‹ 1914 (volume 2)Chapitre 114 sur 161 · COL DE LA CHIPOTTE. — VUE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

COL DE LA CHIPOTTE. — VUE GÉNÉRALE

(Section photographique de l'armée )

milieu des monceaux de cadavres, nos hommes faisaient bouillir leur marmite en brûlant des crosses de fusils boches. Par bonheur, les'pires moments s'illuminaient quelquefois d'un éclair de gaieté française. Une ambulance avait été installée dans une boutique d'épicerie. Le médecin qui pansait en hâte les blessés, trouvait pour chacun d'eux un mot d'encouragement. Il était heureux de voir les moins grièvement atteints retourner d'eux-mêmes au combat. Tout à coup, un obus explosant près de la porte, secoua toute la maison. En réponse, le médecin, de sa voix la plus tranquille, annonça : «Voyez caisse 1 Un franc soixante cinq à rendre à madame». Et les blessés se firent un verre de bon sang.

Suivant sa méthode, l'ennemi étendit autant que possible sa ligne d'attaque vers Saint-Dié. N'est-ce pas aussi le chemin d'Epinal? Nos troupes, établies sur la rive gauche de la Meurthe, durent battre en retraite pour ne pas être enveloppées.

En pénétrant à Saint-Dié par le sud et par le nord, le 27 août, les Allemands

entendirent quelques coups de feu tirés par des alpins et des artilleurs, qui se trou \, lient encore dans la ville. « Les civils ont tiré ! » Là-dessus, les Allemands s'armerent de bidons à pétrole et se mirent en besogne sous la conduite de leurs officiers. L'un de ces officiers a raconté, dans la presse allemande, par quel ingénieux moyen ses troupes se protégeaient contre les balles de nos soldats, « J'ai eu la bonne idée d'arrêter des civils et de les placer sur des chaises au milieu de la rue. Tout de suite, le tir en enfilade a diminué et nous avons pu attendre tranquillement que notre artillerie achevât sa besogne. Nos autres troupes, entrant à Saint-Dié par l'autre enté, usèrent du même moyen. Les civils qu'elles avaient fait asseoir ainsi furent rués par des balles françaises. Je lésai vus gisant au milieu de la rue, près de l'hôpital ». Ce récit est exact. A Saint-Dié, les Allemands ont attaché des civils sur des chaises, rue d'Alsace, pour les exposer au tir de nos soldat;. Les victimes furent

des habitants des villages voisins qui s'étaient réfugiés à la ville. Pour ce qui se passa près de l'hôpital, rue Saint-Charles, l'officier allemand est insuffisamment renseigné. A cet endroit, l'ennemi n'a pas même eu l'ingénieuse idée en question. Suivant son procédé le plus banal, il a simplement pris quatre civils qu'il a fait marcher devant lui, « en boucliers ».

Deux d'entre eux tombèrent morts : Chôtel dit Leblanc, et Léon Georges. Leurs cadavres restèrent deux jours sur le pavé. Les deux autres, Georges Visser et Louzy, furent blessés, le premier au ventre; le second au poignet. Le premier mourut des suites de sa blessure, après de longs mois de souffrance.

Nos chasseurs qui restaient à Saint-Dié reçurent l'ordre de l'évacuer. Mais, le lendemain, une contre-attaque les ramena dans les faubourgs de la ville. On avait résolu de fermer la route des Vosges. Le sous-lieutenant Roger Allier eut mission de s'installer avec une mitrailleuse au passage à niveau des Tiges. Pendant toute une nuit, il tint bon. Ses hommes tombèrent l'un après l'autre. Blessé lui-même aux deux jambes, il demeura avec quelques autres blessés à l'abri de la maison du garde-barrière. C'est là qu'il fut pris. Quand nos troupes rentrèrent à Saint-Dié, elles retrouvèrent son corps. Lui qui^ dans la bataille, n'avait été blessé qu'aux jambes, portait une blessure mortelle au crâne. L'ennemi avait achevé ce prisonnier. Nous avons le devoir de rappeler aux Américains la façon dont l'ennemi a traité la ville qu'ils aiment à proclamer leur marraine. C'est, en effet, à Saint-Dié que le mot Amérique a été imprimé pour'la première fois. Au commencement du xvie siècle, les savants de la gracieuse cité lorraine formaient une réunion intime, gymnasium. A ce gymnase vosgien, un éditeur alsacien, Mathieu Ringmann, offrit une imprimerie. Sa maison s'éleva sur la Place de la Pierre-Hardie, aujourd'hui Place Jules-Ferry. Parmi les travaux qui, en 1207, sortirent de l'impri-

