‹ 1914 (volume 2)Chapitre 111 sur 161 · LE DEPART DFS VOLONTAIRES AMÉRICAINS EN AOUT I9I · texte numérisé non relu

LE DEPART DFS VOLONTAIRES AMÉRICAINS EN AOUT I9I

(Photo Meuris

ils se comptaient par douzaines. Le gouvernement donna ordre de mettre tous ces salariés en demeure de se faire naturaliser, laute de quoi ils seraient rayés des cadres. Sur 1 .641 étrangers, 182 seulement refusèrent de se laisser naturaliser. En toute occasion, les agents allemands étaient prêts à exciter le désordre. Le Lorrain Jules Develle, ministre des Affaires étrangères, déclara, le 2 août i8q3 : «Toutes les chancelleries savent que c'est avec l'argent allemand que les grèves ont été soudoyées ». Nulle part, le travail accompli par les Allemands pour la préparation de la guerre ne fut plus parfait qu'en Lorraine, dans les Ardennes et en Champagne. Des olficiers prussiens déguisés en pêcheurs à la ligne avaient exploré les vallées, notamment celle de la Meuse. Ils ne faisaient pas grand mal aux poissons, bien qu'ils eussent soin de prendre exactement le fond avant d'amorcer. Au début de la guerre, nos troupes évoluèrent au milieu de signaux, d'indices, de repères sans nombre. C'étaient des perches plantées en terre; c'étaient des arbres en boule, en pointe, en triangle; c'était du linge blanc abandonné dans l'herbe; c'étaient des troupeaux de moutons ou de vaches qui broutaient toujours à proximité de nos batteries. Ce travail sur le terrain était complété par un système secret de communications téléphoniques et par des indications spéciales sur des cartes.

En quelques semaines, six cents individus arrêtés comme espions passèrent en conseil de guerre. Tel espion s'était fait engager comme valet de ferme sous le nom d'un réfugié belge ; tel autre avait pénétré dans une gare régulatrice, déguisé en officier de l'armée britannique; tel autre exerçait le dur métier de batelier. On les a fusillés. Assez vite nos officiers et nos soldats, mis en g irde, les dépistèrent et les démasquèrent. Le général Malleterre nous disait à ce propos : « C'est par l'Etat-major français qu'on a connu le rôle d'un colonel russe qui transmettait tous les plans à l'Allemagne. »

Les espions allemands sont les meilleurs du monde quand il s'agit de préparer des voies aux colonnes en marche, des gîtes aux patrouilles, des plates-formes bétonnées à l'artillerie lourde. Ils renseignent admirablement ceux qui les payent sur nos ressources, sur nos dispositions, sur tout ce qu'ils appellent le matériel humain, Menschenmaterial. Mais l'âme leur échappe. Jamais ils ne se sont rendu compte de nos sentiments véritables.

Dans le camp retranché de Paris, particulièrement dans la banlieue Est, abondaient les c. ressortissants des pays en guerre ». On en évacua une partie dans des camps de concentration. Mais combien y demeurèrent, sous de faux noms ! Ceux d'entre eux qui avaient obtenu la naturalisation française ou suisse tout en restant Allemands aux termesde la loi Delbruck, dissimulaient mal leur joie à toute décep-

LA GUF.RKF. DU DROIT.

A l.A LEGATION DR ROUMANIE.

tion qu'éprouvait la France et se préparaient à fêter l'entrée des troupes allemandes à Paris.

Tandis que Paris sedébarrassait tant bien que mal des « indésirables » toujours trop nombreux, il faisait un accueil enthousiaste à des hôtes tout nouveaux. Quels hôtes? Ce n'étaient plus des tou ristes avides de divertissements. C'était, l'élite des plus nobles nations, armées pour la défense du Droit. Il leur offrait le spectacle

d'une beauté jusqu'à présent inconnue. La délicieuse élégance de ses quais, de ses avenues, de ses promenades, se déployait avec majesté. Plus d'encombrement. Plus d'extravagance. A chaque pas, les Parisiens eux-mêmes admiraient, dans la structure et la décoration de leur ville, quelque grâce qui jusqu'à présent leur avait échappé.

De toutes parts, les volontaires étrangers se rendaient à la place des Invalides pour s'enrôler. Des vivats et des applaudissements saluaient au passage Anglais, Russes, Grecs, Belges, Suisses, Luxembourgeois, Américains, Espagnols, Roumains, Italiens. « Ils n'en ont pas comme cela à Berlin », disait une voix d'accent faubourien. Une autre voix, avec l'accent d'Alsace, ajoutait : « C'est ce qui s'appelle une vraie Légion étrangère ».

Point de cris inutiles. Point de bravades. Point d'ovations vaines aux soldats qui passaient. Un regard de tendresse disait tout. On se parlait sans se connaître, mais saa- élever la voix. Entre les passants les plus divers, une causerie fraternelle s'engageait à tout instant. Leurs cœurs restaient unis par un lien sacré. Et tout le monde respectait la Légion d'honneur. Les paroles échangées alors se résumaient ainsi : « On i ait tout ce qu'on doit. Aujourd'hui, on a pour soi de puissants alliés, dont le dévouement est une forme de l'intérêt bien entendu. Tout ira bien ». Ce calme de la grande ville iormait le meilleur présage. Chaque journée qui se passait ainsi était une bataille perdue pour l'Allemagne.

