LA BRASSERIE VIENNOISE SACCAGEE EN AOUT I9I
(Photo Meurisse.
6^4 IQ'4 — i. A guerre nv droit.
barbarie, plaçait son suprême espoir, parce qu'étant toute vaillance et toute humanité, elle réalise l'idéal de l'héroïsme.
La crise du Boulevard.
A Paris 'c Boulevard prenait le plus étrange aspect. Tout d'abord, on ne se rendait pas un compte exact de ce qui lui donnait un caractère si imprévu. On s'y sentait vaguement dépaysé. Tout y paraissait nouveau, bizarre, énigmatique. Presque plus de figures familières. Beaucoup de costumes civils fabriqués apparemment dans des villes lointaines. Beaucoup d'uniformes militaires ou trop vieux, ou trop neufs. La foule était énorme et, pourtant, circulait sans difficulté. Quoi! les provinciaux avaient-ils donc plus que les Parisiens le pied boulevardier? Non, sans doute. Mais les petites tables qui encombraient les terrasses des cafés avaient été toutes enlevées par ordre de la préfecture.
Un grand nombre de magasins étafent fermés. Sur l'étincellement des joailleries, l'attrait des parures ou l'appât des comestibles précieux, restait baissé le rideau de fer. On avait la sensation d'un dimanche tragique.
Çà et là, une devanture brisée s'ouvrait comme une plaie. C'était celle d'un magasin tenu par des gens d'origine allemande ou autrichienne. Dans telle brasserie, plus une vitre, plus une glace, plus une' table de marbre, plus un verre qui ne fussent en miettes. Rien d'épargné, ni les vitraux multicolores, ni le lustre, ni la pendule! Qui avait procédé à cette exécution? De tout jeunes gens, heureux d'une escapade bruyante, puis, avec eux ou sans eux, des aventuriers aux aguets de tout désordre. Parmi ces derniers se trouvaient des Allemands. Au début, la foule s'était plue à voirmolester des ennemis ou châtier des commeiçants trop avides qui, à l'en croire, avaient cyniquement exploité les soldats. Mais, comme il arrive en pareil cas, on finit par frapper au hasard. Le Préfet de police rappela qu'en maltraitant, par une indigne confusion, des Alsaciens-Lorrains fidèles à la France, on réjouissait l'Allemagne, « laquelle avait, en outre, la double satisfaction de voir détruire en France des aliments de première nécessité et de faire croire au monde que Paris était en révolution ».
Toutde suite, Paris retrouvasonair le plus tranquille. Sur beaucoup de magasins, une grande feuille blanche portait ces mots : « Maison française », ou « Maison bien française », ou « Maison archi-française » ; mieux encore : « Le propriétaire de cettemaison est appelé sous les drapeaux », ou « Tout le personnel de cette maison est parti pour la frontière ». De là, des révélations singulières. On constatait que, jusqu'à la veille de la guerre, mainte maison parvienne avait étalé une enseigne étrangère, voire archi-étrangère, pour flatter la manie exotique de nos concitoyens. Le masque tombait et un bot Français de plus allait faire bravement son devoir.
Nuit et jour, dms la grande ville régnait la paix. Seule, la sirène stridente des automobiles militaires déchirait le silence. Les commissariats de police résumaient ainsi leurs observations : calme absolu. Partout les affaires judiciaires devenaient extrêmement rares. Le Palais faisait relâche.
On ne pouvait circuler dans le pays san.s un laissez-passer assez difficile à obtenir. L'usage du téléphone de ville en ville était interdit, l'usage du télégraphe limité et contrôlé, la télégraphie sans fil supprimée pour les particuliers.
La pensée de la France entière se concentrait sur le même point. De là, chez quelques Français, une sorte d'hypnose sublime. La moindre nouvelle prenait des proportions démesurées. La moindre lettre reçue de l'armée provoquait des
rommentaires inouïs. Aussi, quel terrible effet produisait sur la foule le mot d'espion! Pendant qu'un misérable, ainsi désigné, était happé comme un fétu par une trombe, près de nous une femme au costume élégant, au visage jeune, à la belle chevelure grisonnante, le regardait de ses grands yeux bleu pâle aux prunelles dilatées et, d'une voix très douce, disait : « On devrait simplement le livrer aux femmes ».
