LXI
jour où on avait appris que l'ennemi préparait une nouvelle offensive en Champagne et on avait dû procéder à une nouvelle disposition de nos forces. La date lut reportée au 18 juillet, à 4 h. 35 du malin.
Seul, à Paris, M. Clemenceau savait ce jour et cette heure. Seul, il connaissait le plan de Foch.
En écrivant ces lignes, nous songeons avec amertume aux offensives françaises des précédentes années, par exemple à la trop fameuse offensive du 16 avril 191 7, dont la date était publiée et le plan discuté à haute voix, jusque dans les trains de la banlieue parisienne.
Depuis le 1 1 juillet, nos régiments d'attaque, avec leur artillerie et leurs chars d'assaut, avaient été réunis à l'abri du massif boisé. L'armée de Mangin, qui tenait le secteur allant de l'Aisne près de Fontenoy à l'Ourcq, près de Troesnes, et l'armée de Dégoutte, qui tenait au sud le secteur allant de l'Ourcq à la Marne avaient reçu en renfort quatre divisions américaines.
Pendant la nuit du 17 au 18, des orages formidables prêtèrent à Mangin un concours imprévu : « A la bonne heure ! disait-il, voilà nos préparatifs camouflés par la tempête ». Les contingents américains lurent placés au centre. Tout était prêt.
L'armée allemande, placée en face de Mangin, était celle de von Boehm qui, par son succès au Chemin des Dames, avait acquis en Allemagne une éclatante réputation. Le haut commandement allemand comptait sur elle comme sur une cuirasse sans défaut.
Ce fut contre elle que porta notre premier coup. Mangin attaqua au nord de l'Ourcq, Dégoutte au sud de l'Ourcq. Le défaut de la cuirasse était trouvé : l'épée Irançaise s'y enfonçait.
A 4 h. 35, un formidable barrage d'artillerie avait servi de signal. Nos premières vagues d'assaut se développaient partout avec succès. Tout à coup, sur un signal de fusées, elles s'écartèrent pour laisser passer nos chars d'assaut, lesquels, avec une majesté farouche, se mirent à conduire la marche.
Cette marche (ut d'une rapidité imprévue. Dans certaines positions allemandes, canons et mitrailleuses ne purent même pas tirer. Les Américains, transportés d'enthousiasme, quittaient leur vareuse pour se jeter plus vite dans la mê'ée.
A 1 1 heures, nous avions enlevé Fontenoy, les hauteurs de Pernant, Vaux, la crête qui s'étend au sud de Mercin, Vierzy, Villers-Hélon, la forêt de Savières.
Au loin, les amples moissons déjà mûrissantes avaient été écrasées sous nos pieds. « Quel dommage! » se disaient d'abord les fils de laboureurs, devenus soldats, mais restés laboureurs jusqu'au fond de l'âme. A quoi ils se répondaient bientôt avec leur bon sens si dru : « Tout de même, valait-il mieux qu'elles fussent mangées par l'ennemi ! » Réflexion parfaitement juste, comme en témoignaient les soldats allemands surpris la faulx en main, en train de couper les seigles.
Dégoutte, entre l'Ourcq et la Marne, avançait dans la direction d'une ligne allant de Marizy à Belleau par Sainte-Geneviève-Hautevesnes Les Américains prenaient Torcy à la baïonnette. L'ennemi fut rejeté de Belleau, de Givry, de la cote 182. Dans l'armée de Dégoutte, comme dans celle de Mangin, les canons étaient chargés en hâte sur des camions pour qu'ils pussent suivre l'avance, et notre cavalerie reprenait enfin sa traditionnelle place de combat.
A la tin du premier jour de l'attaque, nos troupes avaient délivré vingt et un villages et capturé un puissant matériel de guerre. Le lendemain soir, Mangin et Dégoutte comptaient, au butin, 36o canons et 18000 prisonniers. Ils enlevaient à l'armée de von Mudra les bois de Courton et le moulin de l'Ardre, en même temps qu'ils refoulaient l'armée de von Boehm vers Œuilly.
Ce fut dans les Flandres que Ludendorfl appiit la nouvelle de notre attaque. Comme il voulait prendre sa revanche de ses échecs en Champagne, il s'était rendu au Grand Quartier Général du Kronprinz de Bavière, commandant en chef les armées du Nord, pour préparer une ofiensive vers la Bassée et Ypres. La fâcheuse dépèche le ramena précipitamment à Avesnes, où il établissait son poste de commandement, parce que le Grand Quartier Général, établi à Spa, lui paraissait trop loin des opérations. Avec la prudence extrême qui caractérise les chefs allemands, il avait fait creuser dans le jardin de la sous-préfecture d'Avesnes un souterrain à l'abri des bombes, et, suivant les traditions nationales, il l'avait fait garnir de beaux meubles avec pendules et pianos.