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merie déodatienne, figuraient les ouvrages de l'astronome Ptolémée. Pour les rendre plus clairs, nos savants résolurent de les faire précéder d'une introduction géographique. « Ptolémée ne saurait avoir une meilleure préface que les Voyages d'Amerigo Vespucci. La partie du monde qui vient d'être découverte, comment l'appeler, sinon America, puisque son inventeur s'appelle Americ? Qu'elle ait un nom d'homme, rien de plus naturel. L'Europe a bien un nom de femme ». Qu'on n'accuse pas nos bons chanoines d'avoir été ingrats pour Christophe Colomb! Ils avaient sous les veux les relations d'Amerigo. Or. Colomb n'avait rien écrit, ayant reçu du roi d'Espagne l'ordre de se taire sur son voyage. D'ailleurs Amerigo, qui avait abordé sur un continent, laissait à Colomb l'honneur d'avoir abordé aux iles. Donc Saint-Dié nomma « la quatrième partie du monde » Amérique. Tout de suite, le monde entier confirma ce baptême. Quelques mois avant la guerre du Droit, l'Amérique et la France célébrèrent ensemble, par une fête commémorative, la marraine de l'Amérique.

Pendant que Saint-Dié était au martyre, le général Dubail. commandant de la première armée, conformément aux instructions du grand quartier général, résuma ainsi ses ordres : « Continuer l'offensive, l'entretenir à tout prix et avec la dernière énergie, gagner le temps nécessaire à nos succès par ailleurs ». Avant tout, nous devions dégager la Meurthe.

L'ennemi, toujours renforcé, nous refoulait vers la Mortagne et arrêtait, le 29 août, notre 8e corps sur la ligne Ménarmont, Vathiménil. A ce moment, il fut fort surpris d'entendre tonner contre lui de l'artillerie lourde. Le général Dubail avait fait venir en hâte quelques grosses pièces du camp retranché d'Épinal. Nos canonniers qui les servaient ne pouvaient pas s'empêcher de penser : « Ah! si on en avait davantage, et si on les avait eues plus tôt... » Malgré tous nos efforts, nous reperdions le col de la Chipotte, abandonnions Nompatelize et cessions de tenir le pied des Vosges.

Situation critique. Un seul moyen de salut : attaquer. Du 3o août au 4 septembre, nous regagnâmes du terrain à la Chipotte. Le pied des Vosges était fortement tenu.

Tout alla même si bien que le grand quartier général donna à la i'e armée une preuve imprévue de satisfaction, en écrivant à son chef : « Cràce à vos efforts et à vos succès, il est devenu possible de recouvrer un corps au moins de votre armée, pour le transporter sur un autre point. Désignez-le vous-même. Vous remédierez à la diminution de vos forces par une organisation plus solide des positions que vous avez acquises ». Nos armées de Lorraine devaient contribuer doublement à la victoire de la Marne.

Le 21e corps fit un nouvel effort pour nous assurer la possession de la Chipotte, puis partit, le 2 septembre. L'ennemi, sentant une diminution de résistance, pro- * gressa au nord de la Bourgonce et nous enleva deux batteries de 73. Mais nous lui infligeâmes un sanglant échec en refoulant une attaque de nuit : il n'avança plus vers Épinal.