Dans une rue barrée ou dans la cour d'une maison popul-aire, deux chanteurs prenaient place avec deux musiciens, piston, violon ou clarinette. Ils faisaient entendre la Marseillaise, le Chant du Départ, la Brabançonne, la Marche Lorraine et les naïves chansons patriotiques nées de la veille. Le plus vieux des chanteurs esquissait des gestes violents. Le plus jeune, les deux mains derrière le dos, frémissait de tout son corps. L'auditoire d'enfants, de petites ouvrières, de vieilles femmes, de vieux hommes, remuait les lèvres dévotement, au lefrain.

La foule parisienne a.vait quelque chose de plus laborieux et de plus grave. Sur la grâce de Paris s'étendait de l'austérité. C'était comme un fier drapeau sur un palais de rêve.

Peu de temps avant la guerre, dans les rues et sur les places «Je Paris, s»

produisaient de mystérieux accidents. Des trous s'y creusaient soudain et engloutissaient les passants. D'accidents pareils, il n'était désormais plus question. Comme les théâtres et le Palais de Justice, les sinistres faisaient relâche. On s'écriait gaiement : « Puissent-ils remettre sine die leur réouverture! »

Aux endroits illustrés par ces fléchissements meurtriers, allaient et venaient les lourds camions transportant les approvisionnements militaires. Paris ne tendait à notre armée aucune sorte de piège.

A dix heures du soir, s'éteignaient le gaz et l'électricité. A peine si, dans les principaux carrefours, une mince flamme blafarde indiquait en tremblotant la rue à prendre. Au loin glissait le dernier tramway et trottait le dernier fiacre.

Les musées étaient fermés. Un vieux gardien nous disait, avec l'accent de Paris, éternellement jeune et même un peu enfantin : « On a déménagé. C'est une bonne chose. Comme cela, les belles œuvres ne seront plus en danger. — Du fait des Allemands! — Non pas! Du fait des mites. Les Allemands, ce n'est pas à craindre. Mais les mites, voilà l'ennemi. — Héréditaire! — Si vous voulez. Il y a des objets qui n'avaient pas été dérangés depuis l'autre guerre. En attendant qu'on batte tout à fait les Allemands, on va battre les tapis ».

Sur le boulevard, des camelots vendaient le traité de Francfort : « Demandez, disaient-ils, le traité de Franclort, en 187 1 . Un chiffon de papier ». Le mot du chancelier allemand faisait, du moins, la fortune d'un gamin de Paris!

Sans interruption, se succédaient les éditions des journaux. Dans les rues, près des stations de tramways, aux entrées du Métropolitain, des vendeurs de tout âge et de tout sexe tendaient, en échange du petit sou, la petite feuille immédiatement parcourue d'un seul coup d'œil. A la porte d'un atelier, des midinettes se pressaient autour de l'une d'elles qui lisait un journal. Elles suivaient cette lecture avec une ardeur passionnée. Quel est ce journal? C'est une feuille de modeste format et qui n'a jamais eu de feuilleton. L'OfJiciel! Les midinettes méditaient les citations à l'ordre du jour de l'armée.

La Presse.

La guerre avait épuré le goût. Elle inspirait l'horreur des phrases vaines, des phrases déclamatoires, des phrases recherchées, des phrases. Puisse-t-on toujours, après la guerre, n'accepter que les propos précis et les pensées sérieuses! Ce sera la fin de la mauvaise politique.

Dans les journaux, plus d'annonces. Deux pages suffisaient. La presse tout entière, avec une dignité admirable, endurait les plus intolérables épreuves. Elle calmait les impatiences, consolait les douleurs, glorifiait les héroïsmes, relevait les cœurs. Grande ouvrière de l'Union sacrée, à force de répéter le mot, elle maintenait la chose. En toute occasion, elle enfonçait dans l'esprit des Français cette idée qu'une paix boiteuse serait le déshonneur et la ruine de la France. Il a fallu de longs mois pour que cet état d'esprit cessât chez certains journaux, lesquels d'ailleurs étaient des exceptions plus ou moins monstrueuses.

Résolue à tout souffrir, la presse alla au-devant du plus cruel sacrifice. Elle réclama une censure militaire et diplomatique. L'abus devait étendre la censure à tous les sujets et faire d'elle un moratoire de la pensée. Mais les journaux tinrent à honneur de ne pas protester, même dans le secret de leur rédaction.

Quelques nouvelles inexactes ayant été publiées au moment de la mobilisation, le ministre de l'Intérieur convoqua les représentants de la presse et leur dit :

I () 1 4 — LA CÎUlilUtE Dt) 1)1) 0 1 T. 640.

« Il ne faut pas que des bruits de ce genre soient répandus chez nous. Nous vous demandons de ne rien faire paraître qui ne soit approuvé par le gouvernement ». Tous les journalistes, ayant en tète M. Arthur Meyer, s'inclinèrent devant cette suprême nécessité de l'heure.

Le 6 août, le Président de la République, assisté du Président du Conseil, du ministre des Affaires Etrangères, du ministre de la Guerre et du ministre de l'Intérieur, reçut les directeurs de journaux. « Je vous remercie, leur dit-il, de la haute compréhension que vous avez de votre tâche, dans les circonstances actuelles ». M. Messimy, ministre de la Guerre, ajouta : « Je connais trop votre patriotisme pour que je croie nécessaire d'insister. Vous assurerez avec moi, en conciliant les intéièts de la défense nationale et la dignité de la presse, le fonctionnement d'un organisme nouveau devenu nécessaire : la censure ».

