‹ 1914 (volume 2)Chapitre 70 sur 161 · GENERAL DUPUY · texte numérisé non relu

GENERAL DUPUY

igi4- LA GUERRE DU DROIT.

ses forces dissimulées par la forêt qui longe l'étang de Lindre. Depuis cinq heures du matin, elles dévalaient des hauteurs boisées de Brides et de Koeking, pour submerger nos régiments établis au nord-ouest de Vergaville et en avant de Bidestroff.

Quand l'ennemi croyait un village occupé, il usait de précautions infinies pour aller d'une maison à l'autre. En campagne, il mettait à profit tous les accidents de terrain. On voyait d'abord sur les crêtes poindre les patrouilleurs. Brusquement, les unités se déployaient dès qu'elles arrivaient à la ligne des faites. Les fantassins griseâtres, dont la couleur se confondait avec le sol, se portaient en courant vers la droite et vers la gauche, puis glissaient aussi rapidement que possible sur les pentes pour trouver un abri dans un chemin creux. Venaient ensuite d'autres unités et d'autres encore qui reproduisaient tous ces mouvements avec une exactitude mécanique. Pas de légèreté. Pas d'ampleur. Pas de bravoure. Un ordre à la fois minutieux et brutal qui s'appliquait à donner la sensation de l'irrésistible.

Pliant sous le nombre et le feu, nos régiments, malgré d'admirables faits d'armes, étaient forcés de se retirer sur Dieuze. ■ Là, fantassins, artilleurs, trains de corn- -bat, trains régimentaires, se croisaient sans savoir quel chemin prendre. Cette retraite fut couverte par le dévouement de nos artilleurs. D'autre part, au sud de Dieuze, depuis 14 heures jusqu'à 10 heures, près de Gélucourt, deux bataillons de chasseurs alpins, le 23e à la cote 2D2 et le 27e à la cote 254, se firent hacher sur place ou se noyèrent dans les marais, pour laisser à la 29e division, si durement éprouvée sur la Sarre, le temps de se reconstituer.

Notre 20e corps avait eu pour objectifs les crêtes de Marthil-Baronviller. Le 1 56e et le 160e, qui s'é'ancèrentsurles premières tranchées allemandes, les trouvèrent gardées par des mannequins. Tout de suite, canons et mitrailleuses prirent en enfilade nos hommes tombés dans ce piège. Plus de trois cents d'entre eux périrent. Non moins éprouvé, leôcfeut en un clin d'oeil 58o ho'mmes hors de combat. Accablé de face par la grosse artillerie, tout le 20e corps était fauché de llànc par la fusillade. Au même moment, le 14e corps bavarois, soutenu par une canonnadeextrèmement meurtrière, avait

assailli notre 3o,e division en marche vers les crêtes, et, par un choc oblique, l'avait refoulée en lui enlevant les deux tiers de son artillerie.

Tel régiment du 20e corps protégea la retraite avec une irrésistible énergie. Tel autre, dans la retraite même, remporta encore de brillants succès. Un détachement du 2b0, conduit par le capitaine Nouer, ramenait 1 16 hommes, un capitaine, deux lieutenants, 17 voitures de munitions, 35 chevaux et les bagages du colonel du i37e allemand.

GENEPAL TBUMELET. (Pholo Meurissc.)

DJO Mil ). — LA GUERRE DU DROIT.

Les coloniaux qui se trouvaient à Oron et à Thicourt, sur la gauche du 20e corps. reculent l'ordre de le soutenir. La brigade s'établit en arrière d'Oron. On lui avait dit : « Tenez pendant trois heures. » Pendant sept heures, elle tint sous un bombardement de gros obusiers, principalement de i5o, et résista aux attaques en masse d'une division bavaroise. Le général Wirbel lut blessé et son cheval tué sous lui. Enfin, sur un ordre écrit, les coloniaux se replièrent vers la bifurcation de Château- Salins et la cote 340.

Nos troupes avaient vu tomber, tués ou blessés, beaucoup de leurs chefs. Tandis que le général deCastelnau dictait des ordres pour l'armée, un de ses officiers s'avança : — « .Mon général! — Qu'y a-t-il? — Le sous-lieutenant Xavier de Castelnau vient d'être tué d'une balle au front, en refoulant l'ennemi. » Au bout d'un instant, le général releva la tè:c et dit à ses secrétaires : « Continuons ». Deux autres de ses fils devaient mourir de même au champ d'honneur : Gérald, lieutenant au 7e d'infanterie, en septembre 10 14, à la bataille de la Marne ; Hugues, sous-lieutenant d'artillerie, en octobre 191 5, dans l'Artois.