Dans ce réduit, il put se rendre compte, heure par heure, des progrès réalisés paï Mangin enfonçant les lignes allemandes. Son ofiensive dans les Flandres devenait impossible. Les réserves destinées à cette opération devaient être toutes utilisées pour soutenir ses divisions si rudement atteintes dans la boucle de Château- Thierry. Sur son ordre, des tiains et des camions transportèrent, nuit et jour, des troupes vers l'Aisne et la Vesle.
A peine arrivés, ces premiers renforts allemands furent bousculés par les troupes de Mangin qui, d'un si bel élan, progressaient vers les hauteurs audessus de Soissons, dépassaient Vierzy et prenaient Neuilly-Saint-Front, tandis que les troupes de Dégoutte pénétraient â Licy-Clignon, à ro kilomètres de Bezu- Saint-Germain et à 14 kilomètres de Château-Thierry.
L'étau allait se refermer. L'armée de Mitry, au sud de la Marne, gagnait du terrain vers la rivière. En même temps, entre la Marne et Reims, le général Berthelot attaquait avec une armée composée d'éléments français, britanniques, américains, italien*, et, en dépit de la résistance la plus acharnée, avançait en attaquant de flanc vers Pourcy-Marfaux.
L'ennemi ne pouvait pas rester une minute de plus sur la rive gauche de la Marne. Il n'avait, pour se ravitailler en munitions et en vivres, que l'unique route de Soissons à Château-Thierry, l'unique chemin de fer ne pouvant être exploité que jusqu'à Fère-en-Tardenois. Or, l'unique route était désormais sous notre feu. Déjà, il avait dû abandonner la Chapelle-Monthodon et Saint-Agnan.
Les passerelles qu'il jetait sur la Marne étaient détruites, une à une, par nos avions volant presque au ras de l'eau comme des hirondelles avant l'orage. Pour regagner l'autre rive, il eut recouis aux nuages artificiels, favorables à la luire sur
AVION ALLEMANIl PKOIOCRAPH E PAU UN AVION FRANÇAIS AU MOMENT OU l'observateur ALLEMAND TOURNE SA MITRAILLEUSE POUR TIPER SUR L'AVION FRANÇAIS.
(Photo Champagne.)
Ç)Q4 lq>4. — LA GUERRE L>U DROIT.
terre comme sur mer. Mais nos avions et nos canons redoublèrent d'activité. Telle division allemande perdit en route la moitié de ses etlectifs.
Les nouveaux renfons envoyés à von Boehm lui permirent de résister un peu mieux entre la Marne et l'Aisne. Cependant nous continuions à progresser, d'une part, vers Ploisy, Parcy, Tigny, Blanzy, Rozet, Priez ; d'autre part, dans la vallée de l'Ardre et vers Sainte-Euphraise.
Avant le lever du jour, von Boehm, qui venait d'apprendre l'arrivée des Américains aux plateaux d'Etrepilly, ainsi que la perte de Vaux et de la cote 204, clefs de Ghàteau-Thierry, avait fait évacuer la vieille cité. Dans la journée même, les troupes de Dégoutte, opérant avec celles de Mitry, chassaient l'ennemi vers Bezu- Saint-Germain et Mont-Saint-Père.
Von Boehm, dont les renforts s'élevaient alors à plus de 200000 hommes, organisa habilement la résistance à Villemontoire, à Hartennes-et-Taux, au Plessier- Huleu. Son artillerie lourde, qui n'avait pas pu passer sur la rive gauche de la Marne, se portait à son secours. Mais, pour lui, le ravitaillement devenait de plus en plus dilficile.
Il voulait, à tout prix, garder Soissons et Oulchy-le-Chàteau. Foch ne négligea rien pour lui arracher ces deux montants de la porte, par où les troupes allemandes pouvaient s'écouler.
Les troupes de Berthelot s'emparèrent de Sainte-Euphraise et de Bouilly. Bien que l'artillerie allemande eût réussi, çà et là, à prendre position, von Boehm avait perdu Berzy-le-Sec. Nos attaques redoublèrent vers Villemontoire, vers Cugny-les- Crouttes, vers Armentières, à 3 kilomètres d'Oulchy, vers le bois du Châtelet.
Les aviateurs franco-britanniques couronnaient dans l'air la besogne des soldats. Du 1 b au 22 juillet, ils avaient abattu 273 avions allemands.
Le 24, nous enlevions Oulchy-la-Ville, Oulchy-le-Châieau,Cugny-les-Crouttes. Les derniers nids de mitrailleuses étaient anéantis à Oulchy. Nous tenions la grande route de Château-Thierry à Soissons. La poche allemande se trouvait méthodiquement retournée.