Le ministère de la Guerre envoya à la presse la note suivante : « 11 est interdit de publier aucune nouvelle relative aux événements de la guerre : mobilisation, mouvements, embarquements, transports de troupes, composition des armées, effectifs, etc., qui n'ait été communiquée par le bureau de la presse organisé par le ministère de la Guerre. Les communiqués sont faits trois fois par jour : à dix heures, à quatorze heures, à vingttrois heures (1). Les directeurs des diverses publications quotidiennes et périodiques sont invités à faire connaître, par une déclaration écrite à la préfecture de police, les jours et heures de leurs publications régulières; toutes les éditions spéciales sont interdites ainsi que les annonces criées et placardées sur la voie publique. Ils devront faire remettre au bureau

de la presse les épreuves définitives de chaque numéro. Le journal sera libre, après l'envoi de cette épreuve, de procéder au tirage et à la vente, sans autre formalité. Il s'exposerait à la saisie immédiate, si l'examen de l'épreuve permettait de constater l'insertion d'une nouvelle militaire quelconque qui n'ait pas été communiquée parles soins du bureau de la presse ».

Sur l'épreuve définitive, appelée en argot du métier morasse, les censeurs indiquaient par téléphone les passages à supprimer. Sur le cliché, on faisait sauter, avec un burin appelé échoppe, le passage condamné dont la place restait en blanc.

A la direction de la censure se succédèrent le commandant Duval, Al. Klotz, député, ancien ministre et chef d'escadron d'artillerie; M. Gautier, inspecteur général de l'enseignement...

Dès le premier jour de la guerre, la censure eut pour préoccupation essentielle de ne laisser passer rien qui pût servir d'indication à l'ennemi.

En 1870, souvenir trop douloureux, ce fut un passage du Temps reproduisant une note du Times, qui révéla à l'ennemi que l'armée de Mac-AIahon se dirigeait

'l'hulo Manuel.

(1) Bientôt il n'y eut plus que deux communiqués par jour : l un, à quatorze heures ; l'autre, à vingt-trois heures. Et parfois c'était encore beaucoup.

65o 1914, — i.a r.uEPRF: r.u droit.

vers Sedan. En 1914, la censure, malgré tous ses efforts d'attention, laissa passer plus d'un trait d'où l'ennemi tira des indications. Elle en fit elle-même l'aveu, pour qu'il servit de leçon. Voici une de ses communications écrites : « La publication de photographies prises dans les localités pouvant être atteintes par l'artillerie ennemie, offre de graves inconvénients. D'après la reproduction d'un cliché représentant les ruines d'une église dans laquelle un curé officiait entouré de nos soldats, les Allemands ont conclu qu'un cantonnement de troupes existait dans le village en question et, le lendemain, le feu était ouvert pour la première fois sur ce village où il y eut quatorze victimes ». Voici, dans le même sens, une communication orale de la censure aux journalistes : « L'un de vous a publié sur le bombardement de Reims des renseignements si précis, que l'ennemi a pu régler son tiret achever la destruction d'un édifice dont la place avait été trop clairement indiquée. Celui qui a écrit cette page se reconnaîtra ».

Dans notre bureau de rédacteur en chef à la France de Demain, le timbre du téléphone retentissait vers deux heures. Le communiqué! Un reporter le dicte. Chaque phrase tracée en hâte au crayon est apportée au typographe. Le communiqué s'imprime comme nous l'entendons, bribe par bribe. Ah ! ces phrases qui commencent toujours de même : « De la mer du Nord à la Lys... Sur l'Aisne... Dans la Woëvre... Dans les Vosges... », avec quelle impatience on guette ce qu'elles vont distiller! Le cœur se serre quand vient le mot sanglant « alternatives » ! On étouffe au mot « pression ». Certes, nos troupes peuvent céder un peu de terrain sans que la partie soit compromise. A la guerre, comme dans un duel, rompre n'est pas reculer. Mais ici, le terrain qui est en jeu, c'est le sol sacré de la patrie. Quand nos troupes auront franchi le Rhin, elles pourront se donner de l'air sans que le souffle nous manque. Ces communiqués, nous les savons tout de suite d'un bout à l'autre. Leur style, en sa bizarrerie, nous est devenu familier! A la façon dont commence la phrase, nous devinons si « la situation reste inchangée », ou si nous avons perdu « un élément de tranchée ». Peu de chose, sans doute, cet élément de tranchée qui bientôt sera repris. Mais il nous semble que c'est un morceau de notre chair qui vient d'être arraché. Poignante émotion que nous n'avons plus connue, même sous les obus, après nous être engagé. Aux moments les plus sombres de l'attente, toute la France a gardé la certitude que bientôt elle aurait, du même style, la nouvelle que la victoire est définitive, que le Droit a triomphé, que nos soldats vont nous revenir, couverts de gloire.

Le langage de guerre, dans l'expression des faits les plus émouvants, conservait une sorte de froideur scientifique. On nous annonçait que, dans les combats en Haute-Alsace, la supériorité de notre artillerie était « ressortie nettement ». On ajoutait : « Un combattant a vu près de Mulhouse un projectile de jb faire sei\e morts dans une tranchée ».

