1914
Au moment ou noiiî unirons dans son cabinet du Palais-Bourbon, M. Paul l'cschanel termine une lettre au Président de la Chambre belgj. Sur sa table, les !eui! les couvertes de sa grande, écriture sont encore humides d'encre. Tout pâle, il nous tend la main droite et, de la main gauche pesant sur notre épaule, il nous attire sur sa poitrine. Voilà donc cette guerre que l'un et l'autre nous avions prévue, dont nous avons si souvent parlé ensemble et à laquelle tant de Français refusaient de croire ! C'est pour la France la plus lormidable épreuve. Mais la France la regarde en lace, avec un lumineux courage et un sublime sang-froid.
Né en Belgique d'un grand Français proscrit par l'Empire et d'une Liégeoise au généreux cœur, M. Paul Deschanel a pour la Belgique une tendresse qui, en piésence de l'héroïsme belge, devient filiale piété. Voici sa lettre :
« La Belgique ne dé:end pas seu ement l'indépendance européenne, elle est le champion de l'honneur Et si, au moment où le cœur de tous les F-jnçais bat avec le vôtre., il en est parmi nous qui éprouvent pour votre nation une particulière ■tendresse, ce sont les fils de ceux qui, proscrits en 1 85 1 , reçurent de la libre Belgique et de son roi Léopold Ier la plus large hospitalité, nés de votre sang, sur votre sol, et pénétrés d'amour pour votre pays. »
A Bruxelles, le roi Albert Ier venait de dire aax soldats belges, champions de l'honneur, qui partaient pour barrer la route à la barbarie:
« Sans la moindre provocation de notre part, un voisin orgueilleux de sa
toi :
1 \ i,\ ; : : i DROIT.
force a déchiré les traites portai une, il a viole tes territoires Je nos pères.
Parce que nous avons refusé de forfaire à l'honneur, il nous attaque. Le monde est émerveillé de notre attitude loyale. Que son estime et son respect nous réconfortent! Kn voyant son indépendance menacée, la nation a frémi, ses enfants ont bondi à la frontière. Vaillants soldats, vous triompherez, car vous êtes la force au service du droit. »
Kn partant à son tour, le roi disait à son ministre. M. de Brocqueville : — S'il le faut, nous prendrons chacun un fusil et nous demanderons à notre armée de nous faire une place au premier rang.
L'armée belge comptait officiellement 200000 hommes, comprenant 120 bataillons d'infanterie, une division de cavalerie, 78 batteries de 70, 36 batteries d'obusiers et de canons de 100, 6 batteries à cheval, 40 compagnies de mitrailleuses
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et une classe de milices. Elle disposait de 37600 chevaux, de 2600 voitures, de 1 5oo automobiles. Mais, dans quelle mesure la réalité correspondait-elle aux chiffres officiel s ? L'ennemi n'a tout d'abord trouvé devant lui que 120000 hommes, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de recrues mal exercées. Les nouvelles lois militaires n'entraient pas encore en application. Beaucoup de compagnies avaient à peine soixante hommes.
A proprement parler, cette armée belge était-elle une armée? C'était plutôt, comme on l'a dit, une police militante, une milice civique. Elle n'avait pas l'esprit de discipline militaire. Entre officiers et soldats régnaitune débonnaire cordialité qui se manifestait souvent parle tutoiement réciproque. Bien peu de ses officiers avaient envisagé la possibilité d'une guerre véritable à laquelle ils prendraient part. Une partie de cette armée avait des fusils d'ancien modèle. Les approvisionnements de cartouchesétaient d'une insuffisance notoire. L'artillerie, en tant que qualité et munitions, paraissait tics bien pourvue. Malheureusement, elle restait par trop inférieure à l'artillerie allemande, comme calibre et comme portée.
LA GUhKRK DU 1)1; OIT.
Assurément, certaines troupes possédaient un incontestable mérite, par exemple le génie dont les officiers s'instruisaient aux leçons du général B.ialmont qu'ils appelaient avec un légitime orgueil le Vauban du xixe siècle. Mais quoi ! les couleurs criardes des uniformes belges ne semblaient-elles pas proclamer à Tenvi l'amour de la paix qui animait la Belgique? Les tuniques vertes, les pantalons cerise, les bonnets à poil des guides, les costumes bleus à parements rouges des grenadiers, les costumes vert bouteille des carabiniers, les costumes bleu ciel et jaune serin des lanciers, faisaient de chaque soldat une cible vivante.
