L HERITAGE
chuchotes glissent, dans le silence nocturne, jusqu'à mes oreilles, tel un bruissement d'espérance.
J'entends le blessé haleter :
— Vous m'reconnaissez pas, m'sieu le curé, dans cette nuit de cirage; je suis Lévy, Tjuif .
— Et tu appelles Dieu, Jéhovah, répond le prêtre d'une voix douce autan t cj u'une caresse. . . Sous tout nom, il demeure l'Infini; tous les hommes sont ses fils. Frère, prions-le ensemble.
Une émotion extraordinaire me pénètre.
Pour la première fois j'assiste à la conduite d'un mourant jusqu'au seuil de VInconnu. Je me surprends à envier la foi qui console, qui fait entrer dans la mort comme dans une apothéose.
Aïe. Une « marmite » arrive sur nous, précédée par son ronflement Caractéristique.
Ecimant un sapin, l'obus tombe à quelques mètres, éclate, projetant en un vacarme assourdissant une nappe de flamme, de fumée, de fragments métalliques.
Et avec un cri de douleur, l'aumônier a roulé sur le sol.
J'oublie tout. Je me rue vers lui. Aurisque de me faire repérer par l'ennemi, j'actionne ma lampe électrique, et il me semble que la réalité se dérobe, que le rêve m'emprisonne.
Le capuchon est tombé, et j'ai sous les yeux, la figure pâle, immobile, paupières closes, de Mlle Francine.
Elle en est quitte pour une blessure bénigne ; un simple éclat dans le bras gauche. Elle revient à elle, me voit, rougit, s'explique.
— J'avais peur ce soir... J'ai suivi de loin la compagnie... Mon frère mort dans la tranchée...; je le pleure à présent; mais avant, il fallait tenir sa promesse... ; les soldats comptaient sur lui pour bien mourir...; j'ai cru que je pouvais recueillir l'héritage de charité.
Je viens de faire conduire la jeune fille au poste de secours.
Inconnue hier, elle m'apparait maintenant comme la fiancée souhaitable au-dessus de. toutes, et elle le sera, si le Dieu qu'elle prie m'accorde la grâce de revenii-.
C'est un de nos marins, séjournant en Serbie, depuis la défense du mont Lovcen, qui m'adressa le billet suivant. Ce brave est « un de BelleviUe ». Ses récits empruntent à cette origine une saveur que je crois bon de conserver. Donc, je me borne à recopier la lettre que j'ai sous les i/eux.
Voyez-vous, dans tous les pays, en temps de guerre, il y a des soldats et des civils. Parbleu, que vous dites, c'est couru, ça; attendu que tout le monde ne peut pas être militaire, et que quand on n'est pas militaire on est inscrit civil... Eh bien, vous faites une trompe qu'un éléphant s'en contenterait. En Serbie, on a beau ne pas être militaire, on est tout de même soldat.
Ne vous excitez pas, j'allume le phare. Tous les hommes en état de poser pied devant
patte, manient le flingot ou les « petites françaises » (c'est ainsi qu'ils désignent les carions).
Les services du train, du ravitaillement, enfin tous les services d'arrière, sont assurés par les femmes ou les vieillards impotents. Vivres, munitions, relève et transport des blessés, femmes, et anciens s'en chargent.
C'est épatant, dans cette contrée de montagnes, dans la boue, dans la neige, dans le froid ou sous l'averse, de voir passer ces vieux aux barbes blanches en broussailles, ces femmes graves et silencieuses, escortant les convois. Escortant, je dis bien, les demoiselles serbes sont armées du mousqueton et elles savent s'en servir.
Ce que je veux vous faire entendre, c'est que la Serbie a mobilisé jusqu'au dernier gosse; les plus petits font les courses, c'est des estafettes, et puis je veux vous refiler l'avis d'un gars qui est dans le patelin. On n'admirera jamais assez cette petite nation serbe, où tous, jusqu'aux petites filles, aux ancêtres infirmes, font front contre l'ennemi.
