‹ 1914-1916 poésiesChapitre 10 sur 33 · LE SOLDAT · texte numérisé non relu

LE SOLDAT

« Hier encor, j'aimais les roses, L'azur, les longs jours d'été, Et les êtres et les choses De lumière et de beauté.

« Aux murmures des fontaines, A l'heure où l'étoile luit, Se mêlaient des voix lointaines Qui me parlaient dans la nuit.

« Elles me disaient dans l'ombre Que la vie est, à vingt ans, Faite d'aurores sans nombre Et d'innombrables printemps,

« Que l'amour et la jeunesse Rendent ses instants divins Et que le bonheur ne laisse Que des roses à leurs mains.

« Hier encor, joyeux de vivre, D'être, de sentir, de voir, J'étais celui qui s'enivre Des promesses de l'espoir.

« Brûlé d'une ardente flamme. Je rêvais d'un sort altier Pour qu'un sourire de femme S'ajoutât à mon laurier...

a Aujourd'hui, boueux, sordide, L'orteil nu sur le caillou, J'ai l'air, au vent qui me ride, D'un mendiant ou d'un fou :

« Vingt balles dans ma eapote Ont fait des trous ; son lambeau Trop large autour de moi flotte, Et j'ai maigri clans ma peau ;

« Dans une tranchée, en Flandre, Depuis vingt jours, je suis là, Et la consigne est d'attendre L'obus lourd et son éclat ;

a Auprès de moi, sur la paille, Un blessé râle. Oh ! ce sang- !

Et le seul plaisir qui vaille Est le Boche qu'on descend ;

« Le jour est dur, la nuit pire, Mais c'est de même pour eux, Et je ne pourrais pas dire Que je ne suis pas heureux,

« Car je scias, dans l'ombre noire, Si je m'endors, harassé, La Patrie aux yeux de gloire Qui baise mon front glacé. »

i5 janvier 19! 5.

Page 1