Des masses ennemies, sortant du camp retranché de Metz, attaquaient, depuis Viviers jusqu'à Doujeux, une de nos divisions de réserve. Ce fut alors que le souslieutenant Guy de Cassagnac reçut une balle au cœur. A ceux qui venaient pour l'emporter, il eut encore la force de dire : « Je veux rester en terre annexée ». Sa tombe se trouve près de Faxe, sur la route du Rhin.

Une nouvelle division de réserve bavaroise s'efforçait de tourner la gauche de notre Seconde Armée, vers Nomeny et Port-sur-Seille, pour forcer la région de Nancy.

Ce qu'on appelle « région de Nancy », c'est l'espace compris entre la frontière, leSanonet la ligne d'eau que forment du sud au nord la Meurthe et la Moselle, entre DombasleetPont-à-Mousson. Parles mots Grand-Périmètre, Grand-Couronné. Petit-Couronné, on désigne trois lignes à peu près concentriques dontl'organisation était nécessaire pour la défense de la région. Le Grand-Périmètre est dessiné par le plateau de Faulx, le mont d'Amance, la forêt de Champenoux, la Loutre-Noire, l'étang de Parroy Le Grand-Couronné est dessiné par le plateau de Faux, le Mont d'Amance, le Pain de Sucre, les collines de Pulnoy et la butte de Mon-Repen:ir. Le Petit-Couronné est dessiné par le plateau de Malzéville, le mont Sainte-Geneviève, le village d'Essey-les-Nancy et le village deTomblaine.

Sur une colline que domine la Seille, Nomeny, très ancienne petite ville (i320 habitants), avec son église à haute tour carrée près de laquelle naquit Louise de Vaudémont, femme de Henri III, et ses maisons du xvne siècle, ne fut bientôt qu'un monceau de débris et de cendres. Les Bavarois du 4e et du 8e qui y avaient pénétré les premiers, resteront célèbres par leurs raffinements de cruauté à l'égard des vieillards, des femmes et des entants. Cette fois, impossible à eux de dire : « Les civils ont tiré «.Toutes les armes de Nomeny étaient déposées à la mairie. Quand on leur demandait pourquoi ils tuaient, ils répondaient : « On nous l'a commandé ». Leurs officiers les excitaient à piller et à détruire. Au bruit de la canonnade et de la fusillade, les habitants s'étaient cachés dans les caves. Par le soupirail, les Bavarois coulèrent du pétrole et mirent le feu. Sept heures après, tout brûlait dans la petite ville. Pour ne pas mourir dans les flammes, des habitants quittèrent leurs abris et s'enfuirent par les rues' où s'écroulaient les maisons. De toutes pans, ils voyaient des morts : ici, une femme serrant son enfant dans ses bras; là, des voisins qu'ils reconnaissaient; plus loin, une centenaire dont le corps s'allongeait sur le .seuil de sa porte. Les Bavarois s'emparèrent de tous les hommes de quinze ans 3 soixante. Ils dirigèrent les femmes, au nombre de cent vingt, vers le moulin de

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Brionne et les abandonnèrent soudain, en pleine route, en leur disant : « Vous êtes libres ». Quelques groupes s'étaient sauvés vers les vignes, poursuivis par les balles. Un homme tomba. Sa femme s'étant baissée pour le relever, un soldat allemand l'assomma avec le canon de son fusil.

De ces Bavarois, à la veille de la guerre, la France disait volontiers : « Ce sont de bonasses lourdauds, incapables de faire du mal à un enfant ». La France oubliait sa propre histoire. Dans toutes les guerres, les Bavarois ont fait preuve d'une immonde sauvagerie. En Allemagne même, après 1814 et 181 5, une locution devint proverbiale : « Ce fut une bonne petite dévastation ', les Bavarois étaient là » (Es gab eine geîinde Devaschtierung : die Bayern waren dabei). Leurs déprédations abominables en Silésie, en Autriche, dansleTyrol, en Saxe, en Pologne, en Russie, les avaient mis hors de pair. En leur honneur, l'Allemagne parodiait ainsi une strophe de la Cloche de Schiller :

Schrecklich ist's den Leu •{ii wecken

Verderblich ist das Tigertier,

Jedoch der schrecklichite der Schrecken,

Das ist der Bayer ohne Bier.

Le réveil du lion fait frissonner la terre, Le tigre brise tout en son sanglant essor, Mais, chez nous, une chose est plus terrible encor: Le Bavarois privé de bière.