Il n'y a plus de villes, plus de villages. Il
n'y a désormais que des cantonnements pour défenseurs de la patrie menacée par les Boches d'Autriche.
En ce moment, j'ai encore le cœur tout chaviré par... Tenez, zyeutez-moi le parce que du naufrage.
La batterie était près de Chabatz, au repos. Un repos mérité, car, la veille, on avait arrosé les Austro-Boches sans discontinuer.
Ils avaient pris l'indigestion de shrapnells confits dans la mélinite.
Le colonel, un gars solide d'une trentaine d'années, pas plus, se trouvait avec nous. Il a suivi la laïque militaire en France... 11 ne rêve que de Paris et de Saint-Cyr; alors on est copains, malgré la diiïérence des grades : il a cinq galons; moi j'étale seulement les deux sardines de laine.
Mais il n'est pas fier. C'est un officier d'aplomb qu'a profité de ses études. Il jaspine Vargoi comme un vrai poteau.
Il s'était arrêté près de moi, disant de sa bonne voix sonore :
— Ça va, frangin?...
— Ça biche, colonel; sauf que je rêve d'un bifteack aux pommes et d'une brillante cliopine.
Il rit comme un bienheureux.
— Ça ne pousse pas sur les routes de Serbie..., mais l'intendance t'offrira un beau biscuit et un quart d'eau... l'hygiène, quoi.
Il n'y a pas à faire la tête, le menu est le même pour tout le monde. Au reste, la seule chose importante est que nos 75 ne soient pas à court de pruneaux... Les hommes peuvent se mettre la ceinture : les canons ne le peuvent pas.
— Qu'est-ce, lieutenant Mir?
Le colo s'est détourné de moi. Il fait face à un officier qui s'est arrêté à trois pas, la main droite à la visière, les talons réunis, l'attitude de«^service.
— Mon colonel, c'est une femme...
— Une femme?
— La grand'garde l'a arrêtée au moment où elle se faufilait entre les factionnaires.
Le colonel fronce les sourcils, il serre les lèvres...; ça va barder.
— Amenez la prisonnière... Si c'est une espionne, ici ou ailleurs, peu importe.
Sa main, crispée inconsciemment sur l'étuirevolver qu'il porte en bandoulière, complète sa pensée.
Et moi, mon cœur bat comme après un cavalier seul.
A Belleville, on est sensible...; ça n'empêche pas d'aller jusqu'au bout du devoir, seulement ça le rend un peu plus difficile.
C'est une coquetterie et un orgueil de le constater. Nos amis serbes, d'ailleurs, le Jugent ainsi.
Mais le lieutenant revient. Deux artilleurs, sabre au clair, encadrent la prisonnière annoncée.
Je la regarde.
Une jeune paysanne, une vraie. Ses frusques ne sont pas un déguisement.
Je vois à l'air du colonel qu'il se fait une réflexion du même comptoir, car sa figure se détend.
La femme est immobile, fixant devant elle des yeux de folle. Une carapace de boue cou-
vre ses vêtements. Elle a bien sûr rampé par principes pour arriver à nous.
Et avec tout ça, elle est jolie, malgré les mirettes de maboul et les taches de rousse qui sèment des confettis de son sur sa figure pâle.
— Votre nom? interroge le colo.
Elle tressaille à sa voix, hausse les épaules, murmure quelque chose que personne n'entend.
Et puis, elle défait la blouse de laine brune qu'elle a enfilée comme un paletot sur son corsage.
On n'a pas le temps de lui demander à quoi rime cette toilette. Elle a rejeté la blouse et nous restons tous babas.
Un drapeau autrichien est enroulé autour de son corps.
Un drapeau de régiment, un réel; pas un fanion de bataillon... Le drapeau aux trois bandes perpendiculaires à la hampe, rouge, blanc, rouge, avec l'écusson et la couronne impériale.
Elle le déroule, le laisse tomber aux pieds
de l'officier... Deux grosses larmes s'écrasent entre ses paupières, et elle gémit d'une voix rauque :
— Le rachaj; de ma honte !
