LA FRANCE EN ÉTAT DE GRACE
L'opinion.
Pour l'histoire de cette guerre sans précédent, ce qui n'a pas été fixé par écrit, sur le moment même, n'a jamiis pu être rétabli avec exactitude. Impressions et sentiments changeaient si vite ! Certaines idées qui paraissaient des plus justes et des plus solides étaient, ptr l'expérience, si vite démenties, détruites, effacées! En vain, dans la suite, vous auriez tenté de vous les remettre à l'esprit pour les jeter sur le papier: tout v >tre être s'y serait refusé. Cependant, telle erreur noble et généreuse a exercé une grande a:tion sur les événements. Telle chimère brusquement disparue a tracé, parmi les faits, un sillon fécond qui ne s'explique que par elle.
Dans l'avenir, aucun Françûs, si passionnément dévoué qu'il soit à la France, ne pourra, sans les notes précises des témoins, se représenter l'état de confiance sublime, d'espoir résolu et absolu, d'héroïsme muet, véritable état de grâce où la France s'est miin:enue pendant ses plus terribles épreuves du coinmencement de la guerre. Attachée à ses soldats qui luttaient contre l'agresseur, la nation tout entière conspirait à leur victoire.
L'immense conflit sans pareil avait eu pour premier effet de révélerla France aux étrangers et peut-être aussi à elle-même. Nos meilleurs amis d'Italie nous disaient :
— Jusqu'à la veille de la Guerre du Droit, le vieux monde et le nouveau monde se sont également mépris sur la valeur militaire de la France. L'un et l'autre s'étaient laissé suborner par le prestige menteur de l'Allemagne. Aussi bien, beaucoup de Français, avouez-le, se montraient terriblement injustes pour la France.
L'univers, dans sa surprise, ressentit, pour la France, de l'estime, puis du respect, enfin une sorte de piété.
Jusqu'à cette guerre, il l'avait considérée comme une nation hautement civilisée, de merveilleux génie, de^eui ^.aperbe ..i oon, mais d'humeur frivole, d'énergie
IÇ)>4- LA GUERPE DU DROIT.
médiocre et sans l'ombre de sens pratique. Il murmurait : « De l'enthousiasme, et pas de ténacité. De l'invention, et pas d'application. Toutes les formes de l'esprit, excepté l'esprit de suite ». Parfois même, il ajoutait tout bas : « La France se dépeuple, la France s'abandonne, la France se meurt ». Mais la France, sous le fer et le feu de 1 ennemi, a montré combien profondément elle restait vivante. Elle a mesuré tout de suite l'étendue vertigineuse de son devoir. Pour metti e en valeur de combat ses ressources sans nombre, écartant le souvenir des vaines querelles, elle s'est reconnue, retrouvée, ressaisie. Et l'univer» criait à la résurrection. En vérité, ce n'était même pas du rajeunissement. La France a dans le sang la jeunesse immortelle.
L'union sacrée avait été décrétée tacitement, dès le jour de la déclaration de guerre. Personne n'exprima une critique contre plusieurs décisions du ministère de l'Intérieur ou du préfet de police, décisions qui, dans la suite, devaient être fort discutées. Le chef de la Sûreté générale avait préparé un carnet, le fameux carnet B, où étaient inscrits les noms de cinq ou six mille anarchistes considérés comme dangereux, et qui devaient être internés dès le début de la mobilisation. Quelques-uns de ces six mille dirent au ministre de l'Intérieur :
— Si vous arrêtez quelques-uns des nôtres, vous nous pousserez tous à vous faire de l'opposition.
— Sans doute, répondait le ministre, mais si je n'arrête personne et que, demain, il y ait du désordre, de quoi ne pourra-t-cn pas m'accuser?
— Il n'y aura pas de désordre. Les hommes même les plus violents des partis les plus avancés sont Français avant tout. La France est en danger. Ils lui sacrifieront tout, même leur vie.
— Je veux le croire. Cependant, je dois prendre là-dessus l'avis du directeur de la Sûreté générale.
Interrogé par le ministre, M. Richard, dire.teurde la Sûreté générale, répondit après un moment de réflexion : N
— Soit. N'arrêtons personne. Prenons simplement quelques précautions avec les anarchistes individualistes.
— Mais si ceux-là aussi promettent de ne commettre aucun acte délictueux?
