FLEURETTE TRICOLORE
La digue-promenade de Saint-Aubin, bordée de ses villas, s'allonge, presque déserte. Le ciel bas est ouaté de lourds nuages de suie; la mer est grise, le sable de la plage est gris. Le paysage apparaît terne, sans un rayon.
Une silhouette noire rase la balustrade de fer, sur laquelle s'accoudaient, aux jours de soleil et de paix, les épris de la mer qui voulaient la regarder dans les yeux.
Elle va lentement, cette jeune femme au teint pâle, aux regards délavés par les larmes. Son long manteau, son voile de veuve, flottent derrière elle, comme les ailes du spectre des
deuils. Elle a vingt-trois ans et son cœur est mort, mort dans les plaines de Picardie, où André est tombé au champ d'honneur.
André. Elle s'arrête. De sa pochette, elle tire un papier froissé. Voici des mois qu'elle le relit sans cesse. Elle le déplie encore, elle semble lire, mais ses doux yeux bleus ne regardent pas les lignes que son désespoir a appris, comme une leçon de martyre :
« A Madame veuve Louise-Marie Alfaret,
Villa « Mo7i Bonheur »,
Saint- Aubin-sur- Mer [Calvados).
« Madame, avec l'expression du regret personnel que me cause la perte du lieutenant Alfaret, daignez agréer les condoléances attendries de tous les officiers du régiment. Qu'à votre douleur s'ajoute un orgueil. Alfaret a succombé glorieusement, ayant accompli tout son devoir. Nous ne le pleurons pas, nous saluons la m.émoire du mort au champ d'honneur. Agréez, etc.
« Le colonel Sarvaire. »
Un orgueil! C'est ce mot qu'elle ne com-
prend pas. Un orgueil quand son cœur est mort, quand plus rien ne l'intéresse.
Oh ! elle a tenté de réagir ! Elle a soigné des blessés, mais leur souffrance n'était pas compréhensive de la sienne. Elle a voulu porter un peu de bien-être dans les humbles logis de mobilisés pauvres, et elle a envié les pauvresses dont les maris, sur le front, envoyaient des cartes brèves : « Ça va bien, et toi? »
Quelle littérature renferme plus de joie morale, plus d'intensité de vie, que ces quelques mots, souvent griffonnés en hâte et en cachette de l'orthographe.
Elle recherche la solitude, l'ombre. Cette journée pluvieuse est bien ce qui convient à son être découragé. Tout autour d'elle lui apparaît en harmonie avec sa pensée. Les grosses gouttes d'eau qui tombent de temps à autre sont les larmes du ciel. Sa reconnaissance monte vers la nue qui pleure avec elle.
Louise-Marie a repris sa marche lente... Autrefois, on remarquait son allure vive, son pas rapide; maintenant elle se traîne. A quoi
bon se presser, quand la vie n'aboutit plus nulle part.
Tiens, le cbalet de bois du « Bazar » a sa porte ouverte... Depuis Pâques, le tenancier, un vieillard, s'est installé là avec les deux fillettes de son fils mobilisé.
La triste promeneuse s'arrête un instant au long de la toile, tendue verticalement pour protéger l'étalage contre le souffle humide du vent.
Cela est instinctif. Elle fait balte dans cet endroit parce que rien ne la sollicite de se rendre ailleurs. Mais des voix lui parviennent. On cause de l'autre côté de la toile; on cause sans précaution contre les oreilles indiscrètes. Est-ce que la plage n'est pas déserte par ce temps de chien. Elle reconnaît la voix du vieux « patron du bazar ».
— Voyons, monsieur Martial, il faut vous faire une raison. Votre fiancée vous refuse maintenant; c'est dur, je le reconnais, c'est duri Mais enfin, mieux vaut qu'elle ait réfléchi avant qu'après.
