BLAMONT. — VUE GENERALE
plein de finesse. Nous revoyons aussi la frontière factice telle qu'on l'aperçoit à Deutsch Avricourt (Avricourt allemand). De la gare allemande, à regarder vers Lunéville, vers Dieuze, vers Sarrebourg, il est également impossible de saisir quoi que ce soit qui ressemble à une frontière naturelle. Jamais délimitation de territoire n'a été aussi arbitraire, c'est-à-dire aussi absurde. Près de la gare allemande s'était formé un petit village de fonctionnaires. On n'y entendait parler qu'allemand. C'est aux points terminus que les immigrés avaient afflué. Symétriquement, près de la gare française d'Avricourt, le village d'Igney était peuplé de douaniers et d'employés français.
A 8 kilomètres d'Igney, Blàmont fut envahie par le Ier corps bavarois sous les ordres du général von Xylander. La petite ville (1 900 habitants), au pied d'un coteau abrupt que dominent les ruines d'un château-fort, déploie une bonne grâce semiindustrielle, semi-rustique. Son ancien maire et conseiller général, M. Barthélémy, un vieillard de quatre-vingt-six ans, blanc, mince, courbé, respirant la prudence et l'obligeance, se consacrait aux œuvres de charité. On disait de lui : « Il faudrait aller loin pour lui trouver un ennemi ». Les Allemands firent à ce Français un crime d'aimer la France. M. Barthélémy leur dut la gloire imprévue de mourir au champ d'honneur. Ils fusillèrent avec lui deux autres personnes, dont une toute jeune fille qui allait retrouver son père dans les champs.
Parmi les atrocités allemandes se place le bombardement des villes ouvertes. Le 12 août, à dix heures du matin, les Allemands étalèrent, une fois de plus, leur absolu mépris pour toutes les lois de la guerre en bombardant Pont-à-Mousson.
! A G UER RE l' IJ DROIT,
Ils avaient amené sur les hauteurs d'Arry et de Bonnières-sous-Froidmont, ù la cote 400, des pièces de fort calibre, appuyées en arrière par l'artillerie du fort Saint-Biaise. Le quartier Saint-Martin, sur la rive droite de la Moselle, où le nouvel hôpital était établi dans les bâtiments du petit séminaire, fut particulièrement visé. Plus décent obus, pesant chacun cent kilogrammes et chargés de picrite, tombèrent sur la ville. Beaucoup de maisons furent détruites, mais le pont sur la Moselle ne fut pas atteint. Un obus tua une femme et trois enfants : onze ans, neuf ans, sept ans. Le 14 août, Pagny-sur-Moselle subit le sort de Pont-à-Mousson. Deux avions allemands ayant été abattus par nos soldats, les Allemands prétendirent que des coups de fusil avaient été tirés par les habitants. Sept maisons furent démolies. L'école, qui arborait le drapeau de la Croix-rouge, reçut un obus. Depuis le début de
PONT-A-MGUSSON. — EFFETS Dl! BOMBARl EMENT.
la guerre, Pagny avait été frappé de réquisitions continuelles. Les habitants mangeaient, en guise de pain, une galette grisâtre faite avec le blé nouveau.
Par une de ces attentions dont ils ont le secret, les Allemands choisirent le 16 août, jour anniversaire de la bataille deMars-la-Tour, pour bombarder ce paisiblevillage. La population, qui était aux vêpres, quitta l'église pour se réfugier dans les caves. Deux personnes furent tuées pendant le trajet. La batterie allemande s'était installée près du lion qui se dresse à trois kilomètres du village, à l'intersection des routes de Tron ville et de Vittonville. Après le bombardement, quatre uhlans, conduits par un sous-officier, arrivèrent à la mairie, revolver ou lance au poing, en criant : « A mort! » Us demandèrent au maire, M. Seners, de leur livrer seize chevaux et quatre .voitures. Le maire dut leur prouver que le gouvernement allemand avait déjà tout réquisitionné.
Un des premiers blessés de la guerre, le sous-lieutenant de dragons Lahoulle,
transporté à l'ambulance installée au château de Louppy par Mme la marquise d'Inécourt, M. et Mme de Wendel, a fait la déposition que voici :
« En chargeant à la tête de quelques cavaliers contre un détachement de uhlans pied à terre, j'avais été abattu par une balle. Je restais seul avec mon ordonnance tombé en même temps que moi. Au moment où j'essayais de me relever, le lieutenant allemand von Scholfenberg s'approcha de moi et, avec mon propre revolver, me ti,ra trois balles qui me fracassèrent le bras. Puis, après m'avoir dépouillé de mon argent, de ma montre et de mon portefeuille, il repartit au plus viteen se dissimulant dans les arbres. Alors, mon ordonnance se releva. Il avait fait le mort en me voyant blessé et s'était laissé glisser de son cheval. Me prenant sur ses épaules, il me rapporta aux lignes françaises. » (Ajoutons que ce brave soldat qui sauva son chef fut décoré de la médaille militaire.)