Défense de « crier » les nouvelles. Défense de « crier » les journaux. Défense de mettre de gros titres en « manchette ». Les titres des articles ne pouvaient avoir une largeur supérieure à la largeur de deux colonnes.

Pour les journaux du soir, les vendeurs payaient 4 francs le 100 les premiers numéros qui sortaient de la presse et qui avaient à peine le temps de faire leur apparition sur le boulevard. De demi-heure en demi-heure, le prix descendait à 3 francs, à 2 fr. 5o, à 2 francs et même à 1 fr. 3o. Certains vendeurs ne disposant pas de ce capital, achetaient 5o feuilles ou même ib à des camarades fortunés qui avaient pu opérer par milliers et verser l'argent d'avance. Quelques débutants aux cheveux gris essayaient timidement de se frayer un chemin parmi les jeunes vétérans professionnels qui, la cigarette à la lèvre, assiégeaient les guichets.

Entre les communiqués quotidiens, des nouvelles se propagaient avec toutes sortes de commentaires. En vain, la France voulait fermer les oreilles à ces bruits. L'obsession était trop forte. Elle sentait couler son sang.

Un jour, Paris apprit cet abominable stratagème allemand : En pleine bataille, des uhlans, avec des clairons pareils aux nôtres, font entendre des sonneries françaises qui égarent nos hommes. Le même jour l'Académie des Sciences morales et politiques entendait un rapport de M. Jacques Flach sur « l'Alsace et la Lorraine françaises depuis Charlemagne » où se trouvait ce passage : « Les Saxons de Witiking apprenaient à crier en langue lorraine; sauve qui peut, et, au moment critique, lançaient ce cri pour jeter la panique ».

A la rubrique de la Chambre et du Sénat, les journaux n'accordaient plus que quelques lignes. A la Chambre, 208 députés avaient l'âge d'être* mobilisés. Dix-huit d'entre eux étaient au front où plusieurs devaient mourir héroïquement. D'autres travaillaient dans les bureaux des états-majors, les services de santé ou de l'intendance.

Ce qui, dans les journaux, tenait la place la plus large, c'était l'éloge de nos soldats et de nos officiers. Aux descriptions et aux récits qui plaçaient en si haute lumière la gloire de l'armée française, la censure n'enlevait que les numéros du régiment, les noms propres et les précisions géographiques.

Le fantassin français est un sage : il porte tout avec lui. Que n'enferme-t-il pas dans son sac, bazar ambulant, chemises, caleçons, chaussettes, mouchoirs, provisions de bouche, papier à lettre, etc! Il marche, muni d'une couverture, d'une toile de tente, d'une gamelle individuelle, d'une paire de souliers, d'un outil portatif, de trois cartouchières pleines, d'un bidon, de deux musettes. Son sac en tant que sac lui rend toutes sortes de services. Tout à l'heure, c'était un oreiller. Maintenant, c'est un siège. Demain, ce sera un bouclier. On dit que le fantassin français a bon pied bon œil. Il a surtout bon dos.

Dans les Ardennes, pendant la retraite, à travers la canonnade, les chevaux d'une section de mitrailleuses avaient grand soif et la chaleur accablait si fort ces pauvres bêtes que les conducteurs, apercevant un petit ruisseau, dirent à leur lieutenant : « Permettez-nous de les faire boire. — ■ Faites! ». Aussi tranquilles sous les shrapnels que dans la cour du quartier, les hommes laissèrent boire leurs bêtes tout à leur aise. Quelques semaines après, leur lieutenant eut le bras broyé par un obus. Ses hommes le hissèrent sur un caisson. La route était exposée à la vue de l'ennemi et le bombardement sans pareil. Instinctivement, les conducteurs du caisson fouettaient les chevaux. Mais un des servants cria : « Cela ferait trop de mal au lieutenant. Allons au pas! » Tout de suite, les conducteurs allèrent au pas, en tâchant d'éviter tout heurt malencontreux. Le lieutenant avait les yeux mouillés de larmes. Et ce n'était pas la douleur qui le faisait pleurer.

Dans le langage, l'attitude, le regard des officiers français, il y a, pour leurs soldats, une bonté paternelle, une camaraderie pleine de dignité, une simplicité affectueuse, un tact fait pour plaire à tous les honnêtes gens. Écoutez leur salut aux soldats : « Bonjour, les enfants! » Ecoutez cette question à l'un d'eux : « Hé, bien ! mon petit, qu'est-ce qu'il y a donc? » Comme nous sommes loin du sec et froid cérémonial que Guillaume II a imposé à son armée, en exhumant les pratiques de Frédéric II: «Morgen, meine Grenaciiere. — Morgen,Majestaet. » Encore, ce bonjour allemand était-il français plus qu'à demi !

En France, l'homme, dans le rang, ne fait bien que ce qu'il comprend et ne comprend bien que ce qu'on lui explique affectueusement. Quand son cœur ne s'ouvre pas, son esprit se ferme. Toute cordiale explication lui donne le senti-

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ment de ce qu'il représente dans la grande œuvre de libération humaine T)ès lors, avec quelle ardeur il accomplit sa lâche !