Un autre organe répond :
— Je pense comme vous, monsieur Carbin... Je l'excuse. Damel un fiancé avec un bras de moins...; c'est tout naturel... Seulement, voyez-vous, elle aurait pu attendre que je sois plus fort... Un bras suffisait pour l'instant, on m'aurait amputé le cœur plus tard.
Louise-Marie se sent frissonner. Cette douleur qui s'exprime, elle la sent infinie, comme sa propre désespérance. Elle veut voir ce frère de souffrance. La toile ne joint pas exactetement; voici un jour qui lui permet de glisser un regard.
Oh! c'est un lieutenant, comme André.
Un grand garçon, dont la manche droite retombe vide. Son visage porte encore les traces du terrible assaut subi. Il parle au vieillard, qui hoche la tète d'un air désolé.
— Et puis, monsieur Carbin... on a été au front, on sait regarder les barrages de fil de fer du destin, en face, comme les autres. Le temps estompe les souvenirs, mais il ne diminue pas la timidité. Et, désormais, je suis un timide.
— Comment?
— Puisque ma fiancée, qui m'aimait un peu, je crois, n'a plus le courage de vivre auprès de moi, je suis convaincu que mon infirmité éloignera toutes les autres.
— Ce n'est pas sûr.
— Mais si, à quoi bon se leurrer. Les autres, n'ayant aucune attache avec moi, n'auront pas de raison de s'en créer de toutes pièces. La conviction est pénible. Elle me fait timide. Elle détruit le rêve d'avenir à deux, elle me condamne à vivre seul.
Sa voix sonnait ferme, vaillante. Mais Louise-Marie sentait que l'àme vacillait chez le blessé.
Soudain, une exclamation :
— Quelqu'un !
Un mouvement a trahi sa présence. Il l'a vue. Elle ne veut pas que cet homme, dont elle a surpris la souffrance, croie à l'injure d'une curiosité banale. Loyalement, elle se montre, elle s'explique avec la hâte de se dire toute :
— Je m'étais arrêtée sans motif... J'ai entendu, oui; mais j'étais digne de com-
prendre; moi aussi, je porte un cœur mort. D'une main qui tremble, elle reprend la lettre qui la fait veuve, veuve officielle. Elle la présente au lieutenant :
— Lisez, je vous en prie, lisez. Vous verrez... vous verrez !
Le vouloir de son geste est tel qu'il prend le papier, dont chaque pli raconte une tristesse. Il lit aussi à mi-voix, inconscient de prononcer les mots :
« Lieutenant Alfaret... officiers du régiment... glorieusement... devoir. »
Et puis il relève les yeux sur Louise-Marie, et de ses lèvres s'échappent^ montées du fond de lui-même, ces paroles :
— Pauvre femme !
Ah ! comme il a dit cela ! Pour la première fois depuis la réception du billet fatal, la jeune femme a l'intuition que sa douleur a été comprise dans toute son immensité.
C'est de la reconnaissance qu'elle éprouve; et puis, qui pourrait dire toutes les idées qui se mêlent dans le tourbillon de la pensée... Elles ne sont ni coordonnées, ni complètes;
liO FEMMES ET GOSSES UKROIQUES
elles illuminent comme des éclairs et s'absorbent dans l'obscurité.
Elle tend les doigts vers sa lettre précieuse... Ils frôlent ceux du soldat.
Elle a le pressentiment subit d'un devoir imprécis, d'un renouveau de la vie, d'une fleur germant sur les tombes ; mais cela est trop vague.
Elle s'incline, murmure :
— Adieu !
Et elle ne s'en va pas. Il a répété :
— Adieu.
Et les syllabes ont gémi, comme une plainte. Et cela jette en elle comme une grande lumière... Le timide, l'isolé; elle, seule aussi; un officier, un frère d'armes du mort.
Infirmière d'une âme, n'est-ce pas le deuil qui convient aux héros? Le mot orgueil, dont le sens lui échappait tout à l'heure, elle l'entend maintenant. Il est mort au champ d'honneur, pour tous ses frères de France. Le champ d'honneur ordonne de consoler les frères qui restent.