Le 1 1 août, le grand quartier général français avait transmis au gouvernement le rapport suivant: « Les troupes allemandes ont achevé un nombre important de blessés par des coups de feu tirés à bout portant dans le visage. D'autres blessés ont été piétines intentionnellement et labourés à coups de talon. A la date du 10 août, es fantassins allemands et bavarois ont, dans la région de Barbas, Harbonney, Montigny, MontreuxetParux, systématiquement incendié les villages qu'ils ont traversés, alors que, durant l'action, aucun tir d'artillerie, de part et d'autre, n'avait pu provoquer d'incendie. Dans la même région, ils ont obligé les habitants à précéder leurs éclaireurs. »
Ala ftnd'un communiqué officiel daté du io,aoùt 10,14, le haut commandement français dira : « Le dépouillement des lettres écritesparles soldats allemands a permis d'établir par des preuves absolument irréfutables : i° que l'incendie des villages a été une mesure générale ; 2° que la mise à mort des habitants a été une mesure générale; 3° que ces atrocités ont été commises dans les localités que défendait l'armée française, c'est-à-dire que les coups de fusil ont été tirés par elle et non par les habitants. L'ordre d'exécution a été donné par le commandement : par des colonels sur certains points, et par des commandants de corps sur d'autres. »
Un officier allemand inscrivait sur son carnet de route : « Nous disons que ce sont les civils qui ont tiré, mais ce sont les douaniers ou les forestiers. »
L'erreur initiale.
Rappelons que le plan de concentration, tracé par l'état-major français avant la déclaration de guerre, s'établissait sur les bases de la logique et de la bonne foi.
L'armée active de l'Allemagne n'était pas sensiblement supérieure en nombre à l'armée active de la France.
D'une part, l'armée française devait laissercertaines forces pour garder les cols des Alpes, l'Italie n'ayant pas encore déclaré sa neutralité.
D'autre part, l'armée allemande devait laisser en couverture contre les Russes des forces à peu près égales, appuyées sur les places fortes de Pologne et de Prusse orientale.
Les deux masses principales devaient donc, pensait-on, entrer en contact sur un front s'étendant de Belfort à la Meuse.
A gauche de cette ligne, le grand duché de Luxembourg et le royaume de Belgique, étant neutres, devaient rester inviolables aux armées adverses.
La France admettait qu'un entraînement de vingt-cinq jours, voire d'un mois, était nécessaire « pour faire d'une division de réserve une unité disciplinée et
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manœuvrière ». Aussi, les divisions de réserve, d'ailleurs peu nombreuses, que nous avons amenées, dès les premiers jours de la guerre, dans la zone des armées, n'eurent-elles à accomplir que des taches secondaires : exécuter des lignes de défense en arrière des corps d'armée ou maintenir deux armées voisines en liaison étroite.
Or, l'Allemagne, en appelant, quinze jours avant la proclamation du décret de menace de guerre, tous ses réservistes des plus jeunes classes, leur avait rendu l'entraînement nécessaire. Quand sonna l'heure de la lutte, il n'y eut plus qu'à les habiller en feldgrau et à les encadrer. Ainsi se trouvaient créées de toutes pièces les unités prévues en secret par l'Allemagne, divisions de complément {Ersal$ qui purent tout de suite prendre place à côté des divisions actives et en doubler le nombre.
Voilà comment l'Allemagne, tout en opposant ie long de sa frontière un nombre de corps d'armée à peu près égal au nombre des corps d'armée français, fit passer par le Luxembourg et la Belgique une masse de manœuvre dont nous n'avions fait entrer en ligne de compte ni l'existence ni même la possibilité.
C'est cette masse puissamment outillée qui eut mission d'écraser les milices belges et d'opérer sur notre aile gauche un mouvement enveloppant.
Le plan général de l'État-major allemand se résumait ainsi : défensive pure et simple entre la Suisse et le Donon; défensive offensive entre le I)onon et Verdun, afin de retenir les forces françaises tout enguettapt l'occasion de pénétrer en France; offensive violente à travers le Luxembourg et la Belgique; étendre l'aile droite vers la mer;décrirc un arede cercle par Bruxelles, Valenciennes. Compicgne, Meau s : rejeter les forces françaises vers la Seine et les envelopper sur toute la ligne, pendant que des corps de landwehr, pénétrant entre Dunkerque et Calais, arrêteraient le débarquement des forces anglaises. Toutes ces opérations devaient être exécutées pour le 3o septembre au plus tard.' Victorieuses en France, les armées allemandes auraient été transportées en Russie, afin d'achever l'œuvre triomphale.