Le i? août ii) 14. la presse annonça que le ministère de l'Intérieur approuvait le décret du Conseil municipal appelant l'avenue d Allemagne, avenue Jean Jaurès, et la rue de Berlin, rue de Liège. Elle annonça, le même jour, que le ministère de l'Intérieur interdisait la vente de l'absinthe. L'Académie de médecine félicita "le gouvernement « de ne p'us permettre qu'on vende un poison qui détruit ou affaiblit la lorce et l'inteiligence ». Les choses que l'on croyait le plus impossibles s'accomplissaient le plus aisément du monde. Lcc aumôniers étaient rétablis dans la rlottc par M. Augagneur, ministre de la Marine; le nombre des aumôniers de l'armée était augmenté par M. Messimy, ministre de !a Guerre. Le n"> août, la presse signala a peine un événement qui, en temps ordinaire, aurait fait retentir longuement tous ses échos : « Le canal de Panama est ouvert » Un bateau américain, Ancon, avait traversé les écluses de Gatun en soixante-quinze minutes. Tavoisé des drapeaux de toutes les nations (y compris, hélas !' le drapeau allemand), il avait à son bord le président de la République de Panama, le gouverneur du canal et quelques invites. Voilà donc enfin percé l'isthme auquel la France s'est la première attaquée avec tant de courage et de persévérance. C'aurait du être une œuvre française. Ni la France, ni le monde n'ont fait attention à son achèvement. Le monde regardait vers la France qui conduisait la grande œuvre de libération.

Le 20 août, on sut que la mobilisation se terminait. Régiments de l'armée active, divisions de l'armée active, divisions de la réserve, troupes de la territoriale étaient à leur poste.- Jamais rien de pareil ne s'était produit. Naguère encore, quand on parlait de transporter, d'un seul coup, tous les Français valides de vingt à quatante-cinq ans sous les drapeaux, les hommes d'expérience secouaient la tète. Au tond du c<eur, les administrateurs chargés de cette immense opération se demandaient s'ils pourraient en venir à bout. En ce court espace de vingt jours, tous les Français valides, ayant quitté leur atelier ou leur champ, leur bureau ou leur cabinet, leur mansarde ou leur hôtel, furent à la frontière, en première ou en seconde ligne, lace à l'ennemi. Ils bivouaquaient sous le ciel que mouillait l'approche de l'automne, logeaient au hasard des marches, dans les granges des villages. Leui s préoccupations ou leurs espérances d'hier, leurs travaux ou leurs plaisirs, tout était oublié. Une seule image dominait toutes leurs pensées : celle de la guerre sainte.

Tout en travaillant à la mobilisation et au ravitaillement de l'armée, les grandes compagnies de chemins de fer s'étaient mobilisées elles-mêmes.

La Compagnie d'Orléans avait mis 5 700 de ses ouvriers, avec ses ateliers de Tours et de Périgueux, à la disposition du gouvernement. La Compagnie de' Paris- Lyon-Méditerrannée avait envoyé ses ouvriers travailler à l'arsenal de Lvon. La Compagnie du Midi fabriquait des munitions dans ses ateliers de Béziers et de Toulouse.

Ai GAGNI UR.

> Photo Manuel

Les employés encore jeunes restés à leur poste portaient un brassard pour justifier leur présence à l'arrière. Que de brassards blancs, bleus, rouges, jaunes! Au début, il y en eut plus d'un qui ne se justifiait pas aisément. La presse fit connaître les mesures prises à ce sujet par le préfet de police.

Les gares régulatrices de la banlieue parisienne offraient le spectacle le plus guerrier : trains pleins de soldats, de chevaux, de fourgons et de canons; trains sanitaires aux longs wagons de la Croix-Rouge; trains chargés de poutres, de planches, de fils de fer barbelés; trains de ravitaillement aux portières desquels apparaissent d'innombrables têtes de choux. Les vastes coupoles voisines abritent les locomotives fumantes : écurie des vaillantes bêtes d'acier prêtes à partir. En tout sens, se croisent les fils électriques et les chaînes de manœuvres. Au loin, ce ne sont- que traverses, plaques tournantes, leviers, butoirs. Dans l'atmosphère de fumée, quelques jardinets nourrissent des géraniums rouges qu'admirent des territoriaux groupes, sac aux épaules, près de leurs fusils en faisceaux. Dans un train qui arrive sont entassés des uhlans prisonniers. Sur le quai, des zouaves lisent les journaux qui racontent les incendies et les massacres de Lorraine. En apercevant les Allemands, ils se précipitent vers les portières et s'y suspendent avec fureur. Pâles d'épouvante, les Allemands se rejettent au fond des voitures. Leur capitaine fixe sur les assaillants un regard de haine et de rage impuissantes. Un zouave luidésigne un petit soldat français blessé et lui crie : « S;ilue-le ! ». Le moment est tragique. Tout à coup le petit soldat, qui porte un bandeau sur le front, avise une cage à poule et dit d'une voix gaie : « Tiens ! la cage préparée pour Guillaume II ! » La foule éclate de rire et le train des prisonniers s'éloigne sans accroc.