Et comme il répète, les yeux baissés :
LE MIRACLE DE LA (( FLEURETTE TRICOLORE )) Hl
— Adieu!
Elle obéit à une impulsion irrésistible :
— Non. Au revoir.
Le visage du lieutenant s'éclaire :
— Vous permettriez?
Elle l'interrompt, et d'une voix basse, comme si elle s'adressait à elle-même plus encore qu'à lui :
— Mettre en commun des douleurs, cela est peut-être possible. Essayons.
Quand les habitants de Saint-Aubin voient passer Martial et Louise-Marie Alfaret, ils disent, avec un sourire content :
— Des fiancés comme ça, c'est la sagesse du Bon Dieu.
CHRISTMAS
En 1914, la géographie d'Europe marche vers la plus délectable simplification.
Trois groupes se partagent cette fraction du globe : les Alliés, les Neutres (sur le point de devenir alliés) : et enfin les Allemands.
Par exemple, les noms des villes s'allongent de façon fâcheuse pour la mémoire. Ainsi la capitale des Alliés porte l'appellation, terrifiante à l'endroit des manipulations télégraphiques :
ParisLondreBruxelleBelgradPetrograd.
Chaque syllabe figure un quartier de l'alliance. Si bien que, mes mains au chaud dans mes poches, je suis venu en flâneur, de mon h"ome de Londres, faire promenade à Paris.
Oh! avec le but, Tommy est pratique^ de
dépenser la vacance de Christmas; non pardon. . . de Noël, vous appelez.
En cette place, je mordille mon petit doigt, parce que je sais que beaucoup, parmi le peuple Allié, blâmeront ce qu'il m'a paru en convenabilité de faire, et que mon sentiment sera compris d'un nombre petit.
Je vous entends rire contre moi :
« Si vous pensez ainsi, pourquoi raconter?»
Pour l'amour de la Vérité.
Les Allemands qui, eux, ne l'aiment pas du tout, prétendent que la tendresse pour cette divinité est incorrecte, impudique, etc., vu que lady Vérité se costume peu, ayant l'usage distrait de placer son vêtement à côté d'ellemême.
Pur canard de l'agence Wolff, made in GermanjM La Vérité réside au fond d'un puits. Vous voudrez bien reconnaître que le tube de pierre constitue un ajustement aussi décent qu'un overcoat.
Pour ne pas juger dans cette voie, il faut être esclave de la petite mode conventionnelle, et n'avoir jamais ap|)liqué son esprit à la
CHR18TMAS 115
réflexion grandiose du costume en général. Si tel est votre cas, la chose n'apparaissant dommageable que pour vous, je ne vais pas me mettre le marteau dans la tête, comme vous exprimez à Paris, Je préfère entreprendre mon récit, puisque nous avons quelques instants à dépenser ensemble,
Ce soir de Noël manquait d'entrain.
Les rues presque désertes; l'éclairage peu brillant...
La guerre, ce laid fantôme, planait dans les voiles noirs de la nuit. Il touchait sans doute les habitants au front pour les contraindre à penser à son terrible travail.
Le moyen de fêter joyeusement la naissance du saint baby Jésus, quand on est tout plein de la pensée de ceux entrés en ce monde depuis vingt ans et plus.
Bref, il y avait de l'ombre sur le ciel, les visages et les cœurs.
Trop poéticale, peut-être, l'image. Pour l'excuser, songez que la Tamise et la Seine suivent des chemins différents, etqueT.ommy, né à Londres, mérite la permission de n'être
pas Parisien. Je reprends. Il faisait noir; comprenez ce que signifie, un noir ennuyeux.
Jamais je n'avais respiré Christmas aussi déceptive. Comme il advient toujours en pareille occurence, mon esprit évoquait les plus aimables images du passé. Le mauvais lutin de la cervelle se complaît de la sorte à aggraver le mal présent.