Pour un innocent dénoncé par erreur, que de coupables laissés en pleine liberté! Depuis un demi-siècle, quinze départements français : le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle, la Meurthe, les Vosges, la Meuse, les Ardennes, le Nord, la Seine-et-Oise, la Marne, la Haute-Marne, le Doubs, le Jura, la Haute-Saône, avaient été méthodiquement organisés par le chef de la police de Berlin, Stieber, celui-là même que Bismarck appelait « le roi des limiers ». Au début de la guerre de 1870, Bismarck, arrivé en France avec son état-major de fonctionnaires, fit halte dans une maison de Faulquemont, sur la Nied, à 3i kilomètres à l'est de Metz. Après le dîner, tout en préparant le café de ses propres mains, il se mit à parler à cœur ouvert : « C'est bien décidé. Nous ne rendrons jamais aux Français ni la Lorraine ni l'Alsace ». Un colonel répondit d'un ton solennel : « Non, certes. Notre armée est invincible. » Brusquement, un fonctionnaire civil, à la mine chafouine et aux yeux louches, l'interrompit : « Dites : nos armées ! Il y a votre armée et il y a la mienne. L'armée combattante pénètre en France avec vous. Quant à la mienne, voilà des mois et des mois qu'elle occupe la Lorraine et l'Alsace. Elle y est entrée en silence. Sans être munie d'une seule arme, elle a achevé une tâche prodigieuse. Ne vous méprenez jamais sur le danger ni sur l'importance de notre tâche. L'avenir de notre nation en dépend ». Bismarck, pendant cette étrange déclaration, faisait le tour de la table en servant le café avec une petite poche d'argent qu'il tenait dans sa main droite. Il alla à l'homme qui venait de parler ainsi et, les yeux dans les yeux, lui tendit grande ouverte sa main gauche. L'homme la lui serra fortement de ses deux mains. Ce chef de « l'autre armée », si fier de son œuvre, c'était Stieber. Sa fonction, durant la guerre, consistait à renseigner le haut commandement sur les emplacements, la force et les mouvements de nos armées, sur l'âge, le caractère et la réputation de chacun de nos chefs, sur l'état d'esprit et les ressources des régions que les troupes allemandes traversaient. Il s'était engagé, en outre, à procurer, dans chaque région, tous les renseignements utiles et à assurer la garde des personnes qui lui seraient désignées.
Le traité de Francfort n'interrompit nullement l'œuvre de Stieber. Sur le territoire français, l'Allemagne installa plus de cinq mille cultivateurs, viticulteurs ou horticulteurs. Pour ne pas exciter la méfiance, ils venaient se fixer en France « un par un, ou, tout au plus, deux par deux ».En outre, neuf mille Allemandes, de préférence mariées ou veuves, étaient placées dans les magasins, les usines, les restaurants, les cafés, les hôtels. On avait réservé une cinquantaine de jeunes Prussiennes, aussi avenantes que possible, pour les hôtels des villes fortifiées. De temps en temps, un de leurs « parents » allait leur faire visite. Plus de deux cents autres femmes servaient comme domestiques chez les officiers, les magistrats, les médecins, les avocats. La police prussienne disait à ce propos : « Les servantes de chez nous se placent à leur guise, parce que, tout en s'occupant des soins du ménage, elles donnent des leçons aux fils de la maison ». En 1880, Stieber s'engagea « à faire en sorte que la mobilisation française ne pût pas s'opérer, faute de moyens de transport ». Mais, entraîné par le succès, il déploya un zèle excessif. Les ouvriers étrangers tinrent trop de place chez nous. En 1 883, près des principales gares de bifurcation du réseau de l'Est,