Le 24 au soir, de Mitry était arrivé dans la forêt de Ris; Berthelot, près de Vrigny, sur la cote 240; Dégoutte, dans la forêt de Fère-en-Tardenois. Partout, en se retirant, l'ennemi laissait des monceaux de munitions et des tas de cadavres. La forêt de Ris était un macabre charnier. Près de Jaulgonne, nous recueillions d'un coup 57 canons de i5o.
Quand Ludendorff n'avait plus pu se faire la moindre illusion sur le sort de cette poche qu'il avait remplie de plus de 400000 hommes, il l'avait vidée des unités les moins solides. Il se persuadait que, avec la Garde, avec quelques troupes d'élite, avec sa bonne artillerie lourde et ses mitrailleuses à profusion, il arrêterait notre avance et reprendrait peut-être l'avantage un peu en arrière. Mais nous bouleversions sans cesse le système de ravitaillement et le système d'évacuation, qu'il avait tant de difficultés à organiser. Sans cesse, nous attaquions à revers ou de flanc ses troupes en retraite.
Le 26 juillet, l'armée de Berthelot atteignit Breuil, à 4 kilomètres de Portà-Binson. Au même moment, l'armée de Gouraud avait pris la Main-de-Mas-iges en capturant 1 200 hommes et 270 mitrailleuses. Au même moment, l'armée de Mitry avait passé la Marne à Verneuil en face de Dormans, c'est-à-dire au seul en droit où l'ennemi tînt encore la rivière.
Nos troupes, dans leur avance magnifique, trouvaient encore tout chauds les gîtes des arrière-gardes allemandes, dans les villages de Passy, de Grigny, de Courmont et de Villcneuvc-iur-Fère, à 5 kilomètres dw Ti-rc-cn-Tardenois.
1 9 ! 4- — LA GUERRE hU hROIT.
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La ligne de résistance où Ludendorl) établissait ses meilleures troupes, ses mitrailleuses et son artillerie lourde, allait du bois Meunière à Soissons' par Hartennes-et-Taux.
Que faisait alors Mangin ? Arrivé sur la Crise depuis le 19, il attendait que les troupes de Dégoutte et celles de Mitry eussent progressé suffisamment pour dessiner un angle avec son iront nord-sud.
Le 29, l'armée de Dégoutte arriva aux sources de l'Ourcq, occupa Fère-en- Tardenois et dépassa la forêt de Ris, à Champvoisy,Vest-h-dire à 6 kilomètres de Dormans.
La lutte autour de Fère-en-Tardenois se prolongeait avec une extrême violence. Sous les ordres de Dégoutte, nos braves Américains eurent raison de la ire et de la 4e division de la Garde, comme de la 8e division bavaroise. Sergy fut pris et repris quatre (ois. Le village de Seringes-et-Nesles, pris un soir, perdu dans la nuit, fut repris au point du jour. L'objectif était l'occupation des hauteurs qui dominent la rive gauche de l'Ourcq.
Nous réussissions, en contournant le bois Meunière, à nous poster sur une hauteur boisée, entre le nord de ce bois et Dravegny.
Bientôt les autres crêtes nous appartinrent. L'ennemi, dans les chemins forestiers, nous abandonnait, en munitions, de quoi soutenir un siège de plusieurs mois.
Nous enlevions Sergy, puis Ronchères, à 11 kilomètres de Fère-en-Tardenois. Dès lors, Mangin pouvait s'élancer sur le plateau d'Hartennes. La poursuite, commencée par nous depuis le 27 juillet, allait enfin produire tout son effet.
Le 3o, la division écossaise prit d'assaut le château et le parc de Buzancy. Nos vaillants alliés nous avaient puissamment aidés à briser la charnière de Soissons que l'on apercevait à 7 kilomètres.
En même temps, au sud, Grand-Rozoy, a 4 kilomètres d'Oulchy-le-Château, tombait en notre pouvoir.
Le ier août, à 6 heures du matin, toutes nos armées attaquaient de concert : celle de Berthelot s'enfonçait dans la vallée de l'Ardre; celle de Mitry, vers Villeen-Tardenois; celle de Dégoutte, dans la trouée de Coulonges, entre la forêt de Nesles et le bois Meunière. Quant à celle de Mangin, elle donnait l'assaut aux crêtes qui dominent la Crise.
Les collines qui séparaient la vallée de l'Ardre de la vallée de la Marne, ainsi que tout ce qui pouvait constituer une nouvelle ligne de résistance pour l'ennemi, devaient nous appartenir.
HABTENNES.