Tout en allant droit devant moi, de l'obscurité d'une rue dans l'obscurité d'une autre, je cultivais la remembrance des Christmas d'autrefois... Je me transportais à Londres; je voyais défiler les bourgeois, négociants, employés, domestiques, tenant à pleins bras, comme un cher doux cœur précieux, l'oie traditionnelle.
Pourquoi l'oie? je n'affirme rien; mais le Royal petit Lord Jésus ayant choisi une étable, pour être porté dans la vie, entre le bœuf et l'àne, a voulu indiquer son affection pour les humbles animaux...; et il lui est égal que ce soit le bœuf ou l'oie; d'autant plus égal que le cher Honoré Baby possède évidemment un Divin caractère.
CHRISTMAS
Je savourais le spectacle dans mon cerveau, et naturellement je ne vo3^ais pas mes pieds, situés à l'autre bout de ma personne.
Je trébuchai donc contre un obstacle.
Pauvre moi! Qu'est-ce cela? Dans l'angle d'une porte cochère, on dirait un gros paquet de chiffons.
Je trompe moi-même; cela remue.
Je distingue des cheveux blonds emmêlés, une petite figure pâle, souffreteuse, avec de grands yeux bleus, où se lisait la colère et la peur.
Mon (( obstacle » est une pauvresse d'une dizaine d'années à peine.
Je sens une grande émotion en moi. Le jour de la naissance du Dieu des Petits Enfants, aucun petit Enfant ne devrait souffrir. Et je dis de ma voix la plus véritablement douce :
— Que faites-vous ici, petite chose? Vous dormiez?
— Je ne dors pas.
Elle lance ces mots comme une injure. . . Non, plutôt un défi. Mais je suis Anglais...; un Anglais relève toujours un défi :
fis FEMMES ET GOSSES HÉROÏQUES
— En ce cas, quelle est votre présente occupation ?
— Qu'est-ce que cela peut vous faire ? prononce-t-elle avec une sorte de rage.
— J'estime que vous seriez plus confortable encore dans votre pauvre maison. . .
Je ne continue pas. Elle rit comme on sanglotte.
— Je n'ai pas de maison.
— Vos parents en ont une.
— Je n'ai pas de parents. . .
Elle se reprend avec hâte :
— Si j'en ai...; mais je ne sais pas où on les a emmenés. . .
De grosses larmes coulent de ses yeux bleus; elle me chasse d'un grand geste :
— Vous occupez plus de moi... Du reste, avec un mot, j'aurai tout dit. Je suis boche, comme vous nous appelez, vous autres.
Boche! oh oui, cela est répulsif! La haine, le mépris pour les barbares s'agitent en moi.
Tu as parlé droit, pauvresse; je ne puis m'intéresser à quelqu'un de ta race.
Je rencontre ses yeux bleu^. Ils disent la
CHRISTMAS 119
défiance sauvage et aussi l'épouvante de l'abandon.
Que cela est drôle ! Mon cerveau me semble un écran de cinéma. J'y vois, bizarre, la crèche, le petit Roi Jésus^ l'âne, le bœuf... et encore les rois Mages, coifEés de chapeaux hauts-de-forme, chargés d'oies appétissantes. Oh! ces rois, ils ressemblent à mes compatriotes de Londres comme une goutte de cocktail ressemble à une autre goutte de cocktail. Mais tous. Mages, animaux, prononcent un même mot, un seul :
— Pardon! Pardon!
Je regarde la petite mendiante. Les yeux bleus sont toujours fixés sur moi.
— Venez, je lui dis. Je vous ferai donner un lunch, une chambre à l'hôteL Demain vous me donnerez l'explication de votre isolement.
Elle secoue la tête d'un mouvement de désespérance obstinée :
— Puisque je vous dis que je suis Boche !
— Non, petite chose. C'est Christmas, vous êtes;s,. Pardonnée.
