TROISIÈME LETTRE
Béthune, 23 octobre 1914.
Louise, chère sœur,
Pardonne à mon long silence. Ils ont fusillé Jean; François est tombé au feu dans un village près d'ici. J'ai été une morte.
Mais la volonté de Dieu a passé; elle m'a jeté l'ordre de vivre par la bouche d'un soldat.
C'est ainsi. Un convoi de blessés traversait la ville. Les charrettes se sont arrêtées dans
la rue où je suis réfugiée. Pourquoi ai-je regardé? Pourquoi ai-je marché vers les voitures pleines de souffrance? Est-ce que l'on sait jamais?
Et j'ai vu un blessé, un tout jeune, comme étaient les miens. La fièvre lui faisait la figure toute rouge. Il regardait avec des yeux de délire. Il a fait un mouvement comme pour s'élancer vers moi, mais il est retombé avec un gémissement de douleur, et une plainte si douce, si triste, si enfantine:
— Maman!
Le mystère de Celui qui dirige tout était sur moi. On m'appelait maman, maintenant que je n'ai plus d'enfants! J'ai compris, de suite j'ai compris, vois-tu. Il veut qu'auprès de ces jeunes qui souffrent, je remplace les mères absentes.
Je ne pleure plus ; je ne suis plus désespérée; les tombes sont en arrière de moi; je pénètre dans une seconde vie. Je serai infirmière, et tous les blessés de France seront mes enfants.