Comme les divisions ennemies de complément qui entraient en ligne n'avaient pas été identifiées, notre haut commandement pensa n'avoir devant lui qu'un rideau, la masse de manœuvre opérant à sa gauche. Par une série d'offensives en coups de sonde sur le front qu'il avait devant lui, il en cherchait le point faible afin de le crever. Une avance de notre part aurait coupé les lignes de communication et rendu le ravitaillement impossible aux agresseurs de la Belgique. Cependant, pour parer au péril du nord et couvrir notre flanc gauche menacé, les importants changements que l'on sait avaient été décidés dans la disposition générale de nos forces.
Notre avance en Lorraine annexée.
Nos arméesne pouvaient pénétrer en Lorraine annexée que par trois passages : le côté gauche de la région des Étangs, le côté droit de cette même région, la vallée de la Bruche.
La région des Étangs, vaste sillon diluvial qui s'étend depuis la Sarre moyenne jusqu'à la Moselle en passant par Lunéville, fut le lit de la Meurthe à l'époque où elle coulait vers la Sarre. Des taillis et des ruisseaux, des forêts et des marais, s'y succèdent sur une surface de 590 kilomètres carrés. Parmi les cinquante-neuf étangs de la Sarre, les principaux sont : les étangs de Gondrexange et de Réchicourt qui alimentent le canal de la Marne au Rhin, les étangs de Stock et de Mittersheim qui alimentent le Canal des Houillères, l'étang de Langweiler près
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de Fénétrange. Lelarge étang de Lindre, entre le versantde la Sarre et le versant de la Seille, donne naissance à la Sci lie et sert à inonder les fortifications de Metz.
La route qui passe à Dieuze longe les étangs et peut permettre de gagner Sarreguemines, mais au prix de rudes efforts. Le terrain, sous les vastes forêts qui l'ombragent, multiplie les traîtrises de toutes sortes. Deux principaux obstacles barrent cette route : la voie stratégique de Benestroff puissamment défendue, et le camp retranché de Morhange. Nous devions suivre la route de Dieuze à Sarreguemines, puisque nous ne voulions pas entreprendre le siège de Metz.
L'armée de Dubail manœuvrera à droite. L'armée de Castelnau effectuera une conversion sur son flanc gauche. Toutes deux comptent sur notre succès en Alsace. Elles devront modifier quelques-uns de leurs plans, le 10 août, en apprenant l'échec del'offensivesur Mulhouse.
La Seconde armée se met en mouvement. Deux divisionsdecavalerie l'éclairent vers le nord et le nordest. Elle appuie son aile gauche au Grand-Couronné.
En arrière, le reste de sa cavalerie se tient prêt h s'élancer, pour couper les communications de l'ennemi.
Le 14 août, elle se propose d'enlever, en Lorraine annexée, la crête Juvelize- Donnelay qui commande la Seille, ainsi que la voie ferrée de Dieuze à Avricourt. Juvelize(en allemand, Geistkirch) est un village de 280 habitants, à 11 kilomètres au sud-est de Vie; Donnelay, un village de 5-20 habitants, à 4 kilomètres plus à l'Est. Cette crête enlevée, l'offensives'opérera par la droite. Le XVe et le XVIecorps, établis d'Ein ville à Fraimbois, ont l'ordre de suivre en même temps la lisière sud et la lisière nordde la forêt de Parroy, pour enlever Lagarde et Avricourt. Le XXe corps complétera cette manœuvre endéployant, d'une part, la 11e division, qui forme sa droite à l'est de la forêt de Bezange, vers Réchicourt-Xanrey-Bezange, et, d'autre part, la 39e division qui forme sa gauche à l'ouest, dans la direction des Ervantes, entre Moncel et la Seille. Cette opération s'accomplit du 14 au 16 août.
Le XVe corps avait, dans la journée du i3 août, avancé jusqu'au front Coincourt-Moncourt. Le 14, sa 29e division, qui marche en tête, a l'ordre d'avancer jusqu'à une ligne allant de Moncourt au Bois de la Croix. L'ennemi s'était fortifié dans Moncourt, village de 200 habitants, situé à moins d'un kilomètre de la frontière, sur une hauteur qui commande la plaine. De plus, il occupait toute la forêt qui s'étend au nord du Sanon vers Lagarde.
A deux heures et demie de l'après-midi, le signal de l'attaque est donné. Sur la 290 division, l'ennemi, sans se laisser repérer, exécute de furieux tirs d'artillerie : io5, 77 et mitrailleuses. Malgré de fortes pertes, à huit heures du soir, nos troupes
ÎPA.NDE BUE.
occupent Moncourt. L'ennemi profite de la nuit pour se replier sur la rive droite de
"la Seille.