Sur le front russe de Pologne.
Cette retraite d'Augustowo me restera comme une vision de rêve. Rien n'y manque, ni les martyres, ni les anges de pardon.
Déjà les journaux ont dû vous apprendre les faits militaires. Le général allemand von Hindenburg attaquant soudainement avec des forces très supérieures en nombre.
Les troupes russes se repliant en vitesse pour atteindre des lignes d'arrêt aménagées en arrière.
Bref, une retraite stratégique prévue par les états-majors; mais qui, vu les conditions de rapidité imposées par les événements, prenait, pour les non initiés comme moi, une apparence de déroute, de désastre.
En pleine nuit, dans une clairière de la forêt d'Augustowo, cet ordre du quartier général apporté par un cosaque, dont le cheval en sueur fumait dans l'atmosphère glacée.
Vingt-deux degrés au-dessous de zéro; c'est dans cette température cinglante qu'il fallut se lever, absorber un thé bouillant, se mettre en marche.
Oh ! ces verstes interminables sous les sapins aux branches hérissées d'aiguilles de givre, les glissades sur des flaques d'eau couvertes d'une carapace de glace; le pas gymnastique dans les espaces découverts; les chocs, les culbutes dans l'obscurité des futaies !
Nous atteignons Pleisk, une bourgade à la lisière des fourrés. Il y a là un relai de poste.
La poste est sensible à l'harmonie tintinnante des roubles.
Nous obtenons un traîneau, grnce auquel nous pouvons traverser les derniers lacs Mazures gelés et filer à travers la plaine vêtue d'un suaire de neige durcie.
La l^ise coupante siffle à nos oreilles, que
le froid cingle de mille piqûres; la neige pulvérisée s'enlève sous les patins, en brouillards blancs; la clarté des lanternes plaque un disque de lumière dans un tunnel de ténèbres... Dans ce disque passent, en formes imprécises, telles des illustrations de légende, des arbres dépouillés, aux branches noires, tendues tragiquement vers le ciel, des poteaux télégraphiques, supports de fils métalliques qui vibrent douloureusement dans la nuit, des clôtures rustiques, des masures abandonnées.
Parfois une forme sombre se dessine sur la neige. Un soldat, rompu de fatigue, est tombé. Le sommeil du froid l'a pris, et, sans en avoir conscience, il a passé de la vie au néant.
On ne s'arrête pas; faire halte, c'est vouloir ressembler à ces morts jalonnant la ligne de retraite. Le repos n'est admis qu'à l'arrivée au village où l'on cantonnera.
Et fourbu, gelé, les yeux pleurant sous la morsure du gel, j'aperçois l'agglomération espérée, follement, je puis le dire, et qui-
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conque a exécuté pareil voyage de nuit, comprendra que l'adverbe n'a rien d'exagéré.
Pilsk...; cette appellation de village s'est gravée dans mon cœur.
Un bienveillant inconnu, M. Solski, m'offre une hospitalité gracieuse autant que large. Il possède deux filles, M"" Nèje et Sonia, qui veulent servir elles-mêmes le voyageur exténué que je suis.
Les charmantes et douces créatures! Deux ravissantes petites fées poloimises de seize ou dix-sept ans. Des visages de saintes icônes sous l'or pâle de leurs cheveux blonds; des améthystes brillant sous leurs paupières, fleurs vivantes en des corolles nacrées.
Les exquises et empressées serveuses volontaires !
Bref, je dînai comme... un roi. On me conduisit au premier étage, dans la plus belle chambre du logis, et tout ce qui n'était pas ma fatigue écrasante fut oublié; je m'endormis comme... un pope.
Le jour, le grand jour m'éveilla.
Les idées encore brumeuses, il me fallut un
instant pour reconnaître la chambre tiède, les murs tendus d'étoffe claire, le vieux lit à baldaquin.
Mais la reconnaissance opérée, quel bienêtre ! Je pense que je n'aurais jamais songé à me lever si des bruits extérieurs n'avaient brutalement chassé ma quiétude.