Elle a failli tourner de l'œil. On l'a fait asseoir sur un affût. Le colonel la soutient, il l'encourage :
— Voyons, ma petite fille, on ne parle pas de honte quand on apporte un drapeau...
Mais elle secoue la tête avec un entêtement colère.
Et puis, tout d'un coup, elle parle :
— Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi; faut que je vous renseigne pour que notre roi... — elle s'incline dévotieusement — accepte le drapeau. Je suis du village de Barjevo, de mon état lingère... pour vous servir.
Elle s'aperçoit qu'elle vient de lâcher la formule habituelle de politesse commerciale. Sa pauvre figure se crispe dans un sourire agacé, elle a un roulement rageur des épaules.
— Je ne suis qu'une ouvrière, je parle comme je sais, n'est-ce pas... Il n'y a pas d'offense. Donc, le père et moi on vivait à Barjevo; on chantait, on était heureux,
« Alors les Autrichiens sont venus, avec leur général Potiorek.
« Un lieutenant porte-drapeau s'est présenté chez nous.
(( Avant la guerre, il était marchand de vins de Hongrie; il traversait le pays quatre ou cinq fois par an... Je lui avais plu, mais lui ne me disait rien, si bien que je l'avais refusé.
« A présent, dans son uniforme ennemi, il ne roucoulait plus des choses de parfait amour.
« — Esclave serbe, me dit-il, jadis j'étais un simple négociant; je suis devenu un vainqueur. Sois donc prudente, montre-toi aimable, ou siiaon. ..
(( J'ai crié mon dégoût pour les Autrichiens- Je lui ai montré la porte.
« Oh ! il est sorti.
« Seulement, il est rentré un peu après,
avec quatre grands escogriffes, baïonnette au canon. Il a fait emmener le père. On l'a attaché au pilier de la halle et on lui a cinglé le dos à coup de fouet.
« Le sang giclait, et comme je demandais grâce, le bourreau dit :
(i — On ira jusqu'à la mort de la béte... à moins...
« Oh ! la brute ! Il riait comme les diables des vieilles gargouilles de Semlin...
« Je ne suis qu'une pauvre fille. J'aimais le père; je n'avais que lui... Alors... »
Elle se tait un moment. Pauvre gosse. Elle devient plus pâle encore... Elle est blême comme une lune d'hiver, et d'un ton de désespoir, d'abandon de tout, elle achève :
— Alors, quoi... j'ai été ce qu'il a voulu.
— Vous serez vengée, ma brave enfant, commence le colonel...
— Pour sûr, que je dis...
Mais on boucle tous les deux. Elle nous a regardé et elle rit, elle rit silencieusement, horriblement. Pleurer serait moins triste que rire comme ça.
— Attendez, attendez, qu'elle reprend.
Ah ! ah ! en Autriche, on donne des galons aux assassins... Le lieutenant s'est moqué de moi, le jour même. Il a ricané :
« — Ton obéissance, esclave serbe, diVelardé ton père, mais ne l'a pas sauvé. Il aurait fallu commencer comme tu as fini. On va revenir au fouet.
(( Le père, du coup, a sauté sur son vieux fusil de chasse... Une détonation... et la tête éclatée, il roulait par terre.
(( Mourir sans souffrir, il a eu raison. »
Elle chancelait, comme si elle allait tomber. Le colonel, qui avait de grosses gouttes d'eau dans les yeux, «la baisa au front :
— Courage, courage...
— Merci, murmura-t-elle, merci... J'ai vengé la maison... Le poison... Le lieutenant mort, j'ai volé le drapeau pour vous l'apporter à travers leurs lignes... Je crois que ça vaut le mal qu'ils nous ont fait.
— Oh ! cria le colo, je signalerai au grand quartier général, et la croix de Kara-Georges...
Elle lui coupa la parole.
— Sur mon cercueil, alors... je suis empoisonnée aussi... Il me faisait goûter tout avant lui.
Doucement, sa tête se renversait en arrière. Elle eut un regard attendri sur nous tous; enfin, dans un murmure :
— Ça finit au mieux comme ça.