La ruée impuissante sur Nancy.

En ce qui concernait le Grand-Couronné de Nancy, l'ennemi restait persuadé que toute cette région allait être à lui. C'est la région des cinq grandes routes : vers Toul, vers Neufchàteau, vers Mirecourt, vers Nomeny. vers Château-Salins, et des six grands ponts : Custines, Bouxières, Malzéville, Nancy, Tomblainc, Art-sur- Meurthe-

6Ô2 I Ç> 1 4 ■ — La GUERRE DU DfiOtT.

Le Grand-Couronné a, pour fossé, la Seille et un afHuent de la Seille, la Loutre Noire ; pour bastions, le mont Toulon, le mont Saint-Jean, les Moivrons, la Tête-de-Faux, les deux sommets d'Amance, le Grand-Mont et le Petit-Mont; pour forteresses avancées, le Signal de Xon et le pic de Mousson. Mais ce Grand-Couronné est une couronne brisée. La Meurthe y fait brèche. De Lunéville à Blainville, à Saint-Nicolas et à Nancy, s'ouvre une route d'invasion. En revanche, à l'ouest, la forêt de Haye forme rempart. Cette énorme et mystérieuse forêt n'est trouée que par une seule route, celle des Fonds de Toul. Le génie militaire y avait tracé des chemins interdits au public, et préparé en secret des abreuvoirs réservés à la cavalerie. En iç)i3, le ministère de la Guerre, sur les avertissements de Lorrains clairvoyants, donna l'ordre de mettre le tout en état de défense. Les travaux nécessaires devaient, d'après cet ordre, être achevés en mai igi5. En présence de la menace allemande, le général Foch qui commandait le 20e corps, prit sur lui d'en hâter l'exécution. Les positions les plus favorables furent organisées avec soin. Depuis le mont Toulon, elles suivaient les hauteurs du mont Saint-Jean, de la Pochette, d'Amance, puis contournaient la forêt de Champenoux, la forêt de Saint- Paul, la forêt de Crévic, enfin longeaient la forêt de Vitrimont et une petite partie du cours de la Mortagne.

Le 2b août, le général de Castelnau, qui, tout en appuyant l'armée du général Dubail, travaillait à atteindre l'ennemi en son point faible, c'est-à-dire à la charnière entre l'armée de von Heeringen et celle du kronprinz de Bavière, lança le 20e corps, en direction du bois de Vitrimont ; le 1 5e corps, en direction de Lunéville; le 16e, en direction de la Mortagne, secteur compris entre Lunéville et Gerbéviller.

Au début, l'artillerie lourde de l'ennemi entrava la marche du 16e corps. Vers le soir, une attaque menée d'intelligence avec le 8e corps ire armée), nous rendit Lamath et Xermaménil. Les canons allemands tenaient toujours ces villages et la rivière sous leur feu. Mais notre artillerie commençait à répondre efficacement : les tranchées allemandes n'étaient plus inexpugnables.

Près d'Einvaux, le 36e colonial avait été arrêté par de lourdes pertes. Un nouveau colonel, encore jeune et déjà mûri par l'expérience de la guerre, en prit le commandement. Le général de la brigade, après lui avoir indiqué un point où porter son effort, lui dit : « Pas d'imprudence, n'est-ce pas? Votre régiment vient d'avoir deuxcolonels tués en deux jours. — Bah! répondit le troisième, nous verrons ce que vaut le proverbe : jamais deux sans trois ». Et il s'éloigna avec un sourire. Il n'avait pas fait dix pas que sa tête souriante roulait à terre, tranchée par un éclat d'obus. Il avait commandé son régiment pendant un quart d'heure.

