L ABBAYE DU MONT DES CATS
(Section photographique de l'Armée.)
Eloi. Notre 3oe régiment, cerné au sommet, se défendit en vain avec une opiniâtreté superbe.
Cette nouvelle : la « prise du mont Kemmel, avec 6000 prisonniers et 200 mitrailleuses », fut saluée dans toute l'Allemagne par une immense clameur d'enthousiasme. La « bataille de l'Empereur » allait donc aboutir à un vrai triomphe.
L'Empereur lui-même y assistait. 11 attendait à Armentières le moment d'entrer à Poperinghe. A tout prix, ses armées devaient couronner la victoire du Kemmel.
Dès le lendemain, les troupes françaises contre-attaquèrent pour reprendre le mont. Elles n'y réussirent pas, mais l'ennemi ne put prendre ni Locre aux Français, ni Woormezeele aux Britanniques.
Cependant, le danger restait grand pour les Alliés Le mont Kemmel au pouvoir de l'ennemi, c'était une pointe de fer dans leur flanc gauche.
D'autre part, les Britanniques, en se repliant, laissaient l'armée d' Arnim occuper
11)14- "- LA l.UIiKRE DU DROIT. g6,j
Hooge, Zillebeke, la cote 60. On pouvait craindre que l'armée de Mitry, établie sur la ligne des monts de Flandre, fût prise à revers.
Le Haut Commandement allemand, pour exploiter à fond ses avantages, précipita toute l'armée d'Arnim contre les troupes françaises, depuis Meteren à laClytte, et contre les iroupes britanniques, depuis le lac de Dickebusch jusqu'au lac de Zillebeke. Jamais vagues d'assaut ne furent plus épaisses. Densité : une division par kilomètre. Nos troupes empêchèrent l'ennemi de s'emparerde Scheerpeberg et reprirent Locre que le premier choc de l'énorme masse allemande leur avait fait perdre. Français, Britanniques et Belges rivalisèrent d'ardeur. La journée du 29 avril se termina pour l'ennemi par un échec horriblement coûteux.
Dès lors, la bataille de la Lys changea de nom en Allemagne. Elle cessa de s'appeler Bataille de l'Empereur, pour s'appeler Bataille de Ludendorff.
Depuis le 21 mars, Ludendorff avait, dans une lutte sans précédent, engagé au moins 1 700 000 hommes sur 2 100000. Près de 400 000 étaient hors de combat, morts ou blessés. Mais il lui en restait encore plus de 200000 dans ses dépôts de l'arrière, plus de 5oo 000 dans ses dépôts de l'intérieur, sans compter 1 5oooo blessés qui revenaient guéris et \bo 000 jeunes soldats de la classe 1920, déjà appelée, et qui devait être suffisamment exercée à la fin de septembre.
Il s'agissait de faire prendre patience à l'Empereur et à la nation. Pour l'Empereur, rien de plus facile. Hindenburg lui adressa ce message : « Patience ! La bataille va porter des fruits sans pareils. Notre œuvre est maintenant assise sur une vaste et inébranlable base ».
Pour la nation, les motifs d'impatience étaient infiniment plus graves que pour l'Empereur. Ludendorff eut l'idéetrès allemande de placer sous ses yeux, à côté de la carte de guerre, la carte de butin : « Depuis le i5 novembre 191 7, sur tous les théâtres de la guerre, les Puissances centrales ont pris à leurs adversaires 5ioooo soldats, sous-officiers et officiers, 7200 canons, 21000 mitrailleuses, 3oo tanks, 810 locomotives et 8400 wagons. »
Quand le gouvernement de la Grande-Bretagne sut qu'une telle carte de butin était communiquée à l'Allemagne, il en détruisit l'effet par ces simples mots : « La Grande-Bretagne, depuis le 21 mars, a perdu 1000 canons et 5 000 mitrailleuses. Mais tout cela a déjà été remplacé et au delà. »
L'aviation britannique se perfectionnait tous les jours. Du 20 mars au 20 mai, elle abattit mille appareils allemands et lança sur l'ennemi mille tonnes de bombes dans les lignes allemandes.