Et puis ses mirettes tournent; elle exhale un soupir douloureux et elle se raidit.
C'est fini, la petite Serbe est partie... làbas.
(Premier héroïsme teuton.)
Au cœur des alliés, il faut parfois, au moins comme repoussoir, opposer le cœur des ennemis {?). Voici pourquoi je conle cette histoire vraie :
(( Massacre le plus de Français que tu le pourras. N'épargne pas les femmes, sataniques et frivoles, qui songent à séduire les vertueux guerriers allemands.
« Reçu le salon, tapisserie Beau vais, que tu as eu la délicatesse de prélever, à Lille. Il est très bien. Maintenant pense aux bijoux. Si tu me trouves surtout, chez ces damnés de la Babylone moderne, des diamants et émeraudes, tu feras plaisir à celle qui est fîère de
86 FEMMBS ET GOSSES IlÉROIQliES
se dire, du hauptmann victorieux Hermann, la pure et fidèle frai.i.
(( Walkure Batifolhafen. »
« P. S. — Bien entendu, ne dédaigne pas les autres pierres précieuses. »
Fraïi Walkure relit sa lettre, dans son boudoir de Berlin. Elle n'a rien oublié de ce qu'elle souhaitait marquer à ^son tendre et cher époux, capitaine de réserve dans l'armée qui opère en France; dans le civil, fabricant de lunetterie, appareils optiques, etc.
Puis elle a un regard vers le miroir ovale, provenant de « l'envoi de Lille », un regard triomphant qui semble dire :
— Que peuvent les femmes ennemies sur le cœur du guerrier qui possède un tel trésor?
Elle est jolie (cela arrive même en Allemagne) avec sa taille mince, son visage poupin, rose et blanc comme celui d'un enfantelet, casqué d'une chevelure au blond cuivré, qui lui fait comme une auréole| métallique.
Elle se sourit, cacheté sa missive, sonne sa
CONVERSION PAR UUATRE
domestique, et l'expédie à la poste pour la jeter dans la boite.
— Pas vous, ajoute-t-elle gaiement, la lettre.
Elle se félicite de l'observation, peut-être utile; les serviteurs sont si bétes.
Et le facteur passe. . . une chère lettre du hauptmann. Quel envoi ce doux lapin aux pruneaux annonce-t-il encore?
Tiens, c'est de son oberst. Que veut le colonel? Elle lit :
« Hauptmann Hermann fait prisonnier avec quelques hommes en avant de Craonne (France).
A Zurich, fraii Batifolhafen séjourne depuis quinze jours. Pourquoi a-t-elle quitté Berlin? Pourquoi vit-elle dans la cité suisse, se mirant dans son lac aux rives dentelées?
C'est qu'un ami lui a indiqué l'office Urania, d'Helvetia Platz, naturalisations, rectifications d'état civil, etc. Célérité, discrétion, satisfaction de la clientèle.
Elle veut devenir citoyenne suisse, c'est-àdire neutre, pour pouvoir pénétrer dans la
France maudite (que le monsieur Dieu punisse la France impie) et apporter le réconfort de sa présence à son cher Hermann, aimé comme une saucisse de poulet, interné près de Concarneau, en Bretagne.
L'agence Urania a promis les papiers nécessaires, moyennant finances, cela s'entend. Elle a d'ailleurs stipulé que les honoraires et débours seraient acquittés en numéraire suisse, pas en monnaie allemande. Ah ! ils vénèrent le mark d'argent, et les coupures de l'emprunt de gueiie de la Deutschland, mais ce sont là monnaies belligérantes..., et vous comprenez les principes de la totale neutralité.
L'épouse considère qu'elle marche au devoir, le devoir fiber allrs! Elle a admis les scrupules neutralistes, bien qu'elle les juge stupides. Est-ce que l'on ne devrait pas placer les pfennings même ûber ailes? Enfin! il s'agit de rejoindie Hermann dans le lieu lointain où il gémit captif, ainsi qu'un Hermann séparé de sa Dorothée. Réjouis-toi, Hermann, Dorothée-Walkure, ta jolie crevette rose au sucre, est en route vers toi.