La presse insiste sur l'accueil fraternel que fait la France à ses alliés britanniques. Beaucoup d'officiers de l'armée britannique se sont établis avec leur famille en Bretagne, particulièrement à Brest et autour de Brest : « De cette façon, disentils, les quelques jours de liberté que nous laissera la guerre, nous pourrons les passer près de notre femme et de nos enfants ». Lorsqu'il s'est agi de signer un bail, les propriétaires français ont demandé à leurs nouveaux locataires : « Pourcombien de mois louez-vous? » Nos Anglais ont répondu avec calme : « Pour trois ans ». La presse anglaise, répondant aux menaces de la presse allemande, déclarait : « Nous combattrons pendant vingt ans, pendant cent ans, s'il le faut. Mais il y a un fait certain, c'est que nous aurons raison de l'Allemagne. » Par un concours inouï de circonstances favorables, l'Allemagne a vaincu la France en 1870. Cette aventure se résume d'avance par un vieux dicton germanique : Eine blinde Henné findet auch manchmal ein Korn (Une poule aveugle trouve aussi un grain de blé). Cette trouvaille l'enivre d'orgueil. Elle se croit la plus habile et la plus puissante des poules, la poule au-dessus de tout! Rêve absurde. Dur réveil.

La campagne de France.

La face de l'Europe avait été transformée, comme au coup de sifflet d'un machiniste. Sur les voies ferrées les trains ne transportaient plus que des soldats et des canons. Les stations où l'humanité aspire à se recréer pendant les mois d'août et de septembre se vidaient soudain et prenaient leur mélancolique aspect de plein hiver. Dans les villes industrielles, le travail s'était arrêté. Depuis le 2 août, tout commerce avec l'ennemi était interdit. Or, ce que l'Allemagne exportait en France, soit directement, soit par toutes sortes de moyens détournés, représentait près d'un milliard par an. D'autre part, la France fournissait à l'Allemagne

6^4 IQ14- — 'A OUERRE DU DROIT.

Beaucoup de matières premières pour ses usines, et de denrées pour se .marchés.

Un des premiers soins de la France fut de sauver les récoltes, les moissons, les vendanges Cette richesse s'évalue à plusieurs milliards. Des appels avaient été lancés à tous les travailleurs disponibles. Le ministre de la Guerre prêta 20000 inscrits maritimes. Dans ses réquisitions de bétail, il épargna les meilleurs animaux reproducteurs. La moisson assurée, restait à faire le battage. Des machines et des mécaniciens étaient envoyés dans les centres agricoles. Pourla vendange, on eut sur place les petites mains nécessaires à la cueillette. Des vendangeurs vinrent de départements voisins, voire de l'étranger. Pour opérer les transports, le ministère prêta les bêtes de somme indispensables. Partout les femmes s'étaient mises à l'œuvre, avec les vieillards et les enfants.

Dans un village en ruines, nous entendons un bourdonnement d'aéroplane. Nous levons les yeux : le ciel, d'une pureté parfaite, est entièrement vide. En vérité, ce bruit ne vient pas du ciel. Il est produit non par un avion en plein vol, mais par une batteuse en plein travail. Au milieu d'une poussière blonde, des cylindres foulent joyeusement les épis qu'une femme leur tend. Une fermière, avec l'aide de son petit garçon qui a huit ans, bat son blé. La sueur baigne son visage. En nous apercevant, elle s'essuie, toute confuse: « Vous n'avez donc personne pour vous aider? — Bah! dit-elle, cette année, chacun n'a pas trop de ses bras pour soi. Pourtant, jamais, dans la région, il n'y eut moisson plus vite ramassée. »

Voici une boulangerie aux beaux pains dorés. Elle est tenue par une jeune fille qui, pour tout personnel, a son jeune frère de quatorze ans. Ses trois autres frères sont au front. Au tintement de la sonnette, la boulangère accourt, toute poudrée de farine : « Excusez-moi, dit-elle, il faut que je mette la main à la pâte ! » Nous la félicitons de son courage. « Vous plaisantez, répond-elle. La boulangerie, c'est une besogne de femme. La pâtisserie aussi. L'épicerie aussi. Ma cousine a plus de mal que moi pour tenir sa maison. — Et que fait-elle, votre cousine? — Elle est menuisière ». Le joli mot! Il sonne franc comme l'or. Puisse la cousine menuisière gagner largement sa vie avec son rabot !

Beaucoup de femmes sont obligées de faire une besogne virile. Les besognes purement féminines ont été, au début de la guerre, les plus atteintes par le chômage. Modistes, corsetières, lingères, se trouvaient sur le pavé. Les femmes s'efforcèrent donc de remplacer leur mari à l'atelier, au magasin, à l'usine. Elles découvrirent que tel emploi leur convenait à souhait : typographe, commis de banque. On se loue beaucoup des « couponnières ». Bien entendu, il ne s'agit pas de coupons de soie, mais de coupons d'obligation.

Dans un village de l'Est, nous voyons sortir d'une écurie deux chevaux que conduit par la bride un garçonnet à large pantalon de toile, à veste flottante, à grand chapeau un peu renversé. Nous le saluons. Son regard et sa voix nous font tressaillir. C'est une femme. En un tour de main, elle attelle ses chevaux à une moisonneuse-lieuse, contrôle le fonctionnement de la machine, se hisse sur le siège en forme de cœur et commence à mordre dans un champ d'avoine. Un vieil homme est venu derrière elle, dos courbé par l'âge. Il n'a presque pas à se baisser pour aligner le gerbier.

Dans la Beauce, au moment où la moisson achevait de mûrir, les Beaucerons « valides » durent abandonner tout cet or. En Eure-et-Loir, par exemple, 2 S 000 hommes étaient mobilisés. Les moissonneurs qui tous les ans venaient de Belgique ou de Bretagne avaient été rappelés. Femmes, enfants, vieillards, se mirent à l'œuvre. Malgré un peu de retard, la récolte se fit dans d'excellentes conditions.