L'ennemi prenait sa revanche sur les villes ouvertes. Rien qu'à Paris, les bombes de ses avions et les obus de ses canons à longue portée tuèrent 402 personnes et en blessèrent 810. La grande ville, dès que danger avait commencé à planer sur elle, jour et nuit, avait vu partir beaucoup de ses habitants les plus accoutumés à se déplacer : au total 1400000. Tous les autres, retenus à leurs foyers par leur devoir, leurs affections ou leurs goûts, montraient cette apparente insouciance qui est la forme la plus discrète et la plus élégante de l'héroïsme. Nos soldats revenant de permission, nous disaient dans les tranchées : « Quand un obus tombe à Paris, dès le matin, les gens qui lisent leur journal en traversant le boulevard, ce qui est terriblement dangereux, ne lèvent même pas les yeux. » Paris, qui sait si bien vivre, prouvait qu'il sait aussi bien mourir.
97° l9l/im — LA GUERRE DU DROIT.
Troisième ruée. Au Chemin des Dames (Bataille du Kronprinz.)
De la fin d'avril à la fin de mai, l'ennemi demeura dans une sorte d'immobilité inquiétante. Qu'attendait-il ? Que préparait-il ? Les imaginations n'étaient pas à court d'hypothèses. On parlait d'un surmenage inouï, auquel s'ajoutait une épidémie inconnue qui tenait à la fois de la grippe et de la peste. On disait aussi que l'Allemagne attendait, pour attaquer de nouveau la France, le moment où l'Autriche serait prête pour attaquer de nouveau l'Italie.
Sous tous ces propos plus ou moins vagues, il y avait une conviction absolue, c'est que l'ennemi attaquerait encore une fois, et avec toutes ses forces disponibles. Où ? Soit dans les Flandres, vers Calais ; soit en Picardie, vers Amiens ; soit dans la vallée de l'Oise, directement vers Paris. Les préoccupations de la France ne s'attachaient pas au Chemin des Dames. On se disait, sans y insister, que le Chemin des Dames « ne mène à rien ». On ajoutait : « D'ailleurs, il est imprenable ».
Cependant, devant le Chemin des Dames, se trouvaient les troupes du Kronprinz. C'étaient les meilleures de l'ennemi et le Kronprinz était l'espoir de l'Empire allemand. Et puis, l'ennemi n'était-il pas en posture d'attaquer à sa guise, sur n'importe quel point ? Ses réserves, massées au centre du demi-cercle bizarre que dessinaient nos lignes, pouvaient, en quelques heures, se porter vers la Flandre, la Picardie ou laChampagne. Nos troupes, au contraire, devaient faire de longs circuits, et beaucoup de nos voies ferrées se trouvaient hors de service.
Quelles étaient, dans la seconde quinzaine de mai, les forces alliées qui gardaient le Chemin des Dames? A gauche, un seul corps français. A droite, depuis Craonnelle jusqu'à l'Aisne, quatre divisions britanniques, retirées du secteur d'Amiens, parce que la formidable attaque du 21 mars avait laissé en elles des signes de fatigue et de dépression. Chose peut-être plus grave encore ! Ces quatre divisions britanniques étaient à cheval sur l'Aisne. Or, la région qu'elles avaient à défendre dans une situation si fâcheuse, c'est la porte qui s'ouvre entre l'Ile-de- France et les Ardennes.
L'ennemi, très habilement, détournait du Chemin des Dames l'attention de la France. Il construisait de faux hangars d'aviation et de fausses ambulances devant certains endroits de notre front, fcmrin, il nous faisait surprendre, sur des prisonniers, sur des morts, une fausse proclamation du Kronprinz, pour nous égarer sur ses projets. Il alla même jusqu'à annoncer la vérité. La Ga\ette de Francfort déclara, le 17 mai : « Notre offensive sera dirigée vers le Chemin des Dames. » C'était l'artifice de Bismarck pour ne pas être cru.