En route, oui. Dés le seizième jour, Urania a terminé, légalisé, enregistré. Des papiers bien en règle confèrent à la blonde fille de Berlin (lunetterie, optique) la qualité neutre de Suissesse.
Le train l'emporte vers Bâle, de là vers Délémont. Douaniers et gendarmes font la haie pour laisser passer la dame suisse.
Ah ! ces Français ! méprisables comme de la choucroute avariée. Ce n'est pas à la gendarmerie allemande que l'on ferait avaler pareille neutralité !
Elle roule maintenant sur les routes de la France abhorrée. Surprise. On disait qu'il n'y avait plus d'hommes; mais c'est plein de soldats. . . On mange bien dans les buffets, dans les hôtels; on a du pain blanc, un vrai gâteau, ma chère, et à discrétion.
Ah ça! la France ne meurt pas de faim. Personne ne désire la paix. On parle d'écraser l'Allemagne. Qu'est-ce que cela signifie?
Paris, Angers, Nantes, Vannes, RospordeU; Concarneau.
— Allez à la mairie pour le permis de séjour, indique un sous-officier de planton à la porte de la gare.
Elle a un geste agacé. Cela l'ennuie d'obéir à un unteroffizier français.
Bah! c'est pour Hermann! Et puis il a été aimable, le sous-officier...
. Ce sont des athées, ces Français, mais ils sont aimables... C'est une nation pourrie, les nations saines et fortes ne sont pas aimables. Ainsi l'Allemagne...
Soliloquant, elle gagne le quai d'Aiguillon, a un regard amusé pour la Ville Close, ceinturée de sa vieille muraille, atteint la place d'Armes, longe les Halles et se trouve devant l'Hôtel de Ville.
C'est un enseigne de vaisseau qui la reçoit, tout jeune, avec des yeux noirs superbes (elle les remarque, ils sont si doux; on ne croirait jamais que ce sont des yeux français), n l'interroge, l'écoute, sourit :
— Bon, madame, j'ai compris. Vous êtes momentanément Suisse, avec le désir de voir un prisonnier de guerre.
CO??VERSION PAR ui'ATRE
Et comme elle balbutie, stupéfaite d'être démasquée, l'officier reprend avec cette urbanité qui caractérise la marine :
— Vos papiers sont en bonne forme, je ne veux me souvenir que de cela. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes... Voici le permis de séjour.
Puis gracieusement :
— Vous n'avez sans doute aucun logis arrêté, et la ville est encombrée. Je vous indique une chambre libre place de la Croix, vue sur la mer, et aussi vue sur les prisonniers qui passent là, quand on les conduit au travail sur le port.
n n'y a pas à discuter, le Français possède une amabilité attirante... En Allemagne on ne recevrait pas une Française de cette façon... Penh! politesse de race pourrie. Pourtant une race pourrie peut-elle avoir des yeux noirs comme ceux-là!
De sa fenêtre, place de la Croix, fraïi V\^alkure regarde passer la longue théorie des prisonniers allemands que des territoriaux
paternes ramènent du travail. Elle distingue Hermann, marchant en serre-file, transmettant aux soldats les ordres des gardiens. Et au même instant, elle reconnaît aussi l'enseigne de vaisseau qui , son service fini, regagne sa demeure, sise dans la maison même... C'est pour cela qu'il savait la chambre libre... Oh! il a été charmant, rempli de délicatesse envers une faible femme. Et véritablement un garçon élégant, distingué... Une idée dont elle rougit se dresse dans son cerveau. Hermann paraît lourd, banal, presque commun en regard de l'officier de marine.
— Oh! mon bon monsieur Dieu, c'est l'air corrompu de France qui souffle dans mon cœur pur germanique. Balayez d'un saint plumeau cette poussière microbienne.
Invoquer le plumeau léger, quand existe le dur balai de genêts, est une première faiblesse... Et la première faiblesse ouvre la porte à toutes les autres.