Pendant la guerre de 1870-1871, lesattentats les plus monstrueux avaient été commis par les bons Bavarois, dans les faubourgs de Wissembourg, à Bazeilles et près d'Orléans. En 1914, ce furent les bons Bavarois qui opérèrent à Nomeny, à Badonviller, à Gerbévil- schiller. 1er, à Crévic, à Maixe, dans cinquante villages.

Près de Nomeny en flammés, notre 59e division muliplia les contre-attaques. Le lieutenant-colonel d'Ustonde Villereglan, à la tête du 325e, rendit l'âme avec ce cri: « En avant! » Le commandant Schwaeblé, à la tète d'un bataillon du 227e entièrement déployé, fut tué en entraînant ses hommes. Ce commandant Schwaeblé de sang alsacien, était profondément dévoué à notre Union des sociétés de gymnastique de France. Il travaillait avec nous à former la jeunesse française pour la Guerre du Droit, que nous jugions inévitable. A la veille du combat, il nous avait demandé un poème de ralliement pour le 227e. La copie de ces vers a été déposée par ses hommes comme un hommage dans sa tombe, et notre manuscrit remis à sa veuve.

L'effort de l'ennemi contre un des points vulnérables du Grand-Couronné était brisé par l'héroïsme de nos soldats. Cependant, partout no-us battions en retraite. Le général de Castelnau indiqua comme position de repli au 20e corps le front de Jallaucourt-Hampont-Marsal; au i5e corps, le front Marsal-Donnelay-Marimont; au 16% le front Marimont-Maizières-Réchicourt-le-Chateau. Quant au général Dubail. il établissait la Première Armée sur ce front : canal de la Marne au Rhin, hauteurs de Bebing, bois de Voyer, Soldatenkopf.

Nos deux armées étaient épuisées par une semaine entière de marches et de combats continuels. Dans la nuit, au moment où on commençait la distribution des

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vivres, les soldats étendus le sac sous la tète, le fusil entre les jambes, ne bougèrent pas. On leur disait : « Voici du pain ». Ils murmuraient : « Laissez-nous dormir». Au jour, dans les longues files d'hommes qui traversaient les villages, on apercevaitdes caporaux et des sergents : pas un seul officier. Alors, les hommes disaient : « Nos officiers ne sont pas chics. Ils se font tuer. Qui est-ce qui nous commandera, nous autres?» Un général, regardant ses hommes passer, la tête basse, dit tout haut à un de nos amis : « Je suis fier d'eux. Ils se sont battus comme des lions ».

Le général de Castelnau, qui avait transporté son quartier général à Arracourt, arrêta sans grand'peine la marche de l'ennemi, non moins las que nous. Nos convois

et nos trains re fluaient sans confusion vers le but assigné par le haut commandement :

la rive gauche de la Meurthe.

Pour le 20 août, les ordres de repli se formulaient ainsi : le 1 6e corps, vers Lunéville ; le i5e, vers Dombasle ; le 20e, vers Saint-Nicolas-Laneuveville.

D'Arracourt, le général de Castelnau se rendit à Nancy où, ancien commandant du 20e corps, il se retrouvait pour ainsi dire chez lui. A' la Première Armée, dont la droite était menacée par le repli de notre armée d'Alsace, le Haut Commandement donna l'ordre de se retirer vers les Vosges.

Transportant son quartier général de Blàmont à Rambervillers, le général Dubail retourna ses convois vers l'autre rive de la Meurthe et se débarrassa de ce qui l'encombrait, tout en conservant le contact avec l'ennemi. Ses contre-attaques énergiquement exécutées permirent à la Seconde Armée de se replier sans précipitation. L'ennemi savait que l'une et l'autre armée restaient intactes. Aussi, le prince héritier de Bavière dit-il à ses troupes : « Tout n'est pas terminé. Il faut nous servir de toute notre force pour défaire complètement notre adversaire. Voici le devoir des jours prochains : l'achèvement de la victoire ». Mais la presse allemande grossissait l'importance des combats livrés. Elle en fit même une bataille gigantesque, la Bataille de Met\, « dont les conséquences ne peuvent pas encore être envisagées, l'étendue du front dépassant celle que tenait, en 1870, l'armée allemande tout entière » ! Là-dessus, Guillaume II convoqua les officiers de son état-major et leur déclara : « Réjouissons-nous ensemble de notre grande victoire en Lorraine. Des troupes allemandes de toutes races, conduites par le fils du roi de Bavière, ont refoulé l'ennemi dans une lutte de plusieurs jours. Dieu manifeste ouvertement sa protection sur nous ». Les journaux bavarois ajoutèrent : « La bataille a commencé sur une ligne Sarrebourg-Dieuze-Delme, c'est-à-dire sur le champ de bataille le

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