Pour qu'une telle armée pût tenir en échec, même un seul instant, les masses allemandes, il a fallu qu'elle retrouvât en soi, ignorées et intactes, les ressources d'un héroïsme héréditaire. I e souffle insolent et féroce de l'invasion
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fit soudain flamboyer au fond des âmes l'antique patriotisme qui brûlait sous la cendre.
En cinq jours, 20 000 volontaires se levèrent à l'appel de la nation. Aux côtés des jeunes gens se plaçaient des hommes mûrs, voire des quinquagénaires. D'une seule ferme près de Wetteren, sortirent douze combattants. Mais la plupart de ces volontaires ne furent versés dans les cadres qu'à partir du i3 octobre.
La première division d'armée, avec 14 000 fantassins, 5oo cavaliers, 48 canons, 19 mitrailleuses, était envoyée d'Anvers à Louvain. La 5e division, avec le même nombre d'hommes et de bouches à feu, était envoyée de Mons à Perwez ; la 6e avec le même nombre d'hommes et de bouches à feu, était envoyée de Bruxelles à Wavie, c'est-à-dire au point où les Prussiens battirent en retraite après la bataille de Ligny, en 181 5; la 3e division, avec 19000 fantassins, 5oo cavaliers, 60 canons, 24 mitrailleuses, était postée près de Liège ; la 4e, un peu moins forte, pies de
|n| iqi4. — LA GUERRE nu DROIT.
Namur. Une division de cavalerie avec 2. doo chevaux, 430 cyclistes et 12 canons, surveillait les transports. Une brigade mixte était dirigée sut Tongres et une
sur Huv.
Le' gouvernement belge avait demande a notre attaché militaire de préparer la coopération des forces françaises et des forces belges. Il prévint ses administrateurs de ne pas considérer l'entrée des Français comme une violation de
territoiie.
Le roi des Belges remplit son peupled'une joie guerrière, jour où il lui annonça l'arrivée de nos troupes :
« La France, ce noble pays associé à toutes les cause»
lustes, vole à notre secours.
Ses armées entrent dans notre territoire. En votre nom. je leur adresse un salut fraternel. ><
Beaucoup de nos soldats étaient transportés dans les autobus parisiens. Un matin, au lever du soleil, des villages, réveillés par un bruit de roues et de cornes, virent passer unelongue file de voitures Madeleine-Bastille, portant chacune une quarantaine de soldats avec armes et bagages. Les bons Belges les saluaient gaiement:
— V a-t-il encore des places?
— Lisez le règlement.
Chaque voiturenedoiteontenir que trente voyageurs.
— Bon! Est-ce que les règlements comptent en temps de guerre?
h Çsf5$^N. ^É&sk^*- JfJ^^^jj^— — Surtout pour ceux qui
ont pris la Bastille !
Quand nos troupes pénétrèrent à Charleroi, toutes les maisons se pavoisèrent. Quelques-unes même voulurent vider leur cave.
Le peuple déclarait :
— Jamais, quoi qu'il arrive, nous n'oublierons que la France et l'Angleterre ont offert leur sang pour défendre notre indépendance.
Bruxelles connut un moment d'ardente confiance, au moment où des officiers français y apparurent. La foule les enleva de leur automobile et les porta en triomphe. Sur l'hôtel de ville, les drapeaux français et anglais unis au drapeau belge flottaient dans le soleil.
Premières atrocités allemandes en Belgique.
La 2e et la 4e division de cavalerie, c'est-à-dire douze régiments allemands, parvenaient à Visé. Les habitants des régions envahies signalaient la présence de troupes allemandes appartenant au VII», au VIIIe, au IXe, au Xe, au XIe corps. Elles étaient soutenues par des régiments du IIIe et du* IVe corps.
L'ennemi, dès qu'il eut traversé la Meuse, usa de tous les moyens pour