La terre est toujours bien travaillée. Voici un vieux paysan qui laboure sous les

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obus. Quand le marmitage est trop dur, il s'abrite dans une ancienne carrière, près de son champ. Un de ses chevaux est éventré. Il l'écarté et continue le travail avec les trois autres. En Champagne, les vignerons soignent leurs ceps sous la pluie des projectiles. « En vérité, disent-ils, s'il y a une justice, notre vin aura du feu et vous lancera des bouchons avec un bruit de tir de barrage. ».

Le général de Castelnau décida que les chevaux de réforme seraient vendus aux paysans seuls. Dans certains villages meurtris, les entonnoirs furent vite comblés. On dissimula les plaies qu'on ne pouvait guérir. Le courage français, même aux heures du plus formidable effort, a tant de discrétion et de tact. Voici ce qu'écrivait une mère habitant un village au pied des Vosges, à sa fille habitant Paris : « Je t'écris à tout hasard. J'espère pourtant que ma lettre t'arrivera. As-tu ce qu'il te faut comme nourriture? Pour moi, je n'y pense pas. On aura toujours des pommes de terre. Nous avons logé beaucoup de soldats. Une nuit, des cuirassiers. La grange et l'écurie étaient remplies de chevaux. Les hommes couchaient sur le grenier. Tous si heureux de faire ce qu'ils doivent! Beaucoup d'hommes du village sont partis. Ta classe est levée. Les chevaux ont été réquisitionnés. Il y a des maisons qui en ont encore deux; d'autres, un; d'autres n'en ont plus. On s'arrange pour moissonner tous ensemble. On ne laisse personne. Je ne suis plus assez forte pour moissonner. Je vais arracher des pommes de terre, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre. Il y a une ambulance dans la grande maison près de chez nous, et une aussi chez M. le Curé. J'ai du courage. Mais par moments, surtout le soir arrivé, je me tourmente. Tu serais là, je ne craindrais pas. A la volonté de Dieu! Si seulement je savais que tu as ce qu'il te faut! » Voilà, en quelques traits si sobres et si nets, le tableau d'un de nos villages, en face de l'ennemi. Qui n'a remarqué au passage l'expression : « On ne laisse personne ». Ainsi le vieux poète du xve siècle, dans le poignant refrain d'une ballade, disait de lui-même : « Le laisserez-là, le pauvre Villon? » Au village, dans l'épreuve et même sous les balles, on ne laisse personne sans secours. Nous avons aussi souligné la petite phrase si expressive : « Ta classe est levée ». Elle s'adresse à une femme. Mais femmes et hommes, pour avoir eu en même temps l'âge de la conscription, se trouvent également sur le pied de guerre. Lesfemmes peuvent efficacement travailler à la défense nationale. Leur dévouement, leur vaillance et leur sang-froid contribueront à la victoire, autant que les canons et les mitrailleuses. Cette lettre ferme et claire d'une vieille Lorraine a la trempe d'une épée au service de la patrie.

Près du front, un attelage de plusieurs chevaux traîne une charrue. Qui laboure? Une femme. De tout temps, les femmes ont aidé au labour. Beaucoup d'entre elles ont pansé les chevaux. Beaucoup d'entre elles ont ensemencé le champ. Prendre à poignée du grain dans un giron et le lancer avec méthode, n'est-ce pas un geste féminin? Mais conduire la charrue dans cette terre que l'effort des chevaux divise à sigrand peine, rien de pluspénible pour des mains féminines. Pauvres mains dont le petit doigt recroquevillé sur le mancheron de hêtre ne pourra plus jamais se redresser! Cette déformation ne met-elle pas l'héroïque travailleuse inconnue au nombre des glorieux mutilés de la guerre ? Elle nous dit : Ce que nous faisons est tout naturel, puisque les hommes ont affaire ailleurs. L'affaire des hommes, c'est de sauver la patrie et la civilisation. L'affaire des femmes, c'est de sauver le foyer et la terre.

Durer.

Aux deux armées qui défendaient la Lorraine, le Haut Commandement français envoya l'ordre suivant : « Il s'agit, pour la ir* et la 2e armées, de fixer l'ennemi qu'elles ont devant elles, de rester liées entre elles, et de durer ». Ces quelques lignes joignaient à une parfaite précision militaire, une émouvante beauté historique. « Durer », c'était le mot d'ordre de Jeanne d'Arc, la bonne Lorraine.

Au matin du 25 août, l'ennemi, s'avançant par Gerbéviller, par Remenoville, par Rozelieures, passait au pied de la Côte d'Essey et de la Côte de Borville.

Toutes les pièces dont le général de Castelnau pouvait disposer, y compris les canons de la cavalerie, transportées en hâte au sommet de Borville, ouvrirent le feu. L'ennemi, renforcé par routes ses ressources en matériel et en hommes, continuait sa marche.

Cependant, en face de lui, s'organisait l'énergique résistance. Par les soins du général de Castelnau et de son chef d'état-major le colonel Anthoine, tout avait été prévu. La trouée de Neufchàteau se fermait. Le fort de Bourlémont qui domine la Meuse à la hauteur de Domremy, s'était armé. Au quartier général, établi dans la salle d'école de Pont-Saint-Vincent, se concentraient les renseignements fournis par nos cavaliers ou nos aviateurs. Castelnau travaillait jour et nuit, ne prenant que quelques heures de repos en hâte, sur un lit de camp, parmi des cartes étalées.