Le id août, le XVe corps se dirige vers Dieuze. Les alpins sont à l'avantgarde. La pluie tombe, très froide comme il arrive parfois en Lorraine pendant le mois d'août. Le lendemain, notre front va de Donnelay au château de Marimont. Le 18, les alpins s'emparent de Zommange {Zemmingen), village de 80 habitants à 8 kilomitres au nord-est Je Dieuze, près de Vergaville, village de 870 habitants, à
3 kilomètres au nord de Dieuze, l'un adroite, l'autre à gauche du Canal des Salines. Nous sommes à Dieuze. Cette petite ville lorraine de 6000 habitants semble un faubourg perdu de Nancy ou de Lunéville. Mêmes maisons au toit plat, avec un côté légèrement rabattu ; mêmes murailles de pierre blanche, aux fenêtres peu nombreuses; même aspect bourgeois et doux. Un lointain passé militaire, ensanglanté de combats, rougi d'incendies, n'a laissé, dans la petite ville, si laborieuse et si tranquille, que de très rares vestiges: un pan de muraille et une porte. Jadis, les salines elles-mêmes étaient fortifiées. Vastes et inépuisables, les salines de Dieuze remontent au Xe siècle, peut-être même à l'occupation romaine. Cette terre de sel et de blé résume les deux symboles de l'hospitalité ! L'église est d'un gothique naïf que les architectes allemands ont rendu niais. Ils ont peint les meneaux en rose et les voûtes en bleu. Seuls, quelques vieux bancs de bois gardent intacte leur simplicité à demi villageoise. Au milieu de la principale rue se trouve une maison qui porte cette enseigne : Café national. C'est là que naquit Edmond About. Un peu plus loin,
dans une maison occupée par une quincaillerie d'aspect correct et gai, est né le peintre Emile Friant.
Dieuze accueille nos troupes avec enthousiasme. C'est une entrée en campagne qui leur donne conliance absolue. Une déception les attend. Devant elles, les forêts de Koekind et de Bride sont transformées en forteresse. L'ennemi qui a installé son artillerie lourde à 9 kilomètres au nord de Vergaville, tient sous son feu les villages de Bourgaltroff, de Bassing, de Domnon. A 3 kilomètres à l'est de Dieuze, il a rompu les digues des étangs qui s'étendent sur les territoires de Zommange, de Guermange et de Tarquimpol. Nos troupes vont-elles être cernées par les'eaux?
Cependant le reste de la Seconde armée a accompli d'excellente besogne. Sa cavalerie a occupé une partie du canal de la Marne au Rhin et est allée garder l'issue de Château-Salins.
Sur la gauche du XVe corps, le 14 août, le XXe a engagé la lutte, à Arracourt, à l'est de la forêt de Bezange.
Deux de nos plus illustres régiments d'artillerie, le 3 )e et le 60e, en batterie entre Arracourt et Juvrecourt, ont réussi à faire taire les canons bavarois. Le tir de l'ennemi était réglé au début par un espion qui' caché dans le clocher d'Arracourt, avançait ou retardait les aiguilles de l'horloge.
Nous gagnons partout du terrain. Tout irait bien, si nous avions de l'artillerie lourde pour répondre à celle que les Allemands ont établie au nord de Vie et de Moyenvic. Le lendemain, des 120 nous arrivent. Ils fouillent les tranchées ennemies et détruisent une partie de ses grosses pièces. Nos soldats, s'élançant à la baïonnette, bousculent les Bavarois. Nous tenons les ponts de Vie et de Mo\ en ic, la crête de Juvelize-Donnelay, la crête des Er vantes.
Le 17, nous entrons à Vie, déjà occupée, le 6 août, par quelques-uns de nos chasseurs et de nos dragons. La petite ville, avec sa vieille porte, ses exquises maisons renaissance, son précieux hôtel des monnaies d'un si joli style, voit le 17, à neuf heures du matin, arriver un détachement du 14e dragons, puis défiler nos régiments, musique en tête, fusils ornés de fleurs.
Le XXe corps s'établit sur lescollinesqui, de Château-Salins, se succèdent dans la direction de Morhange.
Morhange (Môrchingen) commande toutes les routes qui vont de France en Lorraine annexée, soit parDelme, soit par Château-Salins, soit par Vie, soit par Marsal. Avant 1890, chaque fois que les officiers allemands jouaient au « jeu de la guerre >> [Kriegspiet), ils constataient que les Français pénétraient en Alsace-Lorraine par Môrchingen. Cette remarquefut signaléeàl'Empereur. Le grand état-majorallemand résolut de fermer, par tous les moyens, un passage si dangereax. Auparavant, Morhange était un bourg d'un millier d'habitants, ne parlant que le français et ne con-