Des chevaux s'ébrouent, frappent le sol de sabots bruyants. On crie, on échange des paroles en un idiome barbare...
Je saute à terre. Je cours à la fenêtre dont les contrevents^, par bonheur, sont clos ; j'entre-bâille, je glisse un regard dans la rue...
L'orteil de Satan est sur mon cœur! Le village a été occupé par les Allemands. Aucun citoyen anglais ne tient à tomber entre les mains de ces candidats au hard-labour.
J'y tiens moins qu'un autre. Comme correspondant de guerre, j'ai eu mainte occasion d'exprimer dans mon journal ma façon de juger les barbares de Germanie, les deutsches mauvais garçons (voleurs); reconnu par eux, je suis assuré qu'ils me manifesteraient leur
gratitude par quelqu'un de ces odieux procédés dont ils ont le secret.
Je m'habille comme si le féu était à la maison. Je ne sais pas ce qu'il va m'arriver; mais un homme totalement vêtu fait meilleure figure devant l'adversité qu'un homme moins nanti de vêtements.
On frappe à ma porte. Cela m'ennuie véritablement, seulement cela ne doit pas se voir. Après tout, si la conversation aigre que je redoute se produit, j'ai mon revolver... Où est-il donc?... Le feu grégeois sur les cervelles distraites ! J'ai laissé mon arme en bas, hier soir.
J'ouvre tout de même... Ces deutsches n'auront pas la satisfaction d'effrayer un reporter anglais.
Non, certes, je n'avais pas peur; cependant, je respire en reconnaissant mon hôte, M. Solski.
Il chuchote d'une toute petite voix, si légère que. sans être dur d'oreille, je l'entends à peine.
— Des officiers allemands vont déjeuner chez moi. Leur bataillon fait la halte dans le village. Après le repas, ils continueront leur
route. Donc, ne vous montrez pas, ne faites pas de bruit.
— AU rightl le conseil est droit. C'est entendu.
Je m'installe devant les provisions copieuses que cet excellent homme m'a montées, afin de faciliter ma tâche.
Est-ce l'émotion? Je sens une faim canine. Mon estomac a totalement perdu la mémoire de mon souper d'hier soir.
Tandis que mes mâchoires travaillent assidûment, mes oreilles curieuses se tendent à tous les bruits, et mon esprit cherche â en déduire ce qui se passe en dehors de la chambre où je suis reclus.
Je perçois le choc des lourdes bottes sur le plancher, le cliquetis des sabres accrochés aux patères, le bruissement des verres, des assiettes.
Bon, les deutsches mangent.
Ils mangent longtemps. Puis des chaises sont remuées, les bottes martèlent de nouveau le plancher. Il m'est aisé de suivre leur itinéraire dans le logis Solski.
Ces reilres ne doutent de rien. Ils passent au salon.
. Sans doute, ils y ont fait dresser le samovar; ils vont prendre le thé.
A travers le plafond, leurs voix rauques me parviennent.
Ils sont en gaîté...; la cave de mes hôtes polonais a dû souffrir de la soif inextinguible des héros teutons.
(( L'Allemagne, nousdisait-onâl'Université, possède le plus grand tonneau et le plus vaste estomac du monde. »
Ah ! un accord de piano.
J'y suis. Miss Néje et Sonia sont musiciennes. On les a conviées à régaler les envahisseurs d'un dessert d'harmonie.
Je me trompe...; cet air qui commence?... Mais non; c'est bien lui, le Deutschland ûber ailes, l'hymne national allemand F
La légère plaisanterie tudesquc se donne carrière. Les officiers ont trouvé spirituel d'imposer à une Polonaise l'exécution de l'hymne ennemi.
Au surplus, la pianiste se venge, peut-être
exprès. Elle écorche cruellement le chant de Prusse.
Elle a fini. Un silence. Puis un bourdonnement de voix.
