LE TIRAILLEUR INDIGÈNE
Une larme, perle de pitié, tombe des yeux de la négresse; mais elle dompte son émotion et se met à chanter d'une voix douce qui s'élève par degrés.
C'est de l'idiome foulani, que parlent ceux de la race d'Ehr-Madou. Elle prononce :
Kamé té balandri fagai Enna Kamé Rah Pharaun, Kamé Mouché, ekhé MoI/amé, Enta odé liass gatarbé Issa !
L'air est caressant. Il passe, s'enfle, s'éteint comme les modulations des flûtes de roseau dans la brousse. Il exprime la bienvenue des peuples foulanis.
7ot qui marches vers nous, sois le bienvenu, Au nom du Très Grand Pharaon, Au nom des sages Moïse et Mahomet.
Bienvenu aussi au nom de Jésus!
Ainsi on encourage le Foulani qui va trépasser. Ainsi on lui rappelle les quatre prophètes l'attendant au seuil de la Vie Nouvelle.
Ehr-Madou a déjà les yeux obscurcis par les ombres de la mort. Il voit trouble et cepen-
dant il regarde éperdûment vers la voix. Une joie d'extase détend ses traits, Il retrouve le souffle pour bégayer :
— Ti, ti... pitit Anouma?
— Oui, Ehr-Madou.
— Comment ti vini ici-près ?
— Grande pirogue. Sorcier a dit pour li chant di mort du tirailleur.
La figure du mourant s'illumine :
— Oui, ça bon... chant de mort!
Et la négresse chante. Elle évoque les vastes champs de millet; les Tatas, dont les murailles crénelées rappellent les architectures d'Egypte, d'où, vinrent les migrations foulanis.
Ehr-Madou écoute, les yeux mi-clos, déjà â demi hors de la vie. Parfois il semble y rentrer et chuchote :
— Anouma, dis Ehr-Madou batti le lion.
Obéissante, elle célèbre l'exploit du chasseur.
— Anouma, dis les crocodiles nourri tout li village !
Elle rappelle les grandes battues sur les rivières !
LE TIRAILLEUR INDIGENE
Si bas qu'elle l'entend à peine, il prononce encore :
— Que Pharaun, Mouché, Mahomé et Issa soient sur ti, Anouma. Ti, bonne femme tirailleur.
Une légère contraction des traits; un long soupir. Tout est fini.
Alors, pieusement, la négresse s'incline sur la couche funèbre. Elle baise au front le guerrier entré dans la Vie Eternelle, et d'un organe voilé :
— Pour ma sœur noire Anouma.
M"'' Irène, de la Comédie-Française, venait, sublime miracle de charité, de donner jusqu'au tombeau l'illusion de la présence de l'absente aimée.
Nul succès de représentation ne vous fera oublier celui-là; n'est-ce pas, M"® Irène?