‹ 1914-1916 poésiesChapitre 20 sur 33 · L'EXILÉ · texte numérisé non relu

L'EXILÉ

« 0 deuil de ne pouvoir emporter sur la mer,

Dans l'écume salée et dans le vent amer,

L'épi de son labour et le fruit de sa treille,

Ni la rose que l'aurore fait plus vermeille,

Ni rien de tout ce qui, selon chaque saison,

Pare divinement le seuil de la maison!

Mais puisque mon foyer n'est plus qu'un tas de cendre

Et que dans mon jardin je ne dois plus entendre,

Sur les arbres, chanter les oiseaux du printemps,

Que nul ne reviendra de tous ceux que j'attends

S'abriter sous le toit où nichent des colombes,

Adieu donc, doux pays où nous avions nos tombes,

Où nous devions, à l'heure où se ferment les yeux,

Nous endormir auprès du sommeil des aïeux !

Nous partons. Ne nous pleurez pas, tendres fontaines,

Terre que nous quittons pour des terres lointaines,

0 toi que le brutal talon du conquérant

A foulée et qu'au loin, de sa lueur de sang-,

Empourpre la bataille et rougit l'incendie !

Qu'un barbare vainqueur nous chasse et qu'il châtie

En nous le saint amour que nous avions pour toi,

C'est bien. La force, pour un jour, prime le droit.

Mais l'exil qu'on subit pour ta cause, Justice,

Laisse au destin vengeur le temps qu'il s'accomplisse.

Nous reviendrons. Et soit que nous passions la mer

Parmi l'embrun cinglant et dans le vent amer,

if)i5

Soit que le sort cruel rudement nous disperse,

Troupeau errant sous la rafale et sous l'averse,

Ne nous plains pas, cher hôte, en nous tendant la main,

Car n'est-il pas pour toi un étranger divin

Celui qui, le Iront haut et les yeux pleins de flamme,

A quitté sa maison pour fuir un joug infâme

Et dont le fier genou n'a pas voulu ployer

Et qui, pauvre, exilé, sans pain et sans foyer,

Sent monter, de son cœur à sa face pâlie,

Ce même sang saci'é que saigne la Patrie? »

23 juillet 1915.

Page 1