— S ils font cette promesse sur l'honneur, nous croirons en leur parole. Tout contribuait à faire accueillir sans réserve ces propos de l'âge d'or en plein
âge de fer. On aurait considéré comme déplacée cette question : « Les anarchistes et les antipatriotes d'hier resteront-ils longtemps fidèles à leur brusque convers on ? » D'ailleurs, presque tous les esprits, même les plus clairvoyants, avaient la conviction que la guerre ne pouvait pas être longue.
Le mot prononcé par l'ambassadeur autrichien, M. de Szecsen, au moment où il quittait Paris : « Nous serons sauvés par la Commune », paraissait la plus grossière erreur des temps modernes. M. Clemenceau répondait avec son ironie brusque et hautaine : « Si l'Allemagne et son alliée n'ont plus que ce moyen de salut, je les vois dans un mauvais cas ».
iPhoto Manuel.)
lf)'4. — I-A GUERRE DU HROIT.
La France pensait : « La Guerre du Droit va déblayer l'avenir. Désormais, on ne vivra plus dans la honte et la rancœur de la défaite, sous le coup des menaces allemandes, en proie à une anxiété ruineuse augmentée, à chaque instant, par les caprices insolents d'un Guillaume IL Les plus beaux projets qui, hier encore, semblaient irréalisables, peuvent devenir demain des réalités : charges militaires allégées sans limite, relations cordiales établies sans fin, entre peuples libres. » La conscience du genre humain allait donc devenir maîtresse des destinées. Jamais les soldats de France n'avaient combattu pour un plus irrésistible idéal, depuis les Groisades et les guerres de la Révolution.
Et, sur les guerres de la Révolution, la Guerre du Droit avait un édifiant avantage. Désormais, les Bretons combattaient en frères aux côtés des républicains de Paris, de l'Est et du Midi. Prêtres et ouvriers, riches ou pauvres, croyants ou non croyants, accomplissaient du même coeur les mêmes devoirs. Pour tous les Alliés il n'y avait qu'un ennemi, un seul, et qui devait être abattu à tout prix : l'Allemagne.
C'était la plus grande guerre del'humanité, et pour l'humanité. En Europe, trois cent millions d'hommes aux prises, et, sur le reste du globe, quatre cent millions. Certaines nations restaient encore neutres, mais s'exposaient ainsi à tant de difficultés pour le présent et d'inquiétudes pour l'avenir!
Un siècle auparavant, la bataille de Leipzig avait été nommée Bataille des Nations. De que-1 nom désigner la bataille qui s'étendait de la mer du Nord à la mer Noire et où, contre les Empires d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, se rangeaient des Français, des Anglais, des Belges, des Russes, des Serbes, des Monténégrins, des Japonais, des Marocains, des Canadiens, des Indous, des Australiens? Bataille de l'Univers, pour l'organisation de l'Univers! Pour organiser la paix universelle, devait donc se constituer une Union des peuples libres se garantissant réciproquement leurs droits.
« L'humanité sera déliviée du chantage perpétuellement exercé sur elle par le militarisme allemand ». Qui parlait ainsi ? Tous les hommes qui avaient le souci de la justice et le goût de la liberté. Le canon des Alliés apparaissait comme la raison suprême d'un régime nouveau. L'Euro-e nouvelle, qui saluait chacun de ses coups, allait rendre les Alsaciens et les Lorrains à la France, les Danois du Schleswig au Danemark, Trieste et Trente à l'Italie, les Serbes de Bosnie et d'Herzégovine à la Serbie, les Roumains de Transylvanie à la Roumanie, les Polonais de Posnanie et de Galicie à la Pologne. Déjà la Russe avait donné, du moins en principe, l'autonomie à la Pologne russe. Une décision analogue ne pouvait pas manquer à l'égard de la Finlande.
' Guerre de rédemption, la dernière des guerres! Un soldat qui avait eu la guerre pour unique préoccupation, le colonel Driant, député de Nancy, nous disait alors : « Si nos soldats se battent avec une opiniâtreté héroïque, résolus à lutter jusqu'au bout, c'est qu'ils veulent que leurs enfants et les enfants de leurs enfants n'aient pas à souffrir ce qu'ils souffrent ».
COLONEL DRIANT
1 Photo Mcurisse.)