Les préparatifs allemands se firent dans l'ombre la plus profonde et le silence le plus complet. Les troupes arrivaient de Mézières et de Hirson, marchaient depuis 9 heures du soir jusqu'à 4 heures du matin, sous bois, et se reposaient dans les villages sans sortir des maisons. La fusillade accoutumée avait peu à peu diminué jusqu'à s'éteindre. Tout le secteur paraissait dormir.
Tout à coup, dans la nuit du 26 au 27 mai, la « bataille du secret » éclata. A une heure du matin, une immense artillerie, avec d'innombrables obus de gros calibre, percutants ou asphyxiants, bouleversa toutes nos lignes, depuis le nord de Reims jusqu'à la forêt de Pinon. En quelques heures, nos postes d'observation étaient anéantis et toutes nos communications coupées.
A 3 heures 3o, attaque. A 4 heures i5, le plateau de Californie, charnière de
tout le système défensif, était enlevé. L'ennemi réussissait à passer l'Ailette, dont nous n'avions pas eu le temps de faire sauter les ponts. Au point du )Our, il atteignait nos positions.
Nos troupes se défendirent de leur mieux à l'ouest du plateau. Que pouvaient leurs fusils contre une telle ruée si puissamment soutenue ? Quelques groupes isolés se sacrifièrent. A plusieurs reprises, les bataillons de soutien refoulèrent l'ennemi du Chemin des Dames. Mais ils plièrent sous le nombre. Les divisions du général Duchène, accablées par le nombre des troupes de choc, affolées par les gaz lacrymogènes et par l'ypérite, durent abandonner une à une les positions les meilleures jusqu'aux environs de Soissons.
A l'est du plateau, les troupes britanniques, aidées par leur artillerie et leur aviation également excellentes, ne résistèrent pas moins bravement. Les fantassins, avant de battre en retraite, déchargeaient leurs fusils presque à bout portant. L'ennemi affluait par masses nouvelles. La division britannique postée à Craonnelle, mal remise encore de ce qu'elle avait subi le 2i mars, lâcha pied. Le centre du plateau était perdu.
Bientôt l'ennemi, par une prompte infiltration, arriva a l'Aisne, près de Pont- Arcy : les forces lranco-britanniques qui résistaient encore risquaient d'être prises à la fois de flanc et à revers.
A i i heures 20, au moment où les forces allemandes parvenaient sur la ligne Vauxaillon-Craonnelle, Guillaume II arriva au nord du plateau de Californie. De là, grâce à une lumière très pure, il put suivre tous les mouvements de ses troupes, jusque dans les profondeurs des vallées.
A 6 heures du soir, ses troupes, augmentées de divisions toutes fraîcnes, passèrent l'Aisne près de Vailly. Aussi, à l'est, les Britanniques se retirèrent-ils sur l'autre rive, tandis que, à l'ouest, les troupes françaises s'accrochaient encore aux environs de Soissons. C'était, pour la ruée allemande, un résultat imprévu. Tout de suite, la bataille remonta en grade. La presse d'outre- Rhin l'appela « Bataille du Kronprinz ».
La ruée continua le lendemain et le surlendemain. L'ennemi s'emparait de la Vesle, occupait Fismes et marchait vers Fère-en-Tardenois. En même temps il enlevait, à droite, près de Reims, les crêtes du Mont-Thierry. A gauche, Soissons, qui avait reçu 1 3oo obus dans la première journée et que l'incendie avait dévastée, était occupée, après un combat de rues, par les troupes brandebourgeoises.
Dans cette avance, l'ennemi faisait main basse sur toutes les richesses de la région et les ressources accumulées par les Alliés : monceaux de projectiles, stocks,