé :

— Feu !

Une nappe de balles passe avec un sifflement aigu, et, sans un cri, arrêtée en pleine course, Gredel roule foudroyée aux pieds des

soldats de Suisse.

Il y a Icà-bas une modeste tombe où dort ma petite amie Gredel, en attendant que je puisse la ramener au pays.

Moi, j'ai gagné Belfort et je me suis engagé pour venger la blonde, blanche et rose fillette d'Alsace.

Suis-je moins poltron que je ne le croyais, ou bien la petite âme héroïque soutient-elle la mienne? Je ne saurais pas vous le dire.

Mais quand les balles passent en vols siffleurs, quand les marmites éclatent, eh bien! je pense à Gredel ; je vise avec soin, et... et ça va.

Page 1