Le village de Rozelieures, position si importante, fut repris par nous de haute lutte. Des bois voisins, les Allemands sortaient en colonnes serrées. Nos canons les écrasaient par masses. Quand nos hommes repassèrent à cet endroit, ils viient descadavres demeurés debout, en groupes, contre les arbres. Le mot : « Debout les morts ! » change d'accent et de sens quand il s'agit des Allemands.

De terribles combats se livrèrent au bois de Laleau, au sud-ouest de Magnières, près d'Haussonville, à la ferme du Léomont. Le moindre accident de terrain nouscoûtait des flots de sang. Ce sang héroïque, nos vastes et harmonieuses vallées lorraines le glorifieront sans fin !

Le lendemain 26, nouveaux combats près du bois du Haut-du-Mont, près de Remenoville, près de Giriviller, près de Vallois, près de Saint-Rémy. L'adresse et la vaillance de nos canonniers forcèrent l'artillerie ennemie à se replier en désordre sur la rive droite de laMortagne.

La bataille des Quatre Vallées.

Lancées contre nos troupes de Lorraine, l'armée du kronprinz Ruprecht de Bavière et l'armée du général von Heeringen, avec les contingents venus d'Alsace, puis d'Allemagne, comptaient plus de Sooooo hommes. Le général von Heeringen, ancien ministre de la Guerre, était un des principaux organisateurs du nouveau régime militaire pour lequel le Reichstag avait fait tant de sacrifices d'argent.

La bataille qui s'engageait alors fut celle des Quatre Vallées : vallée de la Moselle, vallée de l'Euron, vallée de la Mortagne, vallée de la Meurthe. Ces vallées se resserrent et leurs forêts s'épaississent, à mesure que leurs collines deviennent des montagnes.

Nos troupes surent mettre à profit tout ce que cette contrée a d'enchevêtré et de sauvage. D'ailleurs, dans leurs rangs, elles comptaient beaucoup de monta-

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gnards. Avec les enfants des Vosges combattaient les enfants des Alpes. Aussi bien, nos chasseurs ne sont-ils pas appelés tous des alpins?

Les Lorrains se rappelleront avec admiration leurs frères du Dauphiné, de la Maurienne, de la Tarentaise. Entre Lorrains et Savoyards, il y a de si profondes ressemblances! Même énergie, même patience, même circonspection, même humeur à la fois secrète et fière. Savoyards et Lorrains sont Français de fraîche date. Tandis que Metz est française de i552 et l'Alsace, de 1648, les Lorrains ne sont Français que de 1766 et les Savoyards, de 1860. Mais tous, Messins, Alsaciens, Lorrains, Savoyards, se sentent Français « depuis toujours ». Voilà tant de siècles qu'ils combattent et meurent pour la France! Ajoutons que Lorraine et Savoie ont la même ironie cordiale, très fine en sa bonhomie. Dans les Vosges, aux premières causeries du cantonnement, les soldats des deux provinces s'étaient conté maintes anecdotes où les uns et les autres pouvaient également se reconnaître. Anecdote savoyarde : Au lendemain du jour où la Savoie fut officiellement française, certains fonctionnaires y vinrent armés de dictionnaires italiens et parlèrent en italien à leurs administrés. Comme les Savoyards ne parlaient que le français, et avec un accent si pur, ils ne comprenaient rien aux questions qui leur étaient posées. Et les nouveaux fonctionnaires de s'écrier : « Avant nous, quelle langue parliez-vous donc ? — Avant vous, répondaient gravement les Savoyards, avant vous, nous ne parlions pas ». Anecdote lorraine. A la veille de la déclaration de guerre, certains Français demandaient étourdiment aux Lorrains annexés : « Hé, bien ! que c'it-on en Allemagne? » Et les Lorrains de répondre :« En Allemagne! Nous n'y sommes jamais allés ». La guerre ayant éclaté, Lorrains et Savoyards firent de leur mieux pour hâter la délivrance de la France tout entière, depuis les Pyrénées juseu'à la Mer du Nord et depuis l'Océan jusqu'au Rhin.

Le 26 août, l'ennemi, pour avancer vers Rambervillers, donna, une fois de plus, à son effort un caractère de systématique destruction. La route de Gerbéviller à Rambervillers abonda en stations de calvaire. La petite ville, si pittoresque et si laborieuse de Rambervillers, avait résisté aux Allemands, en 1870. Pour ce fait d'armes, elle porte, dans ses armoiries, la croix de la Légion d'honneur. En 1914, elle vit lei Allemands arrêtés à un kilomètre et demi du monument commémoratif de sa résistance.

La 16e division, faisant partie de notre 8e corps, attaqua près de Clézentaine. Le général de Maud'huy qui la commandait, l'avait passée en revue en commençant par les deux bataillons d'alpins, le 5-2° et le 42% chargés d'ouvrir la route.

— Hé, bien ! les petits, on ne chante pas la Sidi-Brahim?

Sur le champ, la vieille chanson des chasseurs fut entonnée à pleins poumons. Nos canons, répondant aux canons allermnds, en rythmaient le refrain. Pendant toute la journée, la lutte se poursuivit, avec des élans et des arrêts également meurtriers. La nuit venait. Il fallait en finir. Un assaut à la baïonnette dégagea Clézen-

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