C'est ainsi que les yeux noirs pénétrèrent dans l'âme vertueuse de frai'i Walkure Ba-
tifolhafen, et leur propriétaire dans son intimité. Elle cessa d'invoquer le vieux Dieu allemand, et elle se déclara, sans rosir à présent, qu'Hermann était résolument laid.
Il fallut renforcer les fusiliers marins sur l'Yser. L'enseigne Oscar, aux yeux noirs, fut désigné. Il partit arrosé de larmes par fraii Walkure, qui se jugeait inconsolable.
Mais le ciel ne saurait abandonner une vertueuse fraïi d'Allemagne.
Le lendemain Oscar était remplacé par un collègue, Armand, aux yeux de bluets.
Avec étonnement, émoi, trouble, la tendre Walkure reconnut qu'en France, ce pays curieux (elle n'aurait plus voulu dire : pourri) le charme des yeux sombres réside aussi dans les yeux bleus.
Ah dame ! quand on a tenu un magasin d'oculiste, les études comparatives sont extrêmement attachantes.
Walkure s'attacha à Armand.
Nouvel envoi de renforts sur l'Yser. La
chambre d'Armand est reprise par un lieutenant de vaisseau, au teint bronzé, aux regards gris d'acier.
Et la Berlinoise découvre, cela est providentiel, qu'un éclair gris et une face brune constituent des couleurs, sinon complémentaires, du moins complimenteuses.
Ces couleurs s'appelaient Pierre.
Et Walkure, éperdue, se souvint d'avoir écrit naguère au balourd Hermann (son âme prononça l'épithéte sans hésitation), de lui découvrir des pierres précieuses. Jamais ce mari disgracieux ne lui aurait fait présent de pierre semblable.
Pierre s'éclipsa à son tour, et l'élu de la studieuse opticienne devint Jacques, Jacques à l'iris d'or,
Et le soir, ses cheveux de cuivre dénoués, fraiï Wallcure murmura :
• — Je me trompais, et l'on nous trompait sur la France. C'est un pays habité par une population sérieuse, avide de s'instruire. Moi-même j'y ai appris bien des choses qu'un sot et égoïste mari ne m'avait pas révélées.
LE TIRAILLEUR INDIGENE
Un froufrou de soie; un sillage au parfum du Sakountala; des frisons sombres voletant sur le front lisse; tout cela passe rapide dans un auto-taxi, forçant le regard des passants, dont les mieux informés murmurent :
— Tiens, M"^ Irène, de la Comédie-Française !
Où va-t-elle, si matin, ses lèvres, cadre rose du poème de ses dents blanches, entr'ouvertes par un vague sourire? Que dissimule la toilette qui enveloppe le paquet posé sur la banquette?
Stop ! Le véhicule s'arrête devant l'Hôpital auxiliaire, n° ... ; peu importe le numéro. Le concierge salue, d'un air de connaissance. Des infirmiers s'inclinent avec respect.
Elle gagne le pavillon des « chambres particulières ». Un homme grisonnant, officier de la Légion d'Honneur, est devant elle :
— Eh bien, Docteur, ce pauvre tirailleur?...
— Dans deux heures, tout sera fini.
— Ah ! je me hâte alors.
Elle s'engouffre dans une salle voisine. Son interlocuteur s'éloigne, mâchonnant entre ses dents :
— Digne cœur de Parisienne.
Cinq jours auparavant, on avait amené à l'hôpital un grand diable de Soudanais, ravagé par un obus.
Dans les rares accalmies de la fièvre qui le consumait, il disait, en ce jargon enfantin des héroïques Français d'Afrique :
— Pas bon! Ya macache! Ehr-Madou plis voir Anouma !
Comme il répétait cela pour la centième fois peut-être, M"® Irène, visiteuse inlassable des blessés, parmi lesquels elle circulait comme une petite fée de Bonté, semant sur tous mandarines, chocolats, douces paroles, M"^ Irène traversa la chambre du Soudanais. Celui-ci