En marchant vers Lunéville, le ibe corps atteignit Mont-sur-Meurthe. La canonnade l'empêcha d'en déboucher. Il évacua ce village. La Mortagne ne put pas être franchie. Le 20e corps, établi sur les collines dominant le bois de Vitrimont, avait poussé des avant-postes à deux mille cinq cents mètres de Lunéville. Toutes nos compagnies étaient brisées de fatigue. Quelques-unes d'entre elles perdaient presque tous leurs chefs. L'ennemi avait évacué Gerbéviller et nous nous y étions installés. Il n'entendait pas nous le laisser longtemps. Le sang coula de nouveau sur les ruines.

Prés de Lunéville, le 20e corps enleva péniblement le signal de Frescati. Tel village, telle ferme, se transformaient en charniers sans nom. Nous étions forcés d'abandonner Chaufontaine, le 29 au soir. Lunéville nous échappait encore. L'ennemi remporta près de Fraimbois un sérieux avantage. Nous n'enrayâmes sa nouvelle avance vers Gerbéviller qu'au prix de cruels sacrifices. Un repli presque général força le 20e corps à quitter sa position avancée de Frescati. L'ennemi s'y

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précipita. Sans lui laisser le temps de s'y organiser, nos fantassins l'en chassèrent à la baïonnette. Comme il consolidait partout ses moyens de défense, nous fûmes forcés de l'imiter. •

Cependant, le général de Castelnau avait dû, lui aussi, envoyer vers la Marne des unités de haute valeur: la ioe division de cavalerie, la 2e brigade d'infanterie et ce qui lui restait du q" corps. De là, des modifications dans son plan. Il replia un peu son front et multiplia ses tranchées.

L'ennemi lança contre lui une puissante attaque, dans l'après-midi du 4 septembre. L'infanterie allemande traversa la Meurthe sur le pont d'Herbéviller, écart de Lunéville", et se dirigea vers le nord du bois de Vitrimont.

Son artillerie installée au nord de Serres, soutenait vigoureusement cette opération qui ne tarda pas à s'étendre.

Suivant sa méthode, après avoir attaqué par le sud, il attaqua par le nord. Le champ de bataille s'élargissait sur un espace de plus de 70 kilomètres, de Mousson à Gerbéviller et à Saint- Dié. Attaques vers la ferme du Léomont, vers Deuxville, vers

Maixe, vers Drouville, vers Réméréville. Les villages passaient de main en main en brûlant comme des torches. Nous étions contraints .de nous replier sur les hauteurs. Cependant, nous conservions Champenoux, Cercueil, et la ligne de Yelaine-sous-Amance à Maison-Blanche. Au sud nous nous retirions vers Montsur-Meurthe. L'ennemi occupa Rehainviller, reprit Gerbéviller, s'établit à Haudonville, réussit à franchir la Mortagne. Il put croire tous ses récents insuccès réparés. Au nord, ses divisions, venues de Metz, progressaient sur les deux rives de la Moselle. Cràce à sa supériorité numérique et à la puissance de son artillerie, il espérait nous cerner, parce que nous nous obstinions à défendre Nancy. Mais nos soldats, jeunes et vieux, à l'appel de leurs grands chefs, bravèrent tout pour le refouler. Au sud, ils le rejetèrent de l'autre côté de la Mortagne et l'immobilisèrent près de Mont-sur-Meurthe. Au nord, sous'un déluge de feu, ils l'écartèrent du mont d'Amance et lui reprirent Champenoux. En maint endroit, il revint cinq fois à la charge avec des troupes fraîches. Il prétendait prendre pied sur la côté Sainte-Geneviève et occuper Pont-à-Mousson. S'étant emparé de Mousson, il mit en batterie, sur ce sommet de 386 mètres, au pied d'une statue de Jeanne d'Arc, des obusiers empruntés aux forts de Metz.

Ses gros obus et ses forces inépuisables lui rendaient confiance. Guillaume II voulait entrer à Nancy le lendemain. Il crut son rêve réalisé quand son armée, maîtresse de Laître-sous-Amance et de Velaine, pénétra entre le Grand-Mont et le

HERBEV1LLER.

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