Tout à coup, je reste interdit. Les notes enflammées de la Marseillaise, vôtre chant sacré, chers et vaillants alliés de France, éveillent tous les échos de la vieille maison.
Qu'est-ce que cela signifie?
J'ai eu l'explication plus tard.
L'officier le plus gradé, un commandant, a dit :
— Une politesse en vaut une autre; M"® Nèje a joué notre Allemagne par-dessus tout; nous .prions M"* Sonia de jouer l'hymne qu'elle préfère.
Un dernier accord plaqué ponctue le :
Qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Ils vont partir à présent, délivrer mes hôtes de leur désagréable présence.
Quoi encore? Des clameurs dans la rue... Je me précipite à la fenêtre. Les volets sont demeurés entr'ou verts... Je puis voir au dehors sans être vu.
130 ri-MMRS ET GOSSES HÉROÏQUES
Il est vrai que, durant un bon moment, le sens de ce que je vois m'échappe.
Un commandant, tète nue, la tunique déboutonnée, gesticule sur le seuil.
11 hèle des soldats qui passent, les pousse dans la maison.
Ces hommes reparaissent, traînant au milieu d'eux Nèje et Sonia. Les deux sœurs sont livides.
Et le commandant hurle cet ordre infâme à un sous-officier accouru :
— Sloug!... A la boucheiie! Que Ton coupe le poignet gauche à celle-ci, pour avoir dénaturé le Dcutchsland ûber ailes; et le droit à cette autre, qui a trop bien joué la Marseillaise!
Oh! si mon revolver n'était pas resté en bas, je crois que j'aurais terminé les jours de ce bandit, ce qui eût inévitablement amené la clôture des miens.
A ce moment, un médecin-major traverse la chaussée. La brute l'appelle :
— Major, je suis obligé de punii-; mais un Allemand ne saurait être inhumain. Accom-
pagnez les coupables... Vous ferez les pansements.
Quelques heures plus tard, les Allemands éloignés, je quittais Pilsk à mon tour. J'avais été admis dans la chambre des pauvres petites ladies... Pâles, haletantes de fièvre commençante, elles trouvèrent la force de me sourire, en murmurant :
— Que le Christ de Pologne soit avec vous !
Quinze jours plus tard, l'armée russe avait brisé l'offensive allemande.
Elle repoussait l'ennemi en Prusse orientale... A une journée de marche, je suivais les troupes victorieuses : le canon guidant ma marche ; des cadavres jalonnant ma route.
Nous atteignons un village... Oh! Oh! on s'est battu avec acharnement ici. Maisons éventrées, entonnoirs creusant les rues de précipices; des morts, des armes brisées.
Mais je reconnais cette bourgade; c'est Pilsk... Et voici la demeure de M. Solski. Qu'est-il advenu de lui, des pauvres Nèje et
Sonia?.., Je m'approche. Stupeur! Le piano se fait entendre. Je m'étonne. A travers une fenêtre du rez-de-chaussée, je glisse un regard dans le salon.
Les deux soeurs mutilées sont assises devant le clavier. L'une exécute la main droite, l'autre la gauche...; et elles jouent, impeccablement cette fois..., Deutschland ûbcr ailes...
Je rêve : elles, les vaillantes Polonaises... ce chant de leurs bourreaux !
Mais à terre, quel est ce rectangle clair?... Un matelas sur lequel est étendu un blessé, un mourant... Ah! justice immanente, le commandant qui a ordonné le supplice est venu expirer chez ses victimes, et les sublimes filles de pardon versent sur l'angoisse du départ le baume du chant national!
L'air s'arrête brusquement. Nèje et Sonia se sont levées, un émoi sur le visage. Elles s'inclinent devant la couche de l'ennemi et quittent le salon. Leur bourreau n'est plus.
Quand, tout à l'heure, j'ai salué les douces martyres, j'ai été